Déserts médicaux: lutter contre le déterminisme géographique « mortifère » qui pèse sur les étudiants en médecine.

Déserts médicaux : « Les universités de médecine sont quasi exclusivement installées dans les grandes villes, favorisant un profil d’étudiant »

Tribune

Florian Porta BoneteMédecin psychiatre

Le phénomène galopant des « déserts médicaux » ne pourra être enrayé qu’en luttant contre le déterminisme géographique « mortifère » qui pèse sur les étudiants en médecine, estime Florian Porta Bonete, médecin psychiatre, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 01 septembre 2023 à 08h34, modifié le 01 septembre 2023 à 08h34  Temps de Lecture 3 min.

  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/08/31/deserts-medicaux-les-universites-de-medecine-sont-quasi-exclusivement-installees-dans-les-grandes-villes-favorisant-un-profil-d-etudiant_6187255_3232.html

De vieilles lunes sur une actualité brûlante : c’est ainsi que l’on pourrait résumer la controverse récurrente sur les « déserts médicaux ». Cet été, avec son lot de cabinets et de services d’urgences fermés, on a vu se renforcer encore les difficultés d’accès aux soins, touchant notamment des territoires déjà en pénurie. Loin d’être simplement conjoncturelle et estivale, cette situation ravive des positions souvent trop caricaturales dans le débat sur les déserts médicaux.

D’un côté, des partisans d’une coercition brutale, qui considèrent qu’il suffirait de déplacer des médecins pour régler les problèmes de l’accès aux soins.

De l’autre, des organisations, qui se cantonnent à prôner des mesures incitatives à l’installation, alors que celles-ci sont déjà largement mises en place, et, pour tout dire, peu efficaces. Pourtant, c’est une analyse globale, précise, géographique et politique, qui nous permettra de sortir de cette dualité stérile.

En effet, la problématique des déserts médicaux n’est pas nouvelle dans le débat public : depuis le début des années 2000, les ministères se succèdent, et la situation demeure. De plus en plus de Françaises et de Français n’ont tout simplement plus accès à la médecine, qu’elle soit générale ou d’autres spécialités. Ainsi, 6 millions de nos compatriotes sont actuellement sans médecin traitant.

Une véritable question de société

L’apparition du numerus clausus à la fin des années 1960 sous la pression croisée d’un conservatisme qui craignait un afflux d’étudiants dans la vague soixante-huitarde et d’une idéologie libérale qui considérait que réduire l’offre de soins diminuerait la dépense publique, est bien évidemment un élément central dans nos difficultés. Sa gestion politique à la fin du XXe siècle l’est encore davantage, dans un contexte d’augmentation et d’avancée en âge de la population.

Lire aussi la synthèse * :    Contre les déserts médicaux, des pistes et des impasses

La problématique des déserts médicaux n’est pas la seule du genre dans le champ des politiques d’aménagement du territoire. Les « déserts » ne sont, en effet, pas seulement sanitaires, mais concernent l’ensemble des activités, qu’elles soient de service public, économiques ou encore culturelles.

Si le géographe Jean-François Gravier (1915-2005), en 1947, évoquait « Paris et le désert français », on pourrait aujourd’hui parler des grandes métropoles et du désert français. L’exode rural ancien et des politiques publiques qui ont sciemment concentré les activités dans les villes et notamment les plus grandes d’entre elles sont aujourd’hui les déterminants principaux d’un problème qui est une véritable question de société.

En santé, le constat est assez simple : la médecine, de premier recours et spécialisée, l’enseignement et la recherche sont concentrés dans les territoires urbains. C’est cette donnée qu’il convient en premier lieu de modifier, et cela commence dès la formation. Aujourd’hui, les universités de médecine sont quasi exclusivement installées dans les grandes villes, favorisant un profil d’étudiant : plus la famille d’un concourant réside proche de l’université, plus il a de chances de s’y inscrire, et plus la réussite au concours de médecine est probable. De là naît un déterminisme géographique mortifère des étudiants en médecine.

Recherche et enseignement

Au contraire, un développement de l’enseignement, et notamment en première année sélective, dans les villes moyennes – comme cela a débuté, par exemple, en Nouvelle-Aquitaine – permettrait de changer en profondeur le profil des étudiants. Avec une mixité géographique totalement renouvelée, les aspirations seront différentes.

Lire aussi la tribune **:   Déserts médicaux : « Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser »

Si un jeune originaire d’une grande métropole souhaitera sans doute demeurer dans la ville pour exercer, un étudiant originaire de zone rurale voudra possiblement y rester une fois diplômé. L’essor des nouvelles technologies doit permettre que l’enseignement soit porté au plus près des territoires. Les professionnels de santé y seront tout à fait disposés à assurer la formation pratique des étudiants.

On peut même aller plus loin. En effet, il semble important que l’activité d’enseignement et de recherche puisse être exercée partout. Quel obstacle y a-t-il, aujourd’hui, à ce qu’un professeur de médecine enseigne depuis un territoire rural ? Quel obstacle y a-t-il à ce que des chercheurs travaillent depuis des territoires éloignés des grandes métropoles, à l’heure où la mise en réseau dans le domaine de la recherche se fait le plus souvent au niveau international ? Nous le savons, les activités de recherche et d’enseignement demeurent attractives pour les jeunes médecins. Aux politiques publiques de les développer dans les zones qui n’attirent pas suffisamment.

Enfin, c’est le lien essentiel avec la ruralité qui doit être permis à tous les étudiants en médecine. Durant les études, les stages auprès de professionnel des territoires ruraux doivent être systématisés. Cette organisation ne peut être que « cousue main », en veillant notamment aux questions de logement, pour qu’elle ne soit jamais considérée comme punitive par les étudiants.

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Les retours des étudiants en stage dans les zones rurales sont souvent excellents. Ils disent y découvrir une médecine de terrain proche des populations, renouant avec le modèle du médecin de famille qui fait encore sens pour les nouvelles générations. Plus encore, ils rapportent souvent un véritable compagnonnage individualisé, qui est au fondement même de l’apprentissage médical.

On le voit, la problématique des déserts médicaux n’est ni nouvelle ni isolée dans le débat public. Au-delà des positions préfabriquées, prônons une approche positive, de terrain, qui mette de la synergie entre la motivation des jeunes professionnels et les attentes légitimes de la population, autour d’un des droits les plus essentiels qui soient : le droit de se soigner. Plus largement, c’est le rapport que notre société tout entière entretient avec sa ruralité qui doit faire l’objet d’un nouveau pacte républicain. La France est riche de ses campagnes !

Florian Porta Bonete est médecin psychiatre, praticien hospitalier à l’hôpital Charles-Perrens, à Bordeaux (Gironde). Il est aussi enseignant à l’université de Bordeaux. Depuis 2021, il exerce le mandat de conseiller départemental remplaçant en Gironde.

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Florian Porta Bonete(Médecin psychiatre)

*Contre les déserts médicaux, des pistes et des impasses

Erigée en priorité par le gouvernement, la politique visant à améliorer l’accès aux soins, adossée à plusieurs leviers, tarde à se concrétiser. Le règlement arbitral, attendu ce lundi, doit permettre de relancer le dialogue avec les médecins libéraux. 

Par Camille Stromboni et Mattea BattagliaPublié le 24 avril 2023 à 05h30, modifié le 24 avril 2023 à 08h41

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/04/24/contre-les-deserts-medicaux-des-pistes-et-des-impasses_6170739_3224.html

Temps de Lecture 6 min. 

La docteure Bénédicte Moreau, 67 ans, en consultation au cabinet médical de l’hôpital d’Avesnes-sur-Helpe (Nord), le 1er mars 2023.
La docteure Bénédicte Moreau, 67 ans, en consultation au cabinet médical de l’hôpital d’Avesnes-sur-Helpe (Nord), le 1er mars 2023.  AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »

Aucune mesure, à elle seule, ne saurait répondre à la désertification médicale, qui s’aggrave. Le constat fait consensus chez les acteurs de la santé et résonne jusqu’au ministère de la santé. Il n’empêche, un an après avoir fait de l’accès aux soins une promesse phare de campagne, Emmanuel Macron peut difficilement, à ce stade, se prévaloir d’avancées concrètes. La convention médicale a échoué, les grèves de médecins se sont multipliées, des textes de loi ont braqué la profession, des élus continuent d’agiter le chiffon rouge d’une contrainte à l’installation…

Dans un entretien aux lecteurs du Parisien, dimanche 23 avril, le chef de l’Etat s’est inquiété de ne « plus [avoir] assez de soignants dans le pays », avant d’invoquer une « réponse multifactorielle » sur la santé, passant, entre autres, par la formation de plus de professionnels.

Un nouveau chapitre doit s’ouvrir, lundi, avec la présentation aux syndicats de la médecine de ville du règlement arbitral – sorte de convention minimale entre médecins libéraux et Assurance-maladie – en attendant de nouvelles négociations. Tour d’horizon des pistes dessinées par le gouvernement pour lutter contre les déserts médicaux et des points de blocage rencontrés.

Un médecin pour chaque malade chronique

Pas un patient en affection de longue durée (ALD) sans médecin traitant. Le président de la République en a fait la promesse lors de ses vœux au monde de la santé, le 6 janvier. Embourbé dans la crise des retraites, il l’a de nouveau mise en avant, lors de son allocution télévisée du 17 avril : « D’ici à la fin de cette année, 600 000 patients atteints de maladie chronique, qui n’ont pas de médecin traitant, en disposeront. » L’Assurance-maladie en comptabilise même 714 000, un chiffre qui pourrait passer à 800 000, fin 2023, si rien n’est fait, alerte-t-elle.

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Depuis début avril, l’institution a enclenché un mouvement : chaque caisse primaire d’assurance-maladie doit contacter les patients et organiser, avec les médecins du territoire, une réponse au cas par cas. Ce « démarchage » commence à faire ses preuves dans les départements expérimentateurs. La Seine-Saint-Denis, qui recense 24 000 patients en ALD sans médecin traitant – un record –, en fait partie. Depuis janvier, quelque 5 800 patients ont ainsi pu trouver un médecin référent. La moitié d’entre eux voyait déjà un médecin de temps à autre, sans avoir un médecin traitant déclaré, l’autre moitié n’en trouvait pas.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

« Cela ne peut être la seule solution, mais c’est une “action coup de poing” pour enrayer une dynamique inquiétante », fait valoir Marguerite Cazeneuve, la numéro 2 de l’Assurance-maladie, qui rappelle « la période de transition difficile »qu’il faut réussir à passer en attendant les effets de la réforme, enclenchée en 2020, d’ouverture du numerus claususpour former plus de médecins. Quelque 6 millions de personnes, au total, n’ont pas de médecin traitant.

Un climat conflictuel avec les médecins

Problème : en face, bon nombre de praticiens libéraux sont échaudés. « On nous demande des solutions dans l’urgence, tout ça pour tenir l’objectif présidentiel, épingle Romain Bossis, généraliste à La Roche-sur-Yon. Mais on ne va pas pouvoir prendre en charge des patients en plus sans moyens en plus, c’est complètement déconnecté du terrain. » Dans les rangs syndicaux, on brocarde ainsi une « opération de communication » et une « rustine » qui ne résout pas le « problème de fond » : de plus en plus de patients âgés et malades, et de moins en moins de médecins.

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L’échec de la convention médicale est encore dans tous les esprits. Ce contrat censé régir pour cinq ans le fonctionnement entre médecins libéraux et Assurance-maladie avait pour priorité l’accès aux soins. Après quatre mois de négociations, tous les syndicats ont refusé de parapher le document fin février.

Les tarifs de consultation proposés – 26,50 euros chez un généraliste, contre 25 euros actuellement – ont été accueillis comme une « provocation ». Mais c’est le contrat d’engagement territorial qui a suscité un tollé : il entendait conditionner d’autres revalorisations plus élevées à l’acceptation de nouvelles missions (plus de patients, plus de journées travaillées, etc.).

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La tentative du gouvernement d’introduire ce même contrat d’engagement via un amendement à un projet de loi déjà polémique – celui porté par la députée Renaissance Stéphanie Rist et visant à ouvrir un « accès direct » à plusieurs professions paramédicales – a transformé le tollé en conflit ouvert. Le 14 février, jour de l’examen de ce texte au Sénat, toutes les organisations représentatives ont appelé à manifester à Paris.

Libérer du « temps médical »

Passer, à l’horizon 2024, de 4 000 à 10 000 assistants médicaux – ces personnels administratifs permettant de suivre plus de patients – fait partie des leviers-clés avancés pour lutter contre les déserts médicaux. L’Assurance-maladie vient d’accroître son soutien au dispositif et de le simplifier. L’outil fait largement consensus, quand bien même les médecins rappellent les freins rencontrés à l’embauche (locaux, formation, etc.).

Une autre piste a été, en revanche, violemment rejetée : la délégation de tâches au bénéfice d’autres professions de santé. Le sujet, technique, a pris un relief politique quand le chef de l’Etat, à l’automne 2022, en a fait un élément central de sa stratégie : « On va donner plus de responsabilités à nos infirmières et infirmiers, à nos kinés, à nos pharmaciens et pharmaciennes, à tous nos paramédicaux (…) pour que beaucoup de tâches qui sont faites par nos médecins puissent aller vers ces derniers. »

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Les médecins ont surtout retenu l’absence de garantie de rester le « chef d’orchestre » du parcours de soins, leur faisant craindre une « médecine low cost », à deux vitesses. Leur opposition a porté ses fruits : la proposition de loi de Stéphanie Rist sur « l’accès direct », adoptée à l’Assemblée nationale, a été en grande partie vidée de sa substance lors de son examen au Sénat, mi-février. L’accès direct aux kinés ou encore aux infirmiers en pratique avancée sera limité à ceux « qui exercent en association avec des médecins ». Autrement dit, à la portion congrue.

« On doit accélérer la délégation d’actes. (…) On est en train de le faire », a défendu le chef de l’Etat, dans Le Parisien. « Je me tape les corporatismes », a-t-il lâché face aux lecteurs du quotidien.

Miser sur les internes de médecine générale

« On ne jouera pas les bouche-trous dans les déserts médicaux. » La colère des internes n’est pas retombée depuis que le gouvernement a fait inscrire, dans le projet de loi de financement de la « Sécu » pour 2023, l’ajout d’une quatrième année d’internat en médecine générale « en priorité dans les zones où la démographie médicale est sous-dense ».

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Quatre experts ont été missionnés, un rapport commandé… et depuis, silence. Le ministère de la santé n’a toujours rien annoncé, même s’il assure que le chantier « avance »« On demande le retrait, et a minima le report de cette réforme »,s’énerve Raphaël Presneau, porte-parole du syndicat d’internes de médecine générale, en insistant sur un calendrier qui n’est pas tenu, alors que les étudiants doivent faire leur choix de spécialité dès juin. « A l’aveugle », dénoncent-ils. Les internes appellent à la mobilisation le 28 avril.

Chez les médecins, on redoute déjà les conséquences sur l’attractivité de la médecine générale, alors que cela ne fait que quelques années que tous les postes au concours sont pourvus. « A force de signaux négatifs, on va les dégoûter », craint Luc Duquesnel, des Généralistes-CSMF.

Le « chiffon rouge » de la contrainte à l’installation

Face à leurs administrés, les élus de tous bords réclament, depuis des années, que l’Etat intervienne sur les lieux d’installation des médecins. Et semblent de plus en plus nombreux. Avenue de Ségur, François Braun écarte néanmoins cette option de la « coercition », se plaçant résolument du côté des médecins qui arguent de l’inefficacité de la mesure en temps de pénurie médicale. Le ministre de la santé souhaite faire émerger des solutions sur chaque territoire, une « boîte à outils », grâce aux conseils nationaux de la refondation « santé », dont on attend très prochainement le bilan.

M. Macron, lui, a été plus ambigu sur la question, en 2022, évoquant une « régulation »« C’est un tabou politique, les gouvernements ont toujours reculé sur ce point, raconte Claude Pigement, ancien responsable santé au Parti socialiste. On imagine mal que ce front dur puisse être ouvert en pleine crise des retraites et face à une unanimité syndicale inédite parmi les médecins. » Dans Le Parisien, le chef de l’Etat a évoqué plutôt la nécessité de « créer des incitations pour régler les déserts médicaux ».

En faveur d’une régulation, la proposition de loi « transpartisane », portée par le député socialiste Guillaume Garot, n’a pas réussi à être inscrite à l’agenda parlementaire. « Il est temps de réguler l’installation des médecins comme cela a été fait pour d’autres professions de santé », défend inlassablement le Mayennais. Un autre texte, défendu par le député de la majorité Frédéric Valletoux (Horizons, Seine-et-Marne), semble, à ce stade, avoir plus de chances d’être débattu. Il prévoit, selon nos informations, la mise en place d’une obligation de participer à la permanence des soins et devrait revenir sur l’idée de « régulation ». Les professionnels de santé seraient appelés à apporter des réponses locales pour assurer une « juste répartition » des médecins sur leur territoire, sous peine de voir s’appliquer une solution contraignante. « Nous faisons tout pour trouver l’équilibre qui permettra d’obtenir le plus de soutiens », assure le parlementaire. Le texte pourrait être examiné dans l’Hémicycle dès la semaine du 12 juin.

Camille Stromboni et  Mattea Battaglia

**Déserts médicaux : « Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser »

Tribune

Yvon BerlandProfesseur émérite de médecineJean-François LlitjosMédecin réanimateur

Réduire la question de l’accès aux soins à une approche quantitative occulte d’autres facteurs comme le manque d’attractivité des territoires et la réduction du temps médical, préviennent le professeur émérite de médecine Yvon Berland et le réanimateur Jean-François Llitjos, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 27 octobre 2022 à 06h00, modifié le 27 octobre 2022 à 11h35  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/10/27/deserts-medicaux-au-dela-du-nombre-de-medecins-c-est-l-organisation-de-l-offre-de-soins-qu-il-faut-repenser_6147508_3232.html

Temps de Lecture 4 min. 

Depuis plusieurs années, le constat est largement partagé de la difficulté d’accès aux soins pour une partie de plus en plus importante de la population française et dans un nombre croissant de territoires. Pour décrire ces difficultés, le terme « désert médical » s’est rapidement imposé en France auprès des pouvoirs publics, des médias et de la population. Pourtant, sous cette formule percutante et accrocheuse se cache une problématique ancienne et complexe qui est simplifiée à l’excès. Ainsi, l’attention se cristallise sur le corps médical et entraîne un appauvrissement des débats en opposant les partisans de mesures coercitives imaginées comme salvatrices et les défenseurs d’une liberté d’installation séculaire pensée comme immuable.

Contrairement aux idées reçues, il n’y a jamais eu autant de médecins en France. En effet, la densité médicale s’élevait à 318 médecins pour 100 000 habitants en 2021, alors qu’elle était de 119 en 1968 (direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, mars 2021). Même s’il existe des disparités de cette densité entre les territoires, ces chiffres traduisent les limites d’une approche purement quantitative. Car une des composantes principales du problème de l’accès aux soins, malheureusement peu ou pas prise en compte, est la diminution du temps médical.

Le temps médical, consacré à la prise en charge et aux soins des patients, ne fait que diminuer. A cela plusieurs raisons, au premier rang desquelles l’augmentation majeure du temps administratif et ce en dépit du développement d’outils numériques censés faciliter et simplifier les démarches.

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Un mal plus profond

Il faut aussi considérer que l’approche de l’exercice médical des plus jeunes s’est modifiée par rapport à celle de leurs aînés, laissant plus de place à leur vie personnelle. Cette composante est primordiale, bien que parfois occultée, car il existe bel et bien un changement de paradigme sociétal dont les soignants ne sont pas exclus. Enfin, force est de constater qu’un nombre conséquent de médecins n’exercent pas ou plus la médecine auprès des patients mais sont toujours comptabilisés auprès de l’ordre des médecins.

Ainsi, la baisse du temps médical, qui s’est installée il y a déjà de nombreuses années, justifie d’augmenter le nombre de médecins. Cette augmentation n’a malheureusement pas été anticipée alors qu’en 2002, déjà, la mission « Démographie des professions de santé » proposait d’augmenter le numerus clausus des études médicales à 8 000 en 2007, chiffre qui n’a été atteint qu’en 2017 ! Le numerus clausus vient d’être supprimé pour laisser place à un numerus apertus dans le cadre d’une modification de l’accès aux études de santé. Mais il faudra attendre encore plusieurs années pour juger de l’efficience de cette réforme. Les effets ne se feront sentir que dans une quinzaine ou une vingtaine d’années. Par ailleurs, rien n’autorise à dire aujourd’hui que les nouveaux médecins s’installeront dans des zones démédicalisées.

Lire la tribune :    « La refondation du système de santé doit démarrer dès 2023 »

En effet, quel que soit le nombre de médecins dans quinze ans, il y a fort à parier que les jeunes ne s’installeront pas dans des territoires où les services publics ont disparu, où les commerces ferment, où il n’y a plus d’écoles, où il n’est pas possible d’avoir une vie sociale accomplie, alors que justement ces nouvelles générations veulent consacrer plus de temps à leur vie personnelle et familiale. D’autre part, il est nécessaire que les territoires puissent offrir des possibilités d’emploi pour le conjoint. Les médecins ne peuvent pas être les seuls à assurer le réaménagement des territoires. Le sujet de la démographie médicale et celui de l’accès aux soins de façon générale sont les symptômes d’un mal plus profond. Le constat fait pour les médecins, valable pour tous les professionnels de santé, appelle à la réappropriation de nos territoires par les services publics.

Il est clair qu’il n’y a pas de solution miracle, mais il y a probablement des orientations à prendre et d’autres à abandonner.

Réorienter vers les autres professions de santé

Il faut s’attacher à donner aux territoires des conditions de vie individuelle et collective satisfaisantes pour attirer les jeunes générations. Par ailleurs, doit-on proposer des mesures coercitives qui n’ont fonctionné dans aucun pays au monde ? Quant à prévoir une quatrième année de formation pour la filière de médecine générale, si c’est dans un but d’améliorer la formation et les compétences, cela pourrait avoir un intérêt. Si c’est dans le seul but d’assurer une présence médicale dans les territoires démédicalisés, on serait autorisé à s’interroger.

Au-delà du nombre de médecins, c’est l’organisation de l’offre de soins qu’il faut repenser. Il faut certainement arrêter « le tout-médecin » et se diriger vers une organisation pluriprofessionnelle ; il faut aller vers plus de délégations de tâches et de compétences aux professions paramédicales, notamment aux infirmières de pratique avancée, peut-être inventer de nouveaux métiers. Cela permettra aux médecins de se recentrer sur leur cœur d’activité, le soin, qui nécessite de neuf à quatorze ans de formation. Là encore, plusieurs rapports ont proposé cette orientation mais la pratique avancée n’a été instaurée qu’entre 2016 et 2018. Que de temps perdu ! Une organisation pluriprofessionnelle, en confiant à d’autres professions de santé, formées en conséquence, des tâches aujourd’hui réservées par le code de santé publique aux seuls médecins, permettra une offre de soins graduée, épargnant du temps médical précieux. Dans le même temps, cette orientation donnera des perspectives de carrière aux infirmiers et infirmières, rendant leur profession plus attractive.

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Au-delà des postures partisanes et de la réaction à l’émotion, il nous semble indispensable de prendre le temps d’une réflexion sereine et éclairée associant l’ensemble des parties prenantes, pour que nos concitoyens puissent avoir le droit d’être soignés dignement et équitablement partout sur le territoire français par des soignants compétents.

Yvon Berland est professeur émérite de médecine, doyen honoraire, président honoraire d’Aix-Marseille Université ; Jean-François Llitjos est médecin réanimateur à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon, docteur en immunologie

Yvon Berland(Professeur émérite de médecine) et  Jean-François Llitjos(Médecin réanimateur)

***« Lutte contre les déserts médicaux, combat pour une santé accessible à chacun, préservation de l’hôpital public : voilà l’ébauche d’un projet »

Tribune

Collectif

Un collectif de jeunes médecins, de sensibilité de gauche, dont Florian Porta Bonete, médecin psychiatre hospitalier à Bordeaux, entend dans une tribune au « Monde » défendre « beaucoup de suite dans peu d’idées » sur le terrain social et de l’hôpital.

Publié le 10 novembre 2021 à 08h00, modifié le 10 novembre 2021 à 09h07  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/11/10/lutte-contre-les-deserts-medicaux-combat-pour-une-sante-accessible-a-chacun-preservation-de-l-hopital-public-voila-l-ebauche-d-un-projet_6101594_3232.html

Temps de Lecture 5 min. 

Tribune. Les sondages se suivent et se ressemblent : la santé est aujourd’hui parmi les premières préoccupations des Français. Jadis marginale dans le débat public, elle s’est soudainement placée sur le devant de la scène politique, à l’occasion d’un virus venant bouleverser nos existences. Jamais le concept de biopolitique cher à Michel Foucault n’avait trouvé aussi brûlante actualité.

Mais, au-delà de la seule question du Covid-19, c’est bien l’ensemble de notre système de santé qui va devoir être repensé. Nous, jeunes médecins, de sensibilité de gauche, voulons que le camp social porte une parole forte à ce sujet. Avoir beaucoup de suite dans peu d’idées est notre maxime : voici celles qui nous semblent incontournables à l’approche des prochaines élections présidentielle et législatives.

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Tout d’abord, la lutte contre les déserts médicaux. Nous regrettons l’absence d’anticipation politique du manque criant de médecins qui nous touche. En plus de l’augmentation des capacités de formation, il faut encourager davantage l’installation en zones sous-dotées (développement de l’exercice collectif en maisons de santé, offres de pratique salariée…).

Des initiatives innovantes

Mais, entre ces mesures incitatives et une coercition trop brutale, d’autres pistes doivent être envisagées. On pourrait, par exemple, attribuer la possibilité pour les nouveaux médecins de faire des dépassements d’honoraires, préférentiellement à ceux ayant exercé suffisamment longtemps, et sans dépassement, en zone sous-dotée. Ou encore instaurer une année après l’internat avec exercice fléché dans des centres hospitaliers, couvrant ainsi l’ensemble du territoire.

Il faudrait aussi développer un partage des activités de recherche et d’enseignement des CHU urbains avec l’ensemble des pôles de soins du pays, pour rendre ces derniers plus attractifs. Ces propositions ne sont que des pistes, et doivent être discutées avec l’ensemble des acteurs du système de santé.

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Elles sont dans la lignée d’initiatives innovantes, qui naissent déjà ça et là, comme la création de premières années de médecine dans les villes moyennes, avec pour objectif de changer structurellement le profil des étudiants admis dans les études médicales, moins issus des grandes métropoles et possiblement plus enclins à s’installer sur tout le territoire. Le constat est donc clair et partagé, tout le champ des possibles mérite maintenant d’être exploré, sans dogmatisme !

Un changement de paradigme

Se battre, ensuite, contre les inégalités sociales de santé. Nous ne pouvons accepter que certains de nos concitoyens soient privés de soins pour motif financier. Il faut aller, évidemment, vers de meilleures prises en charge des soins dentaires et d’optique, qui cristallisent bien des freins à l’accès aux soins. Mais il faut aussi être attentif aux dépassements d’honoraires médicaux : ceux-ci doivent être davantage limités

Nous souhaiterions que la Sécurité sociale retrouve son rôle central dans le remboursement, en définissant un panier de soins dont la prise en charge se ferait à 100 % par celle-ci. Quel plus beau message que cet élargissement de l’action initiée par le Conseil national de la Résistance ? La modification du paysage sanitaire, avec notamment, le problème majeur de la dépendance, doit être pleinement intégrée dans notre protection sociale.

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Cette problématique illustre le changement de paradigme qui doit s’opérer dans la prise en charge des coûts de santé, en développant un système de forfait prenant pleinement en considération les besoins de ressources humaines associés aux pathologies. La gauche ne doit jamais oublier de prendre soin de tous ceux que les difficultés économiques rendent plus vulnérables que les autres à la maladie !

Une autre gouvernance hospitalière

Redresser l’hôpital public, enfin. Par sa mission, il incarne l’égalité et la fraternité républicaines. Les Français y sont légitimement attachés, autant qu’ils craignent son déclin. Plusieurs dizaines de milliers de lits ont été fermés, alors même que la population augmente et vieillit.

Le financement de l’hôpital, lui non plus, ne répond pas aux grands enjeux de santé publique, avec une quasi-exclusivité de tarification à l’acte, qui alimente la course à la rentabilité et l’épuisement des soignants. Nous sommes révoltés par les conditions de travail des blouses blanches, alors même que le prendre soin d’autrui devrait commencer par le prendre de soin de soi.

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A ce titre, les mots d’amour ont vocation à se transformer en preuves : tous les métiers du sanitaire et du médico-social méritent une revalorisation financière. La gouvernance hospitalière devrait elle aussi évoluer vers davantage de parts décisionnelles données aux soignants et aux usagers de santé. Enfin, les soins hospitaliers ont un coût, qui doit être connu de chacun.

Notre système de santé, incarnation de la République

Nous pensons utile de développer cette information : le reste à charge réel pour les patients doit être le plus faible possible, mais chacun doit savoir de quelle solidarité il a bénéficié. Il en va du consentement à l’impôt et de la conscience d’appartenir à la République, c’est-à-dire à cette « chose publique » où la maladie de l’individu est prise en charge par la communauté.

Lutte contre les déserts médicaux, combat pour une santé accessible à chacun, préservation de l’hôpital public : voilà l’ébauche d’un projet que nous pourrions encore largement décliner. Les révélations quotidiennes telles que celles des « Pandora Papers » renforcent notre conviction qu’il existe des ressources financières majeures qui peuvent contribuer à l’ensemble de la communauté.

A l’heure où les fondements de notre République sont menacés, nous, jeunes médecins, pensons que notre système de santé est la plus belle incarnation de la République en actes. Comme le disait Montaigne, « c’est une belle harmonie quand le dire et le faire vont ensemble » : rassemblons-nous et bâtissons un système qui fasse la fierté des Français. Que la gauche républicaine, populaire, celle qui aime la France et ne se résout pas à son déclin, y prenne toute sa part !

Les signataires de cette tribune sont : Lara Boissieras, interne de chirurgie viscérale et digestive ; Aude Grigoletto, docteur junior en médecine d’urgence ; Alexandre Lahens, interne de néphrologie ; Florian Porta Bonete, médecin psychiatre hospitalier, conseiller départemental remplaçant en Gironde ; Gaetane Pouget, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Manon Probst, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Fanny Rabbé, médecin généraliste remplaçante non-thésée ; Maxime Rifad, interne de médecine générale.

Collectif

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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