Emeutes urbaines : à gauche, la position de Mélenchon critiquée au sein même de la Nupes
Alors qu’ils ont condamné sans réserve les violences, socialistes, communistes et écologistes se démarquent du leader de LFI, en lui reprochant son refus d’appeler au calme.
Par Sandrine CassiniPublié hier à 22h58, modifié à 08h41 https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/07/02/emeutes-urbaines-a-gauche-la-position-de-melenchon-critiquee-au-sein-meme-de-la-nupes_6180269_823448.html
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Des prises de position qui marquent une vraie différence avec celles de ses alliés. Depuis le début des émeutes urbaines, à la suite de la mort de Nahel M., mardi 27 juin, le fondateur de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, et ses troupes sont pointés du doigt par le camp présidentiel, la droite et l’extrême droite, qui leur reprochent de ne pas condamner fermement les violences et les pillages et de jeter de l’huile sur le feu. Mais pas seulement. A gauche, les autres forces de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) – socialistes, communistes et écologistes – critiquent également le leader des « insoumis », en déplorant qu’il n’appelle pas à l’apaisement.
Dimanche 2 juillet, sur LCI, M. Mélenchon refusait toujours « d’appeler au calme ». Il n’a pas non plus voulu soulever la responsabilité des casseurs, qui commettent les actes de violence. « Ce sont les pauvres qui s’insurgent », a-t-il affirmé, en estimant que les policiers « sont responsables d’une partie de la situation ». Et d’ajouter : « C’est celui qui porte l’autorité qui porte la responsabilité. »
Deux jours plus tôt, le triple candidat à la présidentielle faisait le tri entre les dégradations acceptables et les autres. Dans une vidéo diffusée après le saccage de nombreux services publics, il demandait aux « plus jeunes » de ne « pas toucher »aux écoles, aux bibliothèques et aux gymnases, en les présentant comme « notre bien commun ».
Olivier Faure concède « un profond désaccord »
« Cela veut dire quoi, que tout le reste, on peut le brûler ? », s’est interrogé, samedi 1er juillet, à Lyon, l’ancien premier ministre de François Hollande, Bernard Cazeneuve. Il assistait aux journées d’été de la maire de Vaulx-en-Velin (Rhône), Hélène Geoffroy, à la tête d’un courant opposé à la Nupes. Egalement présent, le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, accusé d’avoir inféodé le parti à LFI, a été une nouvelle fois sommé de se justifier. Le député de Seine-et-Marne a dû concéder « un profond désaccord » avec le leader des « insoumis » : « Nous n’avons pas à encourager les exactions sur les commerces et les biens publics. »
Cette sortie a piqué au vif M. Mélenchon, qui a rappelé sur LCI que M. Faure avait voté la loi de 2017 sur l’assouplissement de l’usage des armes à feu pour les policiers, alors proposée par Bernard Cazeneuve. « Leur profond désaccord, c’est sans doute cette loi », a lancé le fondateur de LFI.
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Les prises de position de Jean-Luc Mélenchon tranchent avec le reste de la Nupes, qui a condamné sans réserve les violences de ces derniers jours. Interrogé sur Franceinfo, samedi, Fabien Roussel a reconnu tenir « un discours différent » du leader de LFI. Le chef de file communiste a précisé qu’il avait « dès le début » appelé « au calme », comme les écologistes, et a refusé d’établir une hiérarchie entre les dégradations commises ces derniers jours.
Jean-Luc Mélenchon poursuit sa stratégie de conflictualité et semble même avoir changé de logiciel idéologique. En 2012, alors à la tête du Front de gauche, l’ex-sénateur de l’Essonne avait qualifié de « crétins », de « larbins » et de « bouffons » de « la société capitaliste » les auteurs de violences et de dégradations sur des bâtiments publics à Amiens, après la mort d’un jeune à scooter. Il les avait distingués du reste de la jeunesse en proie au désespoir social, s’attirant les foudres de la gauche anticapitaliste, l’un des courants de son parti. « Loin d’être le fruit de “casseurs” (…), les émeutes participent de l’actualité politique et sociale », jugeait ce courant dans une tribune publiée sur le site de L’Obs, estimant que le Front de gauche n’avait « rien à gagner à tourner le dos aux révoltes urbaines et aux luttes des quartiers populaires ».
Dix ans plus tard, Jean-Luc Mélenchon n’avait pas hésité à fustiger « les violences parasites du 1er-Mai », qui « invisibilisent la marche des syndicats et servent la propagande à nos pires adversaires ». Une nouvelle fois, cette sortie avait suscité la colère à l’extrême gauche. Révolution permanente, organisation trotskiste issue du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), l’avait alors accusé de faire le distinguo « entre les “bons” et les “mauvais” manifestants ».
Pas des émeutes, mais une « révolte »
Désormais, plus question de jeter l’opprobre sur qui que ce soit. Jean-Luc Mélenchon n’évoque pas des émeutes, mais une « révolte ». Une terminologie qui assimile les événements dans les quartiers à un soulèvement populaire, donc politique. La députée LFI de Seine-Saint-Denis Aurélie Trouvé corrobore l’analyse de son mentor. Que se serait-il passé si, « en 1789, en 1968, on avait dit “calmez-vous” ? », s’interroge-t-elle.
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Le NPA évoque, lui aussi, des « révoltes urbaines », comme Révolution permanente. « Pour les “gilets jaunes” on parle de révolte ; pour les quartiers populaires, on parle d’émeutiers, déplore le cheminot Anasse Kazib, l’une des figures de l’organisation trotskiste. Des jeunes qui font des barricades dans un quartier, je ne vois pas pourquoi on les traite d’émeutiers. » L’organisation politique a salué en creux ce virage sur l’aile de Jean-Luc Mélenchon. Dans son dernier éditorial, elle a accusé « le PCF, le PS, et EELV », de jouer « le jeu de Macron face aux révoltés », évitant de citer La France insoumise.
Samedi, à l’initiative de la CGT, la FSU, Solidaires, Attac et SOS-Racisme, une réunion en ligne s’est tenue entre les différentes organisations de gauche. Le NPA et LFI y ont participé. Là aussi, il a plutôt été question de « révolte » que d’« émeute », rapporte un témoin. Un texte commun évoquant « les violences policières, sociales, les discriminations et la relégation des quartiers » et posant « la question des inégalités » et le « renforcement des services publics », a été évoqué.
Cette stratégie clivante n’a pas été débattue à LFI
Pour le sociologue et directeur de recherche émérite au CNRS Olivier Galland, l’extrême gauche se trompe d’analyse. Dans la revue Telos, le chercheur souligne le « caractère apolitique », voire « antipolitique » du mouvement. « Les émeutiers n’ont pas vraiment de revendications à faire valoir » et ne cherchent pas « de relais politique pour les exprimer », développe-t-il.
« Mélenchon fait le calcul que les conflits – sociaux, climatiques… – vont se multiplier et que tout ce qui va dans ce sens va lui être favorable », estime le politologue Rémi Lefebvre. Au sein de LFI, certains pensent le septuagénaire convaincu que la société est arrivée à un moment insurrectionnel qu’il faudrait pousser.
Une nouvelle fois, cette stratégie clivante n’a pas fait l’objet de débat au sein de LFI. « A La France insoumise, notre position est une évidence. On dit la même chose de manière différente », défend Aurélie Trouvé. En réalité, certains ne partagent pas l’analyse et se désolent des sorties du fondateur, qui anesthésient le débat. Ainsi, le « plan d’urgence de sortie de crise » concocté par LFI, comportant des mesures pour la police et les quartiers, passe complètement inaperçu.
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