L’appel de plus de 100 chefs d’entreprise après les émeutes : « Nous devons proposer un horizon économique désirable pour tous »
Tribune
L’économie contemporaine échoue à donner toute sa place aux diversités et à s’engager vers la sobriété affirment, dans une tribune au « Monde », une centaine de dirigeants, parmi lesquels Pascal Demurger (MAIF), Marianne Laigneau (Enedis) et Jean-Pierre Farandou (SNCF).
Publié aujourd’hui à 13h00, modifié à 18h16 Temps de Lecture 2 min.
Les crises se succèdent et entraînent nos sociétés dans l’engrenage de la violence, en France comme à l’international. Nous, dirigeantes et dirigeants, constatons chaque jour avec nos équipes que ces fractures mettent à mal notre économie et, plus fondamentalement encore, fragilisent notre démocratie et notre contrat social. Et tout indique que ces tensions s’amplifieront au fur et à mesure que les inégalités se creuseront, que les ressources se raréfieront.
Dans ce contexte, les entreprises doivent-elles se contenter d’attendre et de s’adapter à cette nouvelle donne, ou bien peuvent-elles activement contribuer à rebâtir la paix ?
A ce jour, le constat est clair : l’économie contemporaine ne remplit pas efficacement son rôle de développement, d’inclusion et de partage des ressources. Elle échoue à fournir des emplois dignes au plus grand nombre, à donner toute sa place aux diversités, à s’engager vers la sobriété, quand elle ne contribue pas directement à exacerber les tensions par sa gestion des êtres humains et de la nature. L’incitation permanente à la surconsommation est également source de fortes frustrations et de tensions, exacerbées en période d’inflation, tout en alimentant un prélèvement des ressources effréné, sans être pour autant synonyme de richesse partagée ni de prospérité collective.
A l’image du mouvement des « gilets jaunes », du Covid-19, de la guerre en Ukraine ou des récentes révoltes en France, les crises successives que nous vivons et leurs conséquences viennent rappeler sans cesse l’importance de la protection et de l’intégration des plus fragiles. Des conditions sine qua non du fonctionnement efficace et souhaitable de l’économie pour notre société.
Une nouvelle approche du travail
Ces crises s’inscrivent également dans le contexte de transition écologique que nous devons accélérer et dont les conséquences sont nombreuses pour la cohésion sociale. Face à ces enjeux, nous devons proposer un horizon économique désirable pour tous, nous engager dans un nouveau paradigme où les tensions sociales et la dégradation du capital naturel ne sont plus des sujets secondaires à « dérisquer » pour nos entreprises, mais une priorité et la composante essentielle de leurs modèles d’affaires.
Ainsi, aujourd’hui, nous en sommes plus que jamais convaincus, l’action des entreprises est fondamentalement politique. Nous avons tous et toutes le devoir d’agir à notre échelle. Pour cela, nous revendiquons quatre principes-clés d’action, qui doivent guider le développement de nos entreprises : la coopération face à l’hypercompétition ; le partage équitable de la valeur mais aussi du pouvoir et des ressources ; la régénération du vivant, en mettant la recherche d’impact positif au cœur des préoccupations ; et une nouvelle approche du travail, inclusive et adaptée aux différents temps de la vie.
Lire la chronique * de Thomas Piketty : « La planète va devoir prendre en compte les multiples fractures inégalitaires qui la traversent »
´, une centaine de dirigeants, parmi lesquels Pascal Demurger (MAIF), Marianne Laigneau (Enedis) et Jean-Pierre Farandou (SNCF).
Mais l’action seule des entreprises ne sera pas suffisante et doit s’accompagner de changements systémiques, portés par les acteurs publics : la baisse du taux de chômage moyen, le nombre de licornes [entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars] ou la première place de la France dans les investissements privés en Europe ne suffisent pas à créer une France prospère et apaisée.
Il faut donc travailler collectivement à construire une économie de la paix. Ce n’est ni un renoncement au progrès ni un signe de naïveté : c’est au contraire la seule voie capable de garantir nos existences et la prospérité de nos économies. C’est déployer au nom de la paix les moyens que nous mobilisons habituellement au nom de la guerre pour relever les grands défis de notre temps : démocratie et justice sociale, protection du vivant et lutte planifiée contre le réchauffement climatique, liberté, égalité et solidarité, à travers les territoires.
Pour inventer cette économie de la paix ensemble et faire dialoguer société civile, responsables d’entreprises et politiques, nous nous retrouverons le 30 août à la Cité internationale universitaire de Paris, lors des universités d’été de l’économie de demain.
Premiers signataires : Pascal Demurger, coprésident du Mouvement Impact France et DG de MAIF ; Jean-Marc Borello, président du Groupe SOS ; Abdelaali El Badaoui, président fondateur de Banlieues Santé ; Jean-Pierre Farandou, président du Groupe SNCF ; Julia Faure, coprésidente du Mouvement Impact France et CEO de Loom ; Mariam Khattab, directrice générale de Mozaïk RH ; Loubna Ksibi, cofondatrice de Meet My Mama ; Marianne Laigneau, présidente du directoire d’Enedis ; Stanislas Niox-Chateau, CEO de Doctolib ; Pierrick de Ronne, président de Biocoop ; Alexandre Viros, président France du Groupe Adecco. Retrouvez tous les signataires ici.
* Thomas Piketty : « La planète va devoir prendre en compte les multiples fractures inégalitaires qui la traversent »
Chronique
Le « Rapport sur les inégalités mondiales » rend compte de l’hyperconcentration du patrimoine, mais aussi de la trop lente avancée de la lutte contre les inégalités de genre et environnementales, explique l’économiste.
Publié le 11 décembre 2021 à 06h00, modifié le 12 décembre 2021 à 06h58 Temps de Lecture 5 min.
Chronique. Que nous apprend le nouveau « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 », publié cette semaine ? Fruit de la collaboration d’une centaine de chercheurs de tous les continents, ce rapport, qui paraît tous les quatre ans, permet d’ausculter les grandes lignes de fractures inégalitaires du monde. Au-delà des constats maintenant bien connus sur la montée des inégalités de revenus au cours des dernières décennies, on peut distinguer trois nouveautés principales, portant sur les inégalités patrimoniales, genrées et environnementales.
Commençons par le patrimoine. Pour la première fois, grâce aux travaux de Luis Bauluz, Thomas Blanchet et Clara Martinez-Toledano, les chercheurs ont rassemblé des données systématiques permettant de comparer les répartitions de patrimoine dans l’ensemble des pays du monde, du bas de la distribution jusqu’au sommet. La conclusion générale est que l’hyperconcentration patrimoniale, qui s’est encore aggravée pendant la crise du Covid-19, concerne l’ensemble des régions de la planète. Au niveau mondial, les 50 % les plus pauvres détiennent en 2020 à peine 2 % du total des propriétés privées (actifs immobiliers, professionnels et financiers, nets de dettes), alors que les 10 % les plus riches possèdent 76 % du total.
« En Europe, les 50 % les plus pauvres détiennent 4 % du total, contre 58 % pour les 10 % les plus riches »
La palme de l’inégalité revient à l’Amérique latine et au Moyen-Orient, suivis de la Russie et de l’Afrique subsaharienne, où les 50 % les plus pauvres possèdent à peine 1 % de tout ce qu’il y a à posséder, alors que les 10 % les plus riches avoisinent les 80 %. La situation est légèrement moins extrême en Europe, mais il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser : les 50 % les plus pauvres détiennent 4 % du total contre 58 % pour les 10 % les plus riches.
Face à ce constat, plusieurs attitudes sont possibles. On peut attendre patiemment que la croissance et les forces de marché diffusent la richesse. Mais vu que la part détenue par les 50 % les plus pauvres atteint à peine 4 % en Europe et 2 % aux Etats-Unis, plus de deux siècles après la Révolution industrielle, on risque d’attendre longtemps.
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On peut aussi dire que la situation actuelle est le mieux que l’on puisse faire, et que toute tentative pour redistribuer les patrimoines serait économiquement dangereuse. L’argument est peu probant. En Europe, la part détenue par les 10 % les plus riches atteignait entre 80 % et 90 % du patrimoine total jusqu’en 1914. Elle s’est abaissée en un siècle à moins de 60 % aujourd’hui, principalement au bénéfice des 40 % de la population compris entre les 10 % du haut et les 50 % du bas. Cette classe moyenne patrimoniale a ainsi pu acquérir des logements et créer des entreprises, ce qui a fortement contribué à la prospérité des « trente glorieuses ».
Comment faire pour prolonger ce mouvement de long terme vers l’égalité, qui est historiquement indissociable de l’évolution vers une plus grande prospérité ? Idéalement, il faudrait envisager une redistribution de l’héritage. Au minimum, il faut cesser de promettre des cadeaux fiscaux aux plus hauts patrimoines et se concentrer sur la réforme de la taxe foncière, qui est un impôt très lourd et injuste pour les personnes en voie d’accession à la propriété, et qui devrait devenir un impôt progressif sur le patrimoine net.
Préjugés et discriminations à l’égard des femmes
Le deuxième enseignement du « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 » porte sur les inégalités de genre. Grâce aux données rassemblées par Theresa Neef et Anne-Sophie Robilliard, on peut maintenant mesurer l’évolution, pour l’ensemble des pays du monde, de la part des femmes dans le total des revenus du travail. Cela permet de constater à quel point les inégalités de genre demeurent élevées : au niveau mondial, les femmes touchent en 2020 à peine 35 % des revenus du travail (contre plus de 65 % pour les hommes). Cette part était de 31 % en 1990 et de 33 % en 2000 : on voit donc que les progrès existent mais sont extrêmement lents. En Europe, la part des femmes atteint 38 % en 2020, ce qui est encore très loin de la parité.
« Une part croissante de la masse salariale est captée par les très hautes rémunérations, très majoritairement masculines »
Cet indicateur donne une vision moins édulcorée et plus juste de la réalité que les raisonnements à poste donné : il permet précisément de constater à quel point les femmes n’accèdent pas aux mêmes emplois et horaires de travail que les hommes, notamment du fait de multiples préjugés et discriminations et des moindres efforts entrepris par les pouvoirs publics pour structurer les emplois où les femmes sont les plus présentes (en particulier dans les soins aux personnes, la grande distribution, les métiers du nettoyage).
Les faibles progrès constatés de par le monde au cours des dernières décennies reflètent également la part croissante de la masse salariale captée par les très hautes rémunérations, qui sont très majoritairement masculines. Dans certaines régions, comme en Chine, on observe même une baisse de la part des femmes dans le total des revenus du travail. L’ensemble plaide pour des mesures beaucoup plus volontaristes que celles adoptées jusqu’à présent.
Le défi climatique
La troisième nouveauté du Rapport 2022 porte sur les inégalités environnementales. Trop souvent, le débat climatique se réduit à une comparaison des émissions carbone moyennes par pays et à leur évolution dans le temps. Grâce aux travaux de Lucas Chancel, nous disposons maintenant de données sur la répartition des émissions à l’intérieur des pays et dans les différentes régions du monde. On constate que les 50 % les plus pauvres sont un peu partout à des niveaux d’émissions relativement raisonnables, par exemple 5 tonnes par habitant en Europe.
Pendant ce temps-là, l’émission moyenne atteint 29 tonnes pour les 10 % du haut et 89 tonnes pour les 1 % les plus riches. La conclusion coule de source : on ne relèvera pas le défi climatique en ratiboisant tout le monde au même taux. Plus que jamais, la planète va devoir prendre en compte les multiples fractures inégalitaires qui la traversent pour surmonter les défis sociaux et environnementaux qui la minent.
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