« Il est faux de laisser croire que les inégalités territoriales s’accroissent de plus en plus depuis quarante ans »
Tribune
Aurélien Delpirou géographe, maître de conférences à l’Ecole d’urbanisme de ParisMartin Vanier géographe, professeur à l’Ecole d’urbanisme de Paris
Les géographes Aurélien Delpirou et Martin Vanier réfutent, dans une tribune au « Monde », les arguments d’une chronique de Thomas Piketty sur les inégalités entre les communes françaises.
Publié aujourd’hui à 05h45 Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/07/30/il-est-faux-de-laisser-croire-que-les-inegalites-territoriales-s-accroissent-de-plus-en-plus-depuis-quarante-ans_6183869_3232.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20230730-%5Bzone_edito_1_titre_3%5D&M_BT=53496897516380
Comme on pouvait s’y attendre, la flambée de violences en réaction à la mort tragique du jeune Nahel a donné lieu à de nouvelles expressions médiatiques d’une thèse bien connue : la France serait coupée en deux, entre centres métropolitains et périphéries (urbaines et/ou rurales, au gré de l’actualité du moment), cette « fracture spatiale » s’aggravant depuis les années 1980, en raison notamment d’une action publique impuissante.
L’instrumentalisation de supposés clivages territoriaux à des fins politiques est devenue une véritable spécialité nationale, à droite comme à gauche, au gré de la parution d’essais pourtant largement contredits par les sciences sociales. Il faut redire inlassablement combien cette approche repose sur des bases empiriques fragiles, sinon erronées, et combien elle est délétère pour le débat public.
En premier lieu, il est faux de laisser croire que les inégalités territoriales s’accroissent de plus en plus depuis quarante ans. Dans une chronique parue le 8 juillet dans Le Monde, * l’économiste Thomas Piketty mobilise trois indicateurs à l’appui de cette affirmation : le produit intérieur brut (PIB) par habitant à l’échelle des départements ; la valeur immobilière moyenne des logements mis sur le marché à l’échelle des communes ; le revenu moyen des habitants par commune.
Des indicateurs au prisme du rapport des valeurs extrêmes
Ce choix soulève de lourds problèmes méthodologiques. Ainsi, le PIB par habitant mesure des inégalités productives, et non sociales : celui de la Seine-Saint-Denis, par exemple, situe le département à la 14e place nationale en 2022, alors qu’il est le plus pauvre de France métropolitaine. Du reste, les valeurs départementales des PIB n’ont pas beaucoup de sens dans une économie de la circulation comme celle de la France.
Par ailleurs, chaque indicateur est envisagé uniquement au prisme du rapport des valeurs extrêmes : les cinq PIB départementaux par habitant les plus élevés rapportés aux cinq les moins élevés, le 1 % des communes au marché immobilier le plus coté au 1 % le plus déprécié, etc. Le raisonnement paraît simple : si ces ratios augmentent depuis les années 1980, c’est que les inégalités s’accroissent.
Mais qu’en est-il des 90 % des départements et des 98 % des communes restants ? Tous les travaux disponibles montrent plutôt une convergence des niveaux de revenus du fait de la puissante redistribution géographique opérée par la mobilité des ménages et les mécanismes associés à l’impôt et aux cotisations. Ainsi, à l’échelle départementale, les inégalités de revenus n’ont jamais été aussi faibles que dans les années 2010.
Les « territoires défavorisés » ne sont pas une catégorie homogène
Quant aux comparaisons internationales, elles font de la France l’un des pays de l’OCDE où les contrastes régionaux sont le moins prononcés. En deuxième lieu, il est faux de laisser croire que les « territoires défavorisés » forment une catégorie homogène. Cette vue d’avion méconnaît profondément la diversité des situations d’inégalité socio-spatiales mise en lumière par les travaux académiques.
Lire aussi : Après les émeutes, le RN rejoue l’opposition entre campagnes et banlieues
D’une part, les difficultés ne sont pas toujours cumulatives et dépendent désormais moins des « stocks » (la population et l’emploi sur place) que des « flux » (les mobilités résidentielles et quotidiennes). Ainsi, la pauvreté dans les quartiers de la politique de la ville, qui concentrent la majorité de l’immigration récente, a des causes et des expressions radicalement différentes de celle que connaissent les campagnes vieillissantes et marginalisées.
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D’autre part, les disparités territoriales ne distinguent plus nettement telles ou telles catégories (urbain/rural, Paris/province, etc.) ; elles s’inscrivent et se recomposent à des échelles fines au sein de tous les territoires. Selon les temporalités et les indicateurs considérés, on trouve des « gagnants » et des « perdants » partout en France, dans des combinaisons diverses et labiles.
Une commune peut être financièrement riche et socialement pauvre – et inversement
Ainsi, les centres des grandes villes sont à la fois des lieux de concentration des richesses et de la grande pauvreté, y compris dans les métropoles les plus dynamiques. C’est précisément parce que la réalité des difficultés de tous ordres ne fait plus un bloc – ou des blocs – que l’intervention publique est mise à mal.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
En troisième et dernier lieu, il est faux de laisser croire que « l’argent public exacerbe les inégalités initiales au lieu de les corriger ». Pour justifier cette assertion, Thomas Piketty affirme que les budgets des communes rapportés à leur nombre d’habitants étaient d’autant plus élevés que les ménages y sont riches.
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Or les budgets des communes ont gardé la trace des bases économiques de leur fiscalité, c’est-à-dire des impôts locaux versés par les entreprises. Si ce sont les intercommunalités qui les perçoivent pour l’essentiel aujourd’hui (sauf la très lucrative taxe foncière des entreprises), les dotations globales de fonctionnement ont intégré cet héritage. Ce faisant, les communes sont budgétairement riches ou pauvres, en règle générale, au prorata de leur tissu économique, pas nécessairement de leur composition sociale : une commune peut être financièrement riche et socialement pauvre – et inversement.
Ne pas caricaturer ni prendre en otage ce débat
Plus généralement, la France est tout à la fois le pays où les budgets publics, tous niveaux confondus, forment la plus forte part du PIB (environ 60 %), celui où les transferts redistributifs représentent la plus forte part des budgets en question (de l’ordre de 40 %), et celui où ces transferts contribuent le plus efficacement à réduire les écarts de revenus – y compris par le lissage des impacts des chocs économiques et sociaux depuis 2008.
Dans certains départements, comme la Seine-Saint-Denis ou le Nord, les inégalités sont divisées par deux lorsque l’on passe du revenu fiscal au revenu disponible. On peut juger que cet effort n’est pas suffisant, on doit être vigilant quant à sa pérennité. Mais, pour montrer que ces circulations ne compteraient pour rien face aux politiques « néolibérales » ou qu’elles ne sont qu’un vaste mécanisme paradoxal d’accentuation des inégalités, il faudra beaucoup plus qu’une lecture superficielle des finances publiques locales et de leur supposée congruence avec les revenus des ménages.
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Finalement, il ne s’agit pas de nier la forte visibilité ni la charge symbolique des inégalités territoriales qui continuent de prospérer dans le pays : les situations de décrochage durable et la sécession spatiale des ultra-riches appellent en effet des mesures spécifiques. Mais il faut exiger de ne pas caricaturer ni prendre en otage ce débat, aujourd’hui tristement enfermé dans une nouvelle bien-pensance de l’indignation.
Aurélien Delpirou(géographe, maître de conférences à l’Ecole d’urbanisme de Paris) et Martin Vanier(géographe, professeur à l’Ecole d’urbanisme de Paris)
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Thomas Piketty : « Les banlieues qui s’enflamment ont beaucoup plus en commun avec les bourgs et les villages abandonnés que ce que l’on s’imagine »
Chronique
L’économiste, dans sa chronique, souligne que banlieues pauvres et bourgs ruraux sont victimes des mêmes considérables inégalités par rapport aux communes les plus riches.
Publié le 08 juillet 2023 à 04h45, modifié le 08 juillet 2023 à 14h31 Temps de Lecture 4 min.
Pour analyser les émeutes urbaines de 2023 – de loin les plus graves depuis celles de 2005 – et les incompréhensions politiques qu’elles suscitent, il est indispensable de revenir aux sources du malaise territorial français. Les banlieues qui s’enflamment aujourd’hui ont beaucoup plus en commun avec les bourgs et les villages abandonnés que ce que l’on s’imagine parfois. Seul le rapprochement politique de ces différents territoires défavorisés permettra de sortir des contradictions actuelles.
Revenons en arrière. Entre 1900-1910 et 1980-1990, les inégalités territoriales ont diminué en France, aussi bien du point de vue des écarts de produit intérieur brut [PIB] par habitant entre départements que des inégalités de richesse immobilière ou de revenu moyen entre communes et entre départements.
C’est tout l’inverse qui s’est produit depuis les années 1980-1990 (Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, Seuil, 832 pages, 27 euros). Le ratio entre le PIB par habitant des cinq départements les plus riches et les plus pauvres, qui était passé de 3,5 en 1900 à 2,5 en 1985, est ainsi remonté à 3,4 en 2022.
Lire aussi : Après les émeutes, le RN rejoue l’opposition entre campagnes et banlieues
On assiste au passage à une concentration inédite du PIB au sein de quelques départements de l’Ile-de-France (notamment Paris et les Hauts-de-Seine), en lien avec l’expansion sans précédent du secteur financier et des états-majors des grandes entreprises, et au détriment des centres industriels provinciaux. Cette évolution spectaculaire a été exacerbée par la dérégulation financière et la libéralisation commerciale, ainsi que par des investissements publics faisant la part belle à la région capitale et aux grandes métropoles (TGV contre trains régionaux).
Défis spécifiques
On retrouve des évolutions similaires au niveau des inégalités entre communes. Le ratio entre la richesse immobilière moyenne des 1 % des communes les plus riches et les plus pauvres est passé de 10 en 1985 à 16 en 2022. A Vierzon (Cher), à Aubusson (Creuse) ou à Château-Chinon (Nièvre), la valeur moyenne des logements est d’à peine 60 000 euros. Elle dépasse les 1,2 million d’euros dans le 7e arrondissement de Paris, ainsi qu’à Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine), à Saint-Jean-Cap-Ferrat (Alpes-Maritimes) ou à Saint-Marc-Jaumegarde (Bouches-du-Rhône).
Le ratio entre le revenu moyen des 1 % des communes les plus riches et les plus pauvres est passé quant à lui de 5 en 1990 à plus de 8 en 2022. Le revenu moyen est d’à peine 8 000 à 9 000 euros par an et par habitant à Creil (Oise), à Grigny (Essonne), à Grande-Synthe (Nord) ou à Roubaix (Nord). Il atteint 70 000 à 80 000 euros à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), au Vésinet (Yvelines) ou au Touquet (Pas-de-Calais). Il dépasse même les 100 000 euros par habitant (y compris les enfants !) dans les 7e et 8e arrondissements de la capitale.
Lire aussi : Croissance et inégalités au cœur d’un dialogue entre Thomas Piketty et Kenneth Pomeranz
Le point central est que l’on observe des inégalités considérables entre communes sur l’ensemble du territoire, aussi bien à l’intérieur des grandes agglomérations que des bourgs et des villages. Au sommet de la hiérarchie territoriale se trouvent les banlieues les plus riches des grandes métropoles, une partie des centres-villes, ainsi qu’un certain nombre de bourgs et de villages huppés. Tout en bas de la pyramide, les banlieues les plus pauvres ont été lourdement frappées par la désindustrialisation. Elles sont désormais tout aussi pauvres que les bourgs et les villages les plus pauvres, ce qui n’était pas le cas historiquement.
Ces différents territoires défavorisés font certes face à des défis spécifiques. Les banlieues pauvres ont une beaucoup plus forte expérience de la diversité des origines et des discriminations avérées face aux pratiques policières, ou à l’accès au logement et à l’emploi. Il est urgent que la puissance publique se donne enfin les moyens d’objectiver et de mesurer rigoureusement l’évolution de ces discriminations – dont l’existence est démontrée par une multitude de travaux de recherche.
L’argent public exacerbe les inégalités au lieu de les corriger
Les différents territoires défavorisés se caractérisent également par des insertions spécifiques dans la structure productive. Les banlieues pauvres comprennent un grand nombre d’employés des services (commerce, restauration, nettoyage, santé, etc.) qui continuent de voter pour la gauche. A l’inverse, les bourgs et villages pauvres comprennent désormais davantage d’ouvriers exposés à la concurrence internationale. Beaucoup se sont sentis abandonnés par les gouvernements de gauche et de droite des dernières décennies (accusés d’avoir tout misé sur l’intégration européenne et commerciale à l’échelle mondiale, sans limites et sans règles) et ont rejoint le Rassemblement national (anciennement Front national).
Mais, contrairement à ce que s’imaginent les responsables politiques du bloc nationaliste, ces électeurs attendent avant tout des réponses socio-économiques à leurs problèmes et non pas une stratégie de l’affrontement identitaire, qui ne correspond nullement à l’état réel de la société française, comme le montrent les niveaux très élevés de mixité et d’intermariages.
Lire aussi : Une fracture sociale persistante en France, selon l’Observatoire des inégalités
La vérité est que les banlieues pauvres et les bourgs et villages pauvres ont beaucoup de points communs par rapport à tout ce qui les sépare des territoires les plus riches, notamment en matière d’accès aux services publics et de budgets communaux. La raison en est simple : les ressources dont disposent les collectivités publiques dépendent avant tout des bases fiscales locales, et les dispositifs nationaux supposément mis en place pour faire face à ces inégalités abyssales n’en ont jamais réduit qu’une petite partie.
Finalement, le budget par habitant est plus élevé dans les communes riches que dans les communes pauvres, si bien que l’argent public exacerbe les inégalités initiales au lieu de les corriger, en toute bonne conscience. Les propositions faites en 2018 par le rapport Borloo pour objectiver cette réalité et y mettre fin ont été abandonnées, et le bloc libéral continue d’expliquer aujourd’hui qu’aucune redistribution supplémentaire n’est envisageable. Face aux impasses des deux autres blocs, c’est au bloc de gauche qu’il appartient aujourd’hui de rassembler les territoires défavorisés autour d’une plate-forme commune.
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ILLET DE BLOG 1 AOÛT 2023
La géographie, c’est de droite?
En pleine torpeur estivale, les géographes Aurélien Delpirou et Martin Vanier publient une tribune dans Le Monde pour rappeler à l’ordre Thomas Piketty. Sur son blog, celui-ci aurait commis de coupables approximations dans un billet sur les inégalités territoriales. Hypothèse : la querelle de chiffres soulève surtout la question du rôle des sciences sociales. (Manouk Borzakian)

Manouk BORZAKIAN (Lausanne), Gilles FUMEY (Sorbonne Univ./CNRS). Renaud DUTERME (Arlon, Belgique), Nashidil ROUIAI (Université de Bordeaux).
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.
Il y a des noms qu’il ne faut pas prononcer à la légère, comme Beetlejuice. Plus dangereux encore, l’usage des mots espace, spatialité et territoire : les dégainer dans le cyberespace public nécessite de soigneusement peser le pour et le contre. Au risque de voir surgir, tel un esprit maléfique réveillé par mégarde dans une vieille maison hantée, pour les plus chanceux un tweet ironique ou, pour les âmes maudites, une tribune dans Libération ou Le Monde
signée Michel Lussault et/ou Jacques Lévy, gardiens du temple de la vraie géographie qui pense et se pense.
Inconscient de ces dangers, Thomas Piketty s’est fendu, le 11 juillet, d’un billet de blog sur les inégalités territoriales. L’économiste médiatique y défend deux idées. Premièrement, les inégalités territoriales se sont creusées en France depuis une génération, phénomène paradoxalement (?) renforcé par les mécanismes de redistribution. Deuxièmement, les banlieues qui s’embrasent depuis la mort de Nahel Merzouk ont beaucoup en commun avec les petites villes et villages souffrant de relégation sociospatiale – même si les défis à relever varient selon les contextes. De ces deux prémisses découle une conclusion importante : il incombe à la gauche de rassembler politiquement ces deux ensembles, dont les raisons objectives de s’allier l’emportent sur les différences.
À l’appui de son raisonnement, le fondateur de l’École d’économie de Paris apporte quelques données macroéconomiques : le PIB par habitant à l’échelle départementale, les prix de l’immobilier à l’échelle des communes et, au niveau communal encore, le revenu moyen. C’est un peu court, mais c’est un billet de blog de quelques centaines de mots, pas une thèse de doctorat.
Sus aux amalgames
Quelques jours après la publication de ce billet, Le Monde publie une tribune assassine signée Aurélien Delpirou et Martin Vanier, respectivement Maître de conférences et Professeur à l’École d’urbanisme de Paris – et membre, pour le second, d’ACADIE, cabinet de conseil qui se propose d’« écrire les territoires » et de « dessiner la chose publique ». Point important, les deux géographes n’attaquent pas leur collègue économiste, au nom de leur expertise disciplinaire, sur sa supposée ignorance des questions territoriales. Ils lui reprochent le manque de rigueur de sa démonstration.
Principale faiblesse dénoncée, les données, trop superficielles, ne permettraient pas de conclusions claires ni assurées. Voire, elles mèneraient à des contresens. 1) Thomas Piketty s’arrête sur les valeurs extrêmes – les plus riches et les plus pauvres – et ignore les cas intermédiaires. 2) Il mélange inégalités productives (le PIB) et sociales (le revenu). 3) Il ne propose pas de comparaison internationale, occultant que la France est «l’un des pays de l’OCDE où les contrastes régionaux sont le moins prononcés» (si c’est pire ailleurs, c’est que ce n’est pas si mal chez nous).

Plus grave, les géographes accusent l’économiste de pratiquer des amalgames hâtifs, sa « vue d’avion » effaçant les subtilités et la diversité des inégalités sociospatiales. Il s’agit, c’est le principal angle d’attaque, de disqualifier le propos de Piketty au nom de la complexité du réel. Et d’affirmer : les choses sont moins simples qu’il n’y paraît, les exceptions abondent et toute tentative de catégoriser le réel flirte avec la simplification abusive.
La droite applaudit bruyamment, par le biais de ses brigades de twittos partageant l’article à tour de bras et annonçant l’exécution scientifique de l’économiste star. Mais alors, la géographie serait-elle de droite? Étudier l’espace serait-il gage de tendances réactionnaires, comme l’ont laissé entendre plusieurs générations d’historiens et, moins directement mais sans pitié, un sociologue célèbre et lui aussi très médiatisé?
Pensée bourgeoise et pensée critique
D’abord, on comprend les deux géographes redresseurs de torts. Il y a mille et une raisons, à commencer par le mode de fonctionnement de la télévision (format, durée des débats, modalité de sélection des personnalités invitées sur les plateaux, etc.), de clouer au pilori les scientifiques surmédiatisés, qui donnent à qui veut l’entendre leur avis sur tout et n’importe quoi, sans se soucier de sortir de leur champ de compétence. On pourrait même imaginer une mesure de salubrité publique : à partir d’un certain nombre de passages à la télévision, disons trois par an, tout économiste, philosophe, politologue ou autre spécialiste des sciences cognitives devrait se soumettre à une cérémonie publique de passage au goudron et aux plumes pour expier son attitude narcissique et, partant, en contradiction flagrante avec les règles de base de la production scientifique.
Mais cette charge contre le texte de Thomas Piketty – au-delà d’un débat chiffré impossible à trancher ici – donne surtout le sentiment de relever d’une certaine vision de la recherche. Aurélien Delpirou et Martin Vanier invoquent la rigueur intellectuelle – indispensable, aucun doute, même si la tentation est grande de les accuser de couper les cheveux en quatre – pour reléguer les sciences sociales à leur supposée neutralité. Géographes, économistes ou sociologues seraient là pour fournir des données, éventuellement quelques théories, le cas échéant pour prodiguer des conseils techniques à la puissance publique. Mais, au nom de leur nécessaire neutralité, pas pour intervenir dans le débat politique – au sens où la politique ne se résume pas à des choix stratégiques, d’aménagement par exemple.
Cette posture ne va pas de soi. En 1937, Max Horkheimer propose, dans un article clé, une distinction entre « théorie traditionnelle » et « théorie critique ». Le fondateur, avec Theodor Adorno, de l’École de Francfort, y récuse l’idée cartésienne d’une science sociale détachée de son contexte et fermée sur elle-même. Contre cette « fausse conscience » du « savant bourgeois de l’ère libérale », le philosophe allemand défend une science sociale « critique », c’est-à-dire un outil au service de la transformation sociale et de l’émancipation humaine. L’une et l’autre passent par la critique de l’ordre établi, dont il faut sans cesse rappeler la contingence : d’autres formes de société, guidées par la raison, sont souhaitables et possibles.

Quarante ans plus tard, David Harvey adopte une posture similaire. Lors d’une conférence donnée en 1978 – Nicolas Vieillecazes l’évoque dans sa préface à Géographie de la domination –, le géographe britannique se démarque de la géographie « bourgeoise ». Il reproche à cette dernière de ne pas relier les parties (les cas particuliers étudiés) au tout (le fonctionnement de la société capitaliste); et de nier que la position sociohistorique d’un chercheur ou d’une chercheuse informe inévitablement sa pensée, nécessitant un effort constant d’auto-questionnement. Ouf, ce n’est donc pas la géographie qui est de droite, pas plus que la chimie ou la pétanque.
Neutralité vs objectivité
Il y a un pas, qu’on ne franchira pas, avant de voir en Thomas Piketty un héritier de l’École de Francfort. Mais son texte a le mérite d’assumer l’entrelacement du scientifique – tenter de mesurer les inégalités et objectiver leur potentielle creusement – et du politique – relever collectivement le défi de ces injustices, en particulier sur le plan de la stratégie politique.
S’il est évident que la discussion sur les bonnes et les mauvaises manières de mesurer les inégalités, territoriales ou autres, doit avoir lieu en confrontant des données aussi fines et rigoureuses que possible, ce n’est pas manquer d’objectivité que de revendiquer un agenda politique. On peut même, avec Boaventura de Sousa Santos, opposer neutralité et objectivité. Le sociologue portugais, pour des raisons proches de celles d’Horkheimer, voit dans la neutralité en sciences sociales une illusion – une illusion dangereuse, car être conscient de ses biais éventuels reste le seul moyen de les limiter. Mais cela n’empêche en rien l’objectivité, c’est-à-dire l’application scrupuleuse de méthodes scientifiques à un objet de recherche – dans le recueil des données, leur traitement et leur interprétation.
En reprochant à Thomas Piketty sa superficialité, en parlant d’un débat pris « en otage », en dénonçant une prétendue « bien-pensance de l’indignation », Aurélien Delpirou et Martin Vanier désignent l’arbre de la rigueur intellectuelle pour ne pas voir la forêt des problèmes – socioéconomiques, mais aussi urbanistiques – menant à l’embrasement de banlieues cumulant relégation et stigmatisation depuis un demi-siècle. Ils figent la pensée, en font une matière inerte dans laquelle pourront piocher quelques technocrates pour justifier leurs décisions, tout au plus.
Qu’ils le veuillent ou non – et c’est certainement à leur corps défendant – c’est bien la frange réactionnaire de la twittosphère, en lutte contre le « socialisme », le « wokisme » et la «culture de l’excuse », qui se repait de leur mise au point.
Thomas Piketty, «La France et ses fractures territoriales», lemonde.fr, 11 juillet 2023.
Aurélien Delpirou & Martin Vanier, «Il est faux de laisser croire que les inégalités territoriales s’accroissent de plus en plus depuis quarante ans», lemonde.fr, 30 juillet 2023.
À lire
Pierre Bourdieu, «Le Nord et le Midi: Contribution à une analyse de l’effet Montesquieu», Actes de la recherche en sciences sociales, 1980.
David Harvey, Géographie de la domination, Les Prairies ordinaires, 2008.
Irène Pereira, «« Maximiser l’objectivité et minimiser la neutralité »: du militantisme en sciences sociales», The Conversation, 2021.
Voir aussi:
A propos de l’essai de « Géographie des votes de gauche et stratégie de conquête électorale » – Dialogues avec Cagé et Piketty : Géographie des votes de gauche et stratégie de conquête électorale
https://wordpress.com/post/environnementsantepolitique.fr/46884