Publié le 12/07/2023
Inquiétude autour de la financiarisation du monde de la santé

Paris, le mercredi 12 juillet 2023 –
L’Assurance Maladie tire la sonnette d’alarme sur le rôle grandissant des fonds d’investissement dans le monde de la santé.
Le scandale Orpea sur les maisons de retraite l’an dernier a pu montrer le risque que pouvait comporter le fait de confier des missions sanitaires et sociales à des groupes privés. La recherche de la rentabilité et du profit n’est pas forcément compatible avec une prise en charge et des soins de qualité. Cette financiarisation et ce rôle grandissant de fonds d’investissement ne se limitent pas au domaine des maisons de retraite et le secteur de la santé à proprement dit est également touché.
Dans deux entretiens récents, l’un au journal Les Echos ce lundi, un autre à RMC ce mardi, le directeur général de la Caisse nationale d’Assurance Maladie (CNAM) Thomas Fatôme souhaite alerter sur les risques d’une trop grande financiarisation de la santé, c’est-à-dire « la situation dans laquelle on a des investisseurs privés, souvent des fonds d’investissement, qui vont prendre le contrôle d’une offre de soins, détenue jusque là par des professionnels de santé ».
La biologie et la radiologie cibles privilégiées des investisseurs
L’énarque a notamment pris l’exemple de la biologie médicale, dont 60 % de l’activité est désormais détenue par six grands groupes financiers, à la suite d’un mouvement de concentration dans les années 2010 « que l’on n’a pas vu venir ». Une financiarisation qui a notamment posé un problème en début d’année lorsque l’Assurance Maladie a souhaité baisser les tarifs de la biologie médicale, décision qui a provoqué une grève des biologistes. « Cela a montré que dans la biologie, il y avait eu des rachats de laboratoires à des niveaux de valorisation très élevés et les investisseurs ne voulaient donc pas baisser les tarifs pour ne pas perdre leur rentabilité ».
Après la biologie, la financiarisation touche désormais le secteur de la radiologie et Thomas Fatôme appelle les radiologues à « la plus grande vigilance » face au nombre grandissant de centres de radiologie rachetés par des fonds d’investissement. « 10 à 15 % des cabinets de radiologie sont désormais dans les mains d’acteurs financiers, il faut que cela s’arrête » abonde dans le même sens le Dr Jean-Philippe Masson, président de la fédération nationale des médecins radiologues. Des fonds qui ne rechercheraient parfois que la rentabilité au détriment des soins à apporter aux patients. « Certains cabinets se voient demander de multiplier certains examens qui sont mieux rémunérés au détriment d’autres qui le sont moins, les fonds financiers imposent des objectifs de croissance du chiffre d’affaires de 5 % aux cabinets, alors que la croissance moyenne du secteur n’est actuellement que de 1 à 2 % au grand maximum » dénonce ce radiologue.
Créer des « verrous et des garde-fous »
Si le directeur général de la CNAM reste assez mesuré dans ses propos, le Dr Jérôme Marty, président de l’Union française pour une médecine libre (UFML), connu pour son franc parler, n’hésite pas à critiquer ces groupes financiers qui « sont des fossoyeurs de la médecine dont le seul but est de faire du fric sur la misère sanitaire et vont pérenniser les déserts médicaux et la médecine low cost avec la bénédiction du service public ». Dans son viseur notamment, le développement de la télémédecine, la SNCF ayant récemment lancé un appel d’offres pour équiper 1 735 gares de cabines de télémédecine. On se souvient qu’il y a peu, la création d’une offre de téléconsultation par abonnement par le groupe Ramsay, qualifié de « Netflix de la santé », avait suscité la polémique.
Attention tout de même à ne pas tomber dans l’excès inverse : il n’est pas question de nationaliser le secteur de la santé qui a « besoin d’investisseurs privés » rappelle Thomas Fatôme. Concrètement, il appelle à la création d’une mission de contrôle « qui réunit des experts car ce sont des sujets très compliqués » et à la mise en place d’un observatoire de la financiarisation de la santé. Il souhaite également que la loi vienne apporter de nouveaux « verrous et garde-fous » pour s’assurer que les centres de santé restent le plus possible la propriété des professionnels de santé.
Une décision de justice récente devrait conforter cette volonté d’éloigner les fonds d’investissement du secteur du soin, même si elle ne concerne pas la médecine humaine. Le Conseil d’Etat a en effet décidé ce lundi qu’une clinique vétérinaire ne pouvait pas être détenu à plus de 50 % par des fonds d’investissement ou par des vétérinaires qui n’y exercent pas leur activité, sous peine d’être radié par l’Ordre des vétérinaires.
Quentin Haroche