Arrêts maladie : « La chasse aux abus pour sanctionner les médecins prescripteurs risque d’être aussi efficace qu’un cautère sur une jambe de bois »
Tribune
François DesriauxRédacteur en chef du magazine mutualiste Santé & Travail
Bruno Le Maire, en condamnant l’« absentéisme maladie », se trompe de combat, dénonce dans une tribune au « Monde » François Desriaux, rédacteur en chef du magazine « Santé & Travail ».
Publié le 19 juillet 2023 à 06h00, modifié le 19 juillet 2023 à 06h00 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/07/19/arrets-maladie-la-chasse-aux-abus-pour-sanctionner-les-medecins-prescripteurs-risque-d-etre-aussi-efficace-qu-un-cautere-sur-une-jambe-de-bois_6182560_3232.html
En annonçant vouloir « mettre fin à l’absentéisme maladie », le 19 juin, à l’occasion des Assises des finances publiques, le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a oublié que l’augmentation des arrêts de travail était, en réalité, un phénomène inévitable. Elle est d’abord la conséquence de la progression du taux d’emploi et du recul de l’âge de la retraite. Ce constat n’est pas nouveau.
Déjà, en 2019, un rapport de trois experts commandé par le premier ministre, Edouard Philippe, pointait ce phénomène. « Plus le nombre de travailleurs est élevé, plus le nombre de personnes susceptibles d’être en arrêt de travail est élevé. A l’inverse, la hausse du taux de chômage a un effet amplificateur sur la baisse du nombre d’indemnités journalières (IJ) de courte durée », pouvait-on lire dans le document.
De même, « le vieillissement de la population est un facteur-clé puisque la durée des arrêts augmente avec l’âge ». Selon la Caisse nationale d’assurance-maladie, citée dans ce rapport, « les personnes de 50 ans et plus représentent 1,45 million de bénéficiaires, mais 3,1 milliards d’euros des montants indemnisés, en raison d’une durée moyenne d’arrêt maladie qui augmente avec l’âge ».
Explosion des risques psychosociaux (RPS) dans les entreprises
Faire la chasse aux abus en sanctionnant les médecins prescripteurs risque donc d’être aussi efficace qu’un cautère sur une jambe de bois. Ne serait-il pas plus judicieux de prévenir le risque de désinsertion professionnelle par la promotion d’un travail soutenable tout au long de la carrière professionnelle et de faciliter le retour le plus précoce possible dans l’emploi des salariés en arrêt prolongé ?
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Très souvent, l’intensification du travail, le maintien des effectifs au plus juste, les contraintes de temps et de délais conduisent à réintégrer des salariés pas encore complètement guéris. Or, dans de nombreux secteurs professionnels, on est encore loin de pouvoir aménager les situations de travail afin que la maladie et les traitements qui l’accompagnent n’interdisent ni la poursuite du parcours professionnel ni l’épanouissement et l’efficience au travail.
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Faciliter la réintégration d’un salarié après une longue absence est un enjeu important aussi bien pour la personne que pour l’entreprise ; cela conduirait nécessairement à une amélioration des conditions de travail et de l’organisation au bénéfice de tout le monde, malades et valides. Une autre cause de l’augmentation des arrêts de travail, qui a visiblement échappé au gouvernement, est l’explosion des risques psychosociaux (RPS) dans les entreprises comme dans les trois fonctions publiques.
La responsabilité première des entreprises
Selon l’observatoire de l’absentéisme de l’assureur Axa, « les risques psychologiques restent la première cause d’arrêt de travail de longue durée : ils représentent 22,2 % des arrêts survenus en 2022 ». L’assureur pointe également une hausse inédite des arrêts de travail chez les moins de 30 ans et chez les cadres, des populations généralement peu réputées pour abuser de l’absentéisme maladie. Et Axa de relever les enjeux de la prévention des atteintes à la santé mentale.
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Or, malgré les multiples priorités affichées dans la succession des plans Santé-travail, la souffrance psychique des salariés et des agents et les atteintes pathologiques mentales n’ont fait que croître depuis une trentaine d’années sous l’effet du travail pressé, de modes de management délétères dans le public comme dans le privé, de la standardisation des tâches, du contrôle renforcé du travail : tout cela débouchant sur une perte de sens largement pointée lors du conflit sur les retraites.
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Si un bâton doit être brandi, c’est d’abord en direction des entreprises elles-mêmes pour les obliger ou les inciter à mettre en place un véritable plan de prévention, et donc à s’attaquer au cœur du réacteur : l’organisation du travail et le management.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
Pour commencer, il devient nécessaire et urgent de créer des tableaux de maladies professionnelles sur les atteintes psychiques afin de faciliter leur reconnaissance et leur prise en charge (y compris le coût des arrêts de travail) par la branche accidents du travail-maladies professionnelles (AT-MP), et non par l’Assurance maladie. Car le déficit de reconnaissance est considérable.
Aider les entreprises à agir sur le travail
Le rapport de la commission chargée de l’estimation de la sous-déclaration des maladies professionnelles a calculé que 110 000 pathologies psychiques devraient être reconnues chaque année et indemnisées, alors que moins de 30 000 le sont dans le système actuel. Une reconnaissance des maladies professionnelles d’origine psychique plus en adéquation avec leur poids réel et une indemnisation plus proche de la réalité des préjudices subis par les victimes constitueraient une incitation plus forte des entreprises à s’attaquer à ce problème.
Ensuite, il faut aider les entreprises à agir sur le travail, son contenu et son organisation, à améliorer la reconnaissance, l’autonomie décisionnelle et la régulation de la charge de travail, à faciliter la coopération et le soutien des collègues et de la hiérarchie, à se préoccuper du développement des compétences, de la justice organisationnelle et du partage de l’information, à délibérer avec les salariés sur la qualité.
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La bonne nouvelle, c’est que des expériences en ce sens ont eu lieu au Québec et que, précisément, cela a donné de bons résultats sur l’absentéisme. L’autre bonne nouvelle, c’est que l’accord national interprofessionnel sur la prévention au sein de la branche AT-MP, paraphé à l’unanimité par les partenaires sociaux le 15 juin, prévoit davantage de moyens financiers et humains consacrés à cela. Reste au gouvernement à le mettre en œuvre par les voies les plus rapides. Ce sera plus efficace que la chasse aux arrêts.
Cette tribune n’engage que son auteur.
François Desriaux(Rédacteur en chef du magazine mutualiste Santé & Travail)