Inflation : les géants de l’agroalimentaire ont fait les poches des consommateurs
Industriels et distributeurs du secteur de l’alimentaire ont profité de l’inflation pour engranger des profits sur le dos des consommateurs. Et ce ne sont pas les dernières annonces du gouvernement qui vont changer structurellement la donne.
13 juillet 2023 à 19h11
AprèsAprès des mois d’appels du pied fébriles du gouvernement qui ne voulait surtout pas les brusquer, les industriels de l’alimentaire vont finalement consentir à des baisses de prix sur certains de leurs produits. Jean-Philippe André, président de l’Association nationale des industries alimentaires (Ania), a indiqué à l’AFP qu’une « quarantaine » de grandes entreprises de l’industrie agroalimentaire s’étaient engagées à faire un « effort » sur le prix d’« à peu près 1 000 produits ».
Parmi les baisses les plus spectaculaires, Le Parisien cite dans un tableau les yaourts blancs et la crème dessert Danette de Danone (− 18 %), les huiles de tournesol et de colza de Lesieur (− 15 %), le Coca-Cola sans sucres (− 10 % en août), trois références de conserves de légumes Bonduelle (− 10 %), et les confiseries de Haribo (− 7,5%). Il n’en fallait pas plus pour que le gouvernement célèbre sa victoire.
« L’inflation alimentaire française est en baisse », s’est réjouie mardi Olivia Grégoire, ministre déléguée aux PME, au commerce, à l’artisanat et au tourisme, lors des questions au gouvernement. Mais on ne saurait que trop suggérer au gouvernement de ne pas s’emballer.

Juste des promotions pour l’été
D’abord parce que, comme l’a concédé Jean-Philippe André à l’AFP, « l’essentiel des actions passe par des promotions additionnelles d’une durée de trois mois ». En forçant un peu le trait, on pourrait donc dire qu’après des mois d’âpres négociations avec les industriels, le gouvernement a in fine obtenu pour les consommateurs des petites promos pour l’été.
C’est déjà ça mais, vous en conviendrez, c’est encore loin d’être suffisant pour endiguer l’inflation sur un an des prix de l’alimentation, qui atteint 13,7 % entre juin 2002 et juin 2023 selon l’Insee, après + 14,3 % en mai ; ainsi que la baisse inédite de la consommation de produits alimentaires – − 9,7 % sur un an – révélatrice de phénomènes de privation des ménages, étouffés par la hausse des prix.
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Ensuite, quand Olivia Grégoire parle de « baisse » de l’inflation, il ne faut pas oublier que cela ne signifie pas une baisse des prix, mais une décélération du rythme de hausse. Le niveau des prix reste, lui, bien en augmentation sur un an, et la hausse « continue d’aller beaucoup trop vite », a rappelé François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, sur Franceinfo.
Ce dernier constate certes « un tout petit début d’inversion de tendance », mais on est bien loin d’un retour à la normale. Et à celles et ceux qui espéreraient que cela arrive un jour, le président de l’Association nationale des industries alimentaires a douché les derniers espoirs. « Il faut accepter l’idée que, même si des marchés pouvaient se retourner l’an prochain, on ne reviendra, à mon avis, jamais aux prix de 2019 », a-t-il dit.
Enfin, toujours pour tancer l’enthousiasme gouvernemental, il faut rappeler que les industriels et les distributeurs du secteur de l’alimentaire ont déjà beaucoup engrangé sur le dos des consommateurs, comme le soulignent dans cette note trois experts de l’institut La Boétie, un think-tank lancé par La France Insoumise : « Les prix agricoles ont baissé de 8 % en un an, et les salaires réels dans l’agroalimentaire de 3,7 % sur les trois dernières années. Cela devrait donc conduire logiquement à une baisse des prix de l’alimentation. Pourtant, il n’en est rien : l’inflation sur les prix alimentaires est de + 14 % entre mai 2022 et mai 2023. »
https://institutlaboetie.fr/wp-content/uploads/2023/07/Note-inflation-alimentaire-ILB.pdf
Boucle prix-profits
Mais comment se fait-il que les baisses récentes des prix des matières premières agricoles et de l’énergie – qui ont suivi de fortes hausses liées aux pénuries et à la guerre en Ukraine – n’aient pas été suivies d’un recul – ou au moins d’une stabilisation – des prix dans les rayons des supermarchés ?
D’abord parce que les grands industriels de l’agroalimentaire, tels Danone, Nestlé, Mondelez, Coca-Cola, Unilever ou Pepsi, ont profité de leur position dominante pour imposer des hausses de prix malgré la baisse de leurs ventes. Ils ont ainsi enclenché ce qu’on appelle dans le jargon économique une « boucle prix-profits ».
C’est par ce truchement que « les profits de Coca-Cola en Europe ont augmenté de 24 % début 2023, ceux de Nestlé de 9,2 %, et ce malgré une baisse de leurs ventes », écrivent les experts de l’institut La Boétie.
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Clairement, ces marques ont « fait le choix de profiter de la situation [la guerre en Ukraine et les pénuries qui ont suivi la crise sanitaire – ndlr] pour justifier une hausse drastique des prix, aux fins de doper leurs profits », tranchent-ils.
Et les consommateurs – qui n’ont, du reste, d’autre possibilité que de se nourrir pour survivre – ont été « prêts à payer plus cher, car ils ont conscience du caractère exceptionnel des événements ». Ainsi, en France, « les profits bruts des entreprises sont responsables pour 70 % de l’inflation alimentaire au premier trimestre 2023 », est-il écrit dans la note.
Sans ces abus, la situation aurait été plus vivable. Très concrètement, « si les industriels avaient bloqué leurs marges, le prix du lait aurait baissé de 6 % en 2022, au lieu de croître de 6 % », expliquent les mêmes experts qui s’appuient pour étayer leurs propos sur les données de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires. Autres exemples : « Le prix de l’escalope de poulet aurait, lui, augmenté deux fois moins : + 5,5 %, contre + 11,2 % constatés » ; et le kilo de camembert n’aurait pas grimpé de 5,5 %, mais baissé de 2,5 %.
La grande distrib’ sans pression
Et quid, dans cette affaire, du comportement des groupes français de grande distribution Carrefour, Leclerc, Auchan, Intermarché, Casino, Cora et Système U ? Ont-ils, comme les industriels, participé à la boucle prix-profits ? Après tout, ils forment un oligopole en France et sont, eux aussi, hyper dominants sur leur marché…
Mais de premier abord, concèdent les auteurs de la note de l’institut La Boétie, ils ont « plutôt participé à amortir la hausse des prix en augmentant relativement peu leurs marges (…) sur les produits alimentaires où les marges des industriels étaient en forte hausse ».
Problème, « ils ont en revanche augmenté fortement leurs marges sur les produits où les industriels n’avaient pas ou peu augmenté ». Exemples : si la grande distribution avait réellement bloqué ses marges, « l’inflation sur les pâtes aurait été de 16 % plutôt que les 26 % constatés, et de 9 % sur le beurre contre les 12 % constatés ».
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En somme, ce que nous dit l’institut La Boétie, c’est que « le consommateur est perdant dans tous les cas : il doit payer une hausse des prix due soit à la hausse des marges des industriels sur la plupart des produits, soit à la hausse des marges de la grande distribution sur les autres ».
Hélas, comme avec les industriels, le gouvernement ne compte pas contraindre outre mesure les distributeurs : « Si on a des industriels qui ont fait des baisses que des distributeurs ne répercutent pas, nous ne tremblerons pas avec Bruno Le Maire pour citer les acteurs qui sont irresponsables dans la période », a averti Olivia Grégoire.
Carrefour, Leclerc, Auchan, Intermarché, Casino, Cora et Système U trembleront-ils après pareille menace de voir leurs noms mis sur la place publique pour ne pas avoir joué le jeu de la baisse des prix ? On peine à y croire. Dirigeants et actionnaires des grands groupes de l’alimentaire peuvent dormir sur leurs deux oreilles.