Aurélien Rousseau, nouveau ministre de la santé, un « bon élève » face à de fortes attentes
L’ex-directeur de cabinet de la première ministre souhaite se donner du temps pour écouter et fixer ses priorités, malgré la crise de l’hôpital. Il a toutefois égrainé quelques-unes de ses « convictions » sur la « prévention », notamment, ou sur les solutions qui émergent du « terrain ».
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« C’est derrière », assure Aurélien Rousseau, en nous recevant dans son nouveau bureau du 7e étage du ministère de la santé, ce jeudi 27 juillet, une semaine jour pour jour après sa nomination. La controverse sur un possible conflit d’intérêts, du fait du poste de son épouse, numéro deux de l’Assurance-maladie, a beau avoir été écartée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, elle a pesé sur ses premiers jours Avenue de Ségur.
Ceux qui ont suivi sa carrière n’ignorent pas que le haut fonctionnaire de 47 ans était, il y a peu encore, directeur de cabinet d’Elisabeth Borne, la cheffe du gouvernement, et, avant cela, directeur de l’agence régionale de santé d’Ile-de-France aux pires heures de la crise due au Covid-19. Mais tous ceux qui ont découvert son nom lors du remaniement du 20 juillet ont surtout entendu qu’il était le « mari de Marguerite Cazeneuve ». Et que les fonctions du couple pourraient être incompatibles. « Ce soupçon a été extrêmement pénible, même si je ne parlerais pas de violence, je sais qu’il y a des choses beaucoup plus graves, concède-t-il. Mais ça a été une plongée immédiate dans ce que peut être un déferlement. »
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Sans attendre que la polémique se tasse, le nouveau ministre de la santé est allé au contact des soignants et en a fait son propre récit sur les réseaux sociaux, n’hésitant pas à se mettre en scène. « Chacun a son histoire. La mienne est passée longuement par un service de “réa” de la Pitié », a-t-il tweeté, le 21 juillet, dévoilant deux photos le montrant en train de déambuler à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, aux côtés d’hospitaliers et de Nicolas Revel, le patron de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Une référence à ses mois d’hospitalisation pour une maladie neurologique rare, le syndrome de Guillain-Barré, du temps où il étudiait à l’Ecole nationale d’administration. Autre tweet, autre cadre : Aurélien Rousseau s’est rendu, le 26 juillet, de nuit, au SAMU de Paris. L’occasion de rendre hommage à l’« engagement » des soignants. Entre-temps, la presse a pu l’accompagner, le 24 juillet, dans une maison de santé à Magny-en-Vexin (Val-d’Oise), où il s’est officiellement saisi du dossier des déserts médicaux.
Un « homme de cabinet »
Car dans un tout autre style que d’autres nouveaux ministres, qui, à l’éducation ou aux solidarités, égrènent de premières annonces, il revendique de se donner du temps pour préciser sa feuille de route. « Je suis encore dans les premiers jours de mon installation, je ne veux pas donner l’impression de dérouler une copie, ni prendre le risque de me tromper sur l’ordre des priorités », explique-t-il, quand bien même sa connaissance du système, autant que des attentes de Matignon et de l’Elysée, ne fait guère de doute. C’est aussi le refrain qu’il a entonné lors de la cérémonie de passation de pouvoir, le 20 juillet, où il a préféré livrer quelques-unes de ses « convictions » sur la « prévention », notamment, ou sur les solutions qui émergent du « terrain ».
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Une cérémonie chargée d’émotion, mais pas exempte d’un certain malaise. Car tout en se plaçant dans les pas de son prédécesseur, François Braun, un « homme d’exception, d’engagement, de courage », Aurélien Rousseau a fait valoir que le « temps des preuves » était venu. Difficile de ne pas entendre, en creux, une forme de désaveu à l’encontre de l’ancien urgentiste sorti du gouvernement pour ne pas avoir réussi à « imprimer ». « Je regrette un peu cette formule qui a pu être mal interprétée, se justifie-t-il, une semaine plus tard. Je l’emploie souvent par analogie avec une autre expression, “la médecine par les preuves”. Il n’y avait aucun sous-entendu. »
Il y a pourtant entre Braun, « médecin parmi les médecins », et Rousseau, « homme de cabinet », un changement de profil et de positionnement évident. « Etre ministre, c’est conduire une politique publique, répondre aux attentes des Français, et c’est assumer d’être le patron de son administration. Ce défi managérial m’intéresse », insiste-t-il. Comme en écho aux attentes exprimées par Emmanuel Macron dans son discours d’ouverture du conseil des ministres du 21 juillet, le premier de ce gouvernement remanié : « Il faut diriger les administrations indispensables jusqu’au plus près du terrain. »
« J’espère qu’il ne nous oubliera pas »
Aurélien Rousseau, le « bon élève » : c’est aussi ce qui s’est dit de lui, sur le terrain, à l’annonce de sa nomination, plutôt saluée par les soignants. « Fibre sociale », « connaisseur » du secteur, en « première ligne » durant la crise sanitaire dans un territoire, la région francilienne, particulièrement sous pression… Le monde de la santé lui reconnaît des atouts. Sa connaissance des arcanes du pouvoir laisse aussi espérer, dans les rangs syndicaux, qu’il saura enfin peserface à Bercy dans les arbitrages budgétaires. « L’équation n’est pas évidente, même si on a sous le précédent quinquennat investi de manière historique », relève le nouveau ministre, alors que les premiers éléments de cadrage font état d’économies à réaliser sur la santé, en particulier sur les médicaments et les arrêts maladie. Sur ce sujet explosif, Aurélien Rousseau promet la « transparence » et se prépare, déjà, aux débats parlementaires du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Une échéance-clé, à l’automne.
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Mais, sur le terrain, on n’est pas prêt à attendre longtemps, tant les alertes d’une crise sans précédent remontent de partout. Avec l’impression que la « priorité santé », affichée en début de quinquennat, a vite été laissée de côté. « J’espère qu’il ne nous oubliera pas, on attend tellement de choses du ministère que je ne saurais en faire la liste », rapporte le docteur Philippe Revel, patron des urgences au CHU de Bordeaux. Son service a été le premier, à l’été 2022, à devoir fermer ses portes la nuit et se résoudre à un « filtrage » des patients, faute de médecins en nombre suffisant. Depuis quelques jours, c’est jour et nuit, sur le site Pellegrin, se désole l’urgentiste.
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Chez lui comme ailleurs, la fuite des personnels ne s’arrêtera pas au 31 août : « Nous avons une nouvelle vague de départs d’urgentistes qui va avoir lieu à la rentrée, témoigne son collègue rennais Louis Soulat, vice-président du syndicat SAMU-Urgences de France. Il faut redonner de l’attractivité aux métiers du soin, on a besoin de signaux très forts », martèle-t-il, alors que, début juillet, les syndicats de praticiens hospitaliers appelaient à la grève sur ces mêmes motifs.
« On ne peut plus attendre »
Le nouveau ministre n’élude pas la crise, assumant, sur ce sujet, de rompre au moins en paroles avec son prédécesseur. François Braun défendait le système de « régulation » à l’entrée des urgences, se refusant à parler de fermetures sèches. Aurélien Rousseau, lui, dit clairement que cela ne peut être une solution durable. A ces tensions dans le système de soins, il ira se confronter en se rendant, ce lundi 31 juillet, en Dordogne, à l’hôpital de Sarlat, où la maternité comme les urgences vacillent depuis plusieurs mois.
Chez les médecins libéraux, les attentes ne sont pas moins fortes, sur les questions tarifaires, sur les réponses à apporter là où la densité médicale s’effondre, sur l’organisation de l’offre de soins, ou encore sur les liens avec l’hôpital… « On attend du nouveau ministre une lettre de cadrage pour la reprise des négociations conventionnelles, en septembre, comportant des éléments structurants, souligne Agnès Giannotti, présidente du principal syndicat chez les généralistes, MG France. Et le plus tôt sera le mieux, on ne peut plus attendre. » Le règlement arbitral adopté cet hiver, faute d’accord sur la convention médicale, a porté à 26,50 euros – contre 25 euros – la consultation de base chez un généraliste. Ce 1,50 euro de plus a été accueilli comme une « provocation
La médecine générale, au cœur de toutes les attentions, alors que 700 000 Français sont sans médecin traitant, joue aujourd’hui son attractivité : la création d’une quatrième année d’internat, qui doit permettre de favoriser l’exercice libéral, notamment dans les zones moins bien loties, provoque toujours les crispations des futurs médecins. D’autant qu’aucun texte réglementaire n’est sorti, alors que la réforme démarre en septembre et que les futurs internes doivent faire leur choix de spécialité à la rentrée.
Faire travailler ensemble public et privé
Sur d’autres chantiers dans l’actualité, le nouveau ministre se risque moins. Comme sur le projet de loi fin de vie, « un des choix les plus fondamentaux », nous dit-il, dont les grandes lignes commencent à être précisées : « C’est le type de dossier où la méthode de construction des propositions compte presque autant que le fond », glisse-t-il, en renvoyant à une « séance de travail » avec sa ministre déléguée chargée de l’organisation territoriale et des professions de santé, Agnès Firmin Le Bodo, dans les jours qui viennent. Avant une présentation à Emmanuel Macron. « Il faudra tout l’engagement du ministère pour que le plan des soins palliatifs réussisse », estime-t-il.
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Son cabinet est en cours de constitution. On en connaît le directeur, Raymond Le Moign, autrefois à la tête du cabinet d’Agnès Buzyn puis de celui d’Olivier Véran. Et l’adjoint de celui-ci, Guillaume du Chaffaut. Tous deux sont passés par les Hospices civils de Lyon. Pour parler de cet entourage, Aurélien Rousseau use d’une métaphore électrique : « Le cabinet est un transformateur, il reçoit les impulsions du président, de la première ministre, du ministre lui-même, qu’ildoit faire passer en courant continu, jusqu’à l’administration. » Il prend son temps pour le constituer, avec un objectif de parité pas simple à tenir selon lui : « Il est toujours un peu plus long de faire émerger des noms de femmes, mais si dans un secteur aussi féminisé que celui de la santé on n’arrive pas à un cabinet paritaire… »
Voilà pour les coulisses. Sur le fond, il pose ses jalons. Faire travailler ensemble public et privé fait partie de la solution, un enseignement qu’il a retenu de la crise liée au Covid-19. Même espoir pour la médecine de ville et les services hospitaliers. Sans oublier l’enjeu majeur de la pénibilité du travail de nuit, auquel il compte réserver de premières annonces.
Camille Stromboni et Mattea Battaglia
Publié le 01/08/2023
Aurélien Rousseau, le changement dans la continuité

Paris, le mardi 1er août 2023 –
Arrivé avenue de Ségur il y a moins de deux semaines, Aurélien Rousseau souhaite imposer sa marque sur la forme, mais reste sur la même ligne que son prédécesseur sur le fond.
Au cœur de l’été, Aurélien Rousseau ne peut pas se permettre de prendre des vacances. Nommé ministre de la Santé il y a moins de deux semaines le 20 juillet dernier à la dernière minute (il venait de quitter le cabinet d’Elisabeth Borne et devait rejoindre la Caisse des dépôts à la rentrée), cet énarque de 47 ans se retrouve à la tête d’un système de santé en crise systémique et face à des chantiers d’ampleur : l’hôpital et notamment les urgences manquent de bras et croulent sous les patients, les médecins libéraux ne décollèrent pas depuis l’adoption du règlement arbitral et souhaitent la réouverture des négociations conventionnelles, la désertification médicale s’accentue et l’accès aux soins est de plus en plus difficile. Par ailleurs, de nombreux chantiers de santé publique mériteraient son attention, dont toujours la lutte contre le tabagisme et l’alcool.
De véritables écuries d’Augias que son prédécesseur François Braun n’était pas parvenu à nettoyer (et difficile de lui jeter la pierre tant la mission était vaste et complexe). Remercié après seulement un an en poste, l’urgentiste n’avait jamais réellement réussi à « imprimer », selon une expression reprise par beaucoup de commentateurs et surtout à s’imposer face à l’administration. Premier non-médecin à occuper le poste de ministre de la Santé depuis 2017, Aurélien Rousseau revendique d’être « le patron de son administration ». « Ce défi managérial m’intéresse » explique celui qui a été directeur de l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Ile-de-France durant l’épidémie de Covid-19.
« On ne peut se satisfaire que les urgences restent fermées la nuit »
Un changement de méthode revendiqué donc avec son prédécesseur François Braun, bien plus (trop ?) conciliant avec son administration. Mais sur le fond, la ligne du nouveau ministre de la Santé reste la même, en tout point de vue. En déplacement dans la Dordogne ce lundi, où il a visité un service d’urgence et une maternité, le ministre a, à travers deux entretiens, l’un accordé au journal Le Monde, l’autre au quotidien Sud-Ouest, présenté les priorités de sa future politique. Sans faire aucune grande annonce (il revendique le droit de se donner du temps, pour ne pas « se tromper sur l’ordre des priorités »), Aurélien Rousseau a essentiellement défendu la poursuite des mesures prises par son prédécesseur.
Ainsi à l’hôpital, où la situation est « extrêmement tendue » selon le ministre (ce que son prédécesseur n’avait finalement accepté de reconnaître que pressé de toutes parts), il a défendu « la régulation par le 15 pour accéder aux urgences » ainsi que « le déploiement des services d’accès aux soins qui couvre d’ores et déjà plus de la moitié de la population », deux mesures qui faisaient partie de la « mission flash » lancée par François Braun au début de son mandat. Aurélien Rousseau a reconnu cependant que ces solutions ne pouvaient être « durables ». « On ne peut se satisfaire, dans notre pays, d’avoir des endroits où les urgences restent portes closes la nuit » affirme ainsi le ministre sur un ton volontariste.
Aurélien Rousseau attaché à la liberté d’installation
Si François Braun avait été en quelque sorte le ministre des solutions d’urgence, Aurélien Rousseau souhaite donc avancer sur des mesures pérennes pour sortir l’hôpital de la crise. Le ministre présentera donc dans les prochaines semaines une batterie de mesures pour améliorer l’attractivité à l’hôpital et les conditions de travail. « Je suis convaincu que le travail de nuit est un sujet majeur » explique le ministre, alors que les soignants souhaitent que les valorisations du travail nocturne sans cesse renouvelées depuis un an soit pérennisées. Bien conscient que des contraintes budgétaires risquent de peser sur sa mission, le ministre prévient déjà que « le curseur financier ne peut pas être le seul pour changer la donne » et qu’il faudra également aborder « le sujet managérial ».
Sur le front de la médecine de ville, Aurélien Rousseau a tenu à tout de suite rassurer les médecins libéraux : tout comme son prédécesseur, il est totalement opposé à la mise en place d’une régulation à l’installation. « Je fais partie de ceux qui pensent que la coercition n’est pas solution, parce qu’elle ne fonctionne pas quand il n’y a pas assez de médecins, elle provoque au contraire un phénomène de fuite ». Pour combattre la désertification médicale, le nouveau ministre préfère, « développer des solutions pour libérer du temps médical », citant assez classiquement « la coopération entre professionnels, le partage des tâches ou encore le recours à des assistants médicaux pour soulager le travail des médecins libéraux ».
Enfin et là encore comme son prédécesseur François Braun, Aurélien Rousseau revendique de partir du terrain et des professionnels de santé pour trouver des solutions aux problèmes de notre système. « Je ne crois pas à la cathédrale législative : pour avancer, il faut convaincre et partir du terrain ; il faut laisser vivre des initiatives locales originales, les accompagner ». On le voit, cet ancien communiste ne va a priori pas révolutionner la politique sanitaire de notre pays.
Quentin Haroche
Voir aussi: https://environnementsantepolitique.fr/2023/07/21/les-premieres-reactions-a-la-nomination-daurelien-rousseau-a-la-sante-sont-positives-mais-cest-un-enarque-et-la-sante-croule-sous-les-reglementations/