Un « blocage » du gouvernement de toute véritable politique de santé publique en France sur l’alcool.

Après l’annulation de deux campagnes de prévention sur l’alcool, les acteurs de la santé publique dénoncent les « faux prétextes » du gouvernement

Le ministère de la santé se défend de toute pression du lobby alcoolier après l’annulation, notamment, d’une campagne prévue à l’occasion du Mondial de rugby, révélée par Radio France. Il affirme avoir décidé de « prioriser la cible “jeunes” ». 

Par Camille StromboniPublié aujourd’hui à 05h30, modifié à 13h15 https://www.lemonde.fr/sante/article/2023/09/13/annulation-des-campagnes-de-prevention-sur-l-alcool-les-acteurs-de-la-sante-publique-denoncent-les-faux-pretextes-du-gouvernement_6189115_1651302.html

Temps de Lecture 4 min. 

« Quand on boit des coups, notre santé prend des coups. » Le slogan, qui accompagne le visuel d’un homme qui boit un verre, avec quelques lignes rappelant que « boire de l’alcool multiplie les risques de troubles du rythme cardiaque », circule désormais largement sur les réseaux sociaux. Il appartient pourtant à une campagne de prévention sur l’alcool qui n’a jamais pu voir le jour – elle a été retoquée par le ministère de la santé au printemps.

Deux campagnes ont été refusées, a révélé Radio France dans une enquête parue le 11 septembre : la seconde devait être diffusée ce mois-ci, durant la Coupe du monde de rugby. Il s’agissait d’un coach rappelant aux spectateurs d’éviter les abus de l’alcool, avec ce message : « Ne laissez pas l’alcool vous mettre K.-O. ». Elle est restée dans les cartons.

Y aura-t-il un effet « Streisand », soit une diffusion décuplée à la suite de ces décisions ? C’est ce qu’espèrent les acteurs de la santé publique, écœurés par ce qu’ils voient comme une nouvelle manifestation de l’influence du « lobby alcoolier » sur le pouvoir actuel. Et du « blocage » de toute véritable politique de santé publique en France sur l’alcool.

Relire notre enquête de 2022 :    Les années Macron, un quinquennat rêvé pour le secteur alcoolier

Outre ces deux campagnes de prévention écartées à l’époque de l’ancien ministre de la santé, François Braun, la rediffusion d’une ancienne campagne axée sur les repères de consommation à risque (« Pour votre santé, l’alcool, c’est maximum deux verres par jour. Et pas tous les jours »), a aussi été refusée cet été par le nouveau ministre, Aurélien Rousseau, selon Radio France, qui rend publique une partie de la lettre envoyée par le lobby Vin et société au président de la République en janvier pour s’opposer avec vigueur à la dernière campagne de prévention sur l’alcool (« la bonne santé n’a rien à voir avec l’alcool »).

Des « briefs créatifs non retenus »

Au ministère de la santé, on se défend d’avoir cédé à une quelconque pression. « Dans le contexte d’un nombre important de campagnes portées par l’Etat et ses opérateurs, dont Santé publique France, sur le deuxième semestre 2023, il a été décidé de revoir les priorités sur la thématique alcool et de prioriser la cible “jeunes” », explique-t-on Avenue de Ségur, en précisant qu’une campagne en direction de la jeunesse est prévue pour la fin de septembre.  « Les jeunes de 17-25 ans sont plus exposés aux risques de consommations excessives », insiste-t-on, en rappelant qu’en 2022 81 % des jeunes de 17 ans ont expérimenté l’alcool. Un renfort du site Alcool Info Service, pour améliorer l’orientation et l’aide personnalisée à destination des usagers, est également mis en avant parmi les actions du gouvernement concernant l’alcool.

Lire aussi :    Les garçons et filles de 17 ans en France consomment moins de tabac, d’alcool et de cannabis

« Il n’y a jamais eu de pressions sur le dossier “alcool”, ni de marques d’intimidation, pour modifier nos décisions », assure-t-on de source proche du dossier au ministère de la santé. Tout en avançant des arguments sur le plan de la santé publique. « Après trois ans de Covid, nous avons acquis la conviction que tout message associé à des clichés et à des perceptions négatives provoque plutôt des rejets chez ceux qui les reçoivent », ajoute cette source, qui explique que la campagne « Rugby » portait un message qui a été jugé « caricatural » et contradictoire aussi avec le message en faveur du sport, que voulait porter le ministère.

Le ministère balaie par ailleurs l’idée d’une « annulation » de campagnes, estimant qu’il s’agissait de « briefs créatifs »finalement « non retenus » après leur présentation par Santé publique France, l’opérateur de l’Etat chargé de mettre en musique la politique de prévention de l’Etat, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions.

« Faux prétextes »« arguments de circonstance »« enfumage »… Dans les rangs des acteurs de la santé publique, les réactions sont sévères. « Ce faux dénigrement pour justifier la censure n’est pas acceptable », réagit Bernard Basset, médecin de santé publique et président de l’association Addictions France. Outre le fait que les plannings des campagnes de prévention sont réfléchis en amont, rappelle-t-il, l’idée que les messages « positifs » devraient être favorisés ne tient pas, comme le montrent les campagnes sur la sécurité routière ou le tabac. « Tous les ressorts servent aux campagnes de prévention. Il n’a pas du tout été démontré la supériorité de campagnes positives », écarte-t-il. Le « marketing social » vient par ailleurs confirmer qu’alerter sur les dangers a un impact si la personne peut adapter son comportement sans que cela soit insurmontable, rappelle-t-on aussi chez les spécialistes.

En décembre 2019, le gouvernement s’était désengagé au dernier moment de la campagne du « Dry January », le défi de janvier qui encourage à arrêter l’alcool pendant un mois après les fêtes, préparée elle aussi par Santé publique France, dont le message est pourtant clairement « positif ».

Lire aussi :   Dry January : « Faire une pause dans sa consommation d’alcool permet de gagner du capital santé »

« Ce n’est pas crédible, rétorque Mickaël Naassila, président de la Société française d’alcoologie. Nous avions une dynamique depuis quelques années, avec des campagnes qui avaient enfin repris sur l’alcool, comme sur le tabac, et ce en direction de la population générale. Je ne vois pas pourquoi on veut la stopper tout d’un coup. On ne peut absolument pas se limiter aux jeunes. » Le niveau d’information sur l’alcool reste problématique au regard de chiffres récents, comme celui du nombre de Français qui croient que l’alcool peut protéger du cancer – près d’un quart de la population, selon le dernier baromètre de l’Institut national du cancer.

« L’une des premières causes d’hospitalisation »

« L’alcool, ce n’est pas juste un problème de jeunes qui s’hyperalcoolisent, c’est l’une des premières causes d’hospitalisation en France », reprend le médecin, qui regrette ce qu’il considère comme une « attaque » contre les campagnes de prévention « au moment où il y a une prise de conscience des dommages pour les personnes mais aussi pour la société ».Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

L’explication ne convainc pas non plus Guylaine Benech, consultante et formatrice en santé publique. « S’il est important d’avoir des messages vers les jeunes de réduction des risques, sur l’univers festif, cela ne constitue pas une politique de santé publique. Ce qui est vraiment important, c’est la “débanalisation” de l’alcool et de sa consommation dite “modérée” dans toute la société, sachant que les adultes transmettent aux jeunes leur représentation de l’alcool », dit-elle.

« Comme sur le tabac, il faut un plan alcool, mais nous sommes à des années-lumière de ça, s’inquiète François Bourdillon, ancien directeur général de Santé publique France, qui a relancé en 2019 les campagnes de prévention sur l’alcool, à l’arrêt depuis plus d’une décennie. Depuis l’annulation du “Dry January”, plus rien ne passe. Comme s’il y avait une interdiction de faire de la prévention des risques liés à la consommation d’alcool… Il faut d’urgence une indépendance scientifique d’action, à la hauteur des enjeux qui concernent la santé de tous. »

Lire aussi :   Une lobbyiste du vin au cœur du quinquennat et de la campagne électorale d’Emmanuel Macron

Ironie de l’histoire, la lecture des derniers événements par les acteurs de la santé est finalement plus proche de celle des connaisseurs du secteur viticole, à regarder le site Vitisphere : « La “modération” présidentielle l’emporte sur 3 campagnes anti-alcool », peut-on lire dans un l’article publié le 11 septembre.

Camille Stromboni

Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci. 
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite. 
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ». 

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2023/09/12/lobby-des-alcooliers-contre-la-prevention-des-risques-le-gouvernement-doit-redresser-le-tir-en-urgence_6189045_1650684.html

Lobby des alcooliers contre la prévention des risques : « Le gouvernement doit redresser le tir en urgence »

Tribune

Après l’annulation de campagnes de prévention de Santé publique France, deux spécialistes d’addictologie s’alarment dans une tribune au « Monde » de l’interventionnisme du secteur vitivinicole et appellent à corriger la politique publique pour ne pas la décrédibiliser.

Publié hier à 16h00, modifié à 17h47  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2023/09/12/lobby-des-alcooliers-contre-la-prevention-des-risques-le-gouvernement-doit-redresser-le-tir-en-urgence_6189045_1650684.html

L’ensemble de la communauté addictologique a réagi avec consternation, sinon stupéfaction, aux révélations diffusées sur France Inter, lundi 11 septembre, sur les dessous de l’annulation des campagnes de Santé publique France, prévues de longue date et supprimées sous la pression du lobby alcoolier et, en particulier, du lobby vitivinicole.

Nous ne découvrons évidemment pas l’interventionnisme de ce secteur économique sur les acteurs de santé qu’ils ne cessent de vilipender, alors que les conséquences de la consommation d’alcool sont de plus en plus indiscutables. Mais, jusqu’à présent, leurs vitupérations n’avaient pas permis d’obtenir la censure systématique de campagnes de prévention. Une étape supplémentaire a été franchie, qui est très inquiétante pour l’ensemble des sujets de prévention, et pas seulement celui des risques liés à la consommation d’alcool.

Le lobby alcoolier a fixé, de manière impériale, les conditions et les limites strictes dans lesquelles la prévention pourrait, à la rigueur, s’effectuer : elle devrait toucher le moins de monde possible (par exemple, uniquement les plus jeunes, sur les accidents), mais il est hors de question d’informer la population générale sur les risques, pourtant bien avérés et documentés scientifiquement, de cancers ou d’accidents vasculaires cérébraux, des mots qu’il ne faut surtout pas associer à l’alcool.

Lire aussi :    Alcool : le défi du « janvier sec » lancé « malgré les efforts du lobby alcoolier et la pression de l’Elysée »

Pourtant, dans notre pays, face aux cent dix morts par jour, à l’encombrement des urgences par les ivresses aiguës, les accidents de la route des conducteurs de tous âges et les violences, le besoin d’information de la population est criant, comme le révélait une enquête publiée en janvier par l’Institut national du Cancer (INCa).

En effet, plus de huit personnes sur dix déclaraient que « le principal risque avec l’alcool, ce sont les accidents de la route et la violence », ce qui est faux, car le risque de maladies est celui qui contribue à la très grande majorité des décès. Pour 38,6 % des répondants, « ce sont surtout les alcools forts qui augmentent le risque de cancer », alors que le vin ou la bière y contribuent tout autant, car ce sont la quantité d’alcool et la fréquence de la consommation qui jouent et non le type de boisson. D’ailleurs, le vin – qui représente 60 % des consommations – est, certainement, plus en cause que les autres alcools.

Un risque dès le premier verre

L’INCa nous apprenait aussi que plus d’une personne sur cinq (23,5 %) pense que, « globalement, boire un peu de vin diminue le risque de cancer plutôt que de ne pas en boire du tout ». Malheureusement non, car le risque commence dès le premier verre. Ces fausses croyances doivent être déconstruites dans la population générale de manière résolue et continue si on veut avoir une action efficace et une prévention qui soit comprise par le plus grand nombre.

C’était tout l’intérêt des campagnes prévues par Santé publique France, qui ont malheureusement été annulées, car faire uniquement de la prévention sur des fractions réduites de la population ne produira qu’un effet marginal. C’est bien pourquoi le lobby Vin & Société défend cette approche, car elle est globalement inefficace. Il est tout à fait regrettable que le nouveau ministre de la santé et de la prévention, Aurélien Rousseau, la fasse sienne, alors qu’il annonce une grande ambition en matière de prévention.

Lire aussi :    « La démission gouvernementale face à l’alcool est scandaleuse »

Il est temps de clarifier et de corriger ce positionnement avant que la parole publique sur la prévention ne soit totalement décrédibilisée. Il est d’ailleurs tout à fait évident que, après avoir obtenu l’annulation des campagnes généralistes, fort de son avantage, le lobby se battra bec et ongles pour contrôler et limiter ensuite le plus possible les campagnes ciblées.

Il a déjà obtenu l’enlisement du dossier sur une meilleure visibilité du pictogramme d’information à l’attention des femmes enceintes sur les bouteilles, pourtant un engagement gouvernemental d’Agnès Buzyn, alors ministre de la santé, et de Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca). Ce que veut in fine le lobby de l’alcool, c’est aucune information ni campagne sur les risques liés à la consommation. Il s’est d’ailleurs bruyamment félicité sur son site, Vitisphere, d’avoir obtenu l’annulation des actions de Santé publique France après avoir écrit au président Emmanuel Macron.

Lire aussi :    Prévention  : le « cynisme du lobby des alcooliers »Indépendamment du sujet de l’alcool, ces révélations jettent une lumière crue sur le fonctionnement de l’appareil d’Etat. Alors que les acteurs de santé, professionnels ou associations, ont peu de moyens pour se faire entendre, des lobbys économiques riches et puissants mettent toutes leurs forces pour défendre leurs intérêts privés au détriment de l’intérêt général. Qu’importent les morts et les souffrances, qu’importent les handicaps pourvu que l’omerta soit totale sur les risques.

Si le gouvernement ne redresse pas rapidement le tir, cette opération commando réussie du lobby de l’alcool donnera sans doute des idées à d’autres, et le discours de « prévention » ne sera plus qu’un élément de langage politique, un passage obligé sans réel contenu, un mot vide pour dissimuler l’inaction et la soumission aux forces économiques, qui s’assoient sans états d’âme sur les dégâts qu’elles provoquent.

Dr Bernard Basset, spécialiste en santé publique, président d’Association Addictions France ; Pr Amine Benyamina,psychiatre, addictologue, président de la Fédération française d’addictologie.

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire