Pour François Braun, les difficultés à maintenir l’offre de soins demeurent

François Braun, un ministre qui défend sa méthode de sortie de crise de l’hôpital

Un an après son arrivée avenue de Ségur, face à des urgentistes inquiets, le médecin propose les mêmes mesures pour cet été qu’en 2022. Des appels à la mobilisation ont été lancés pour lundi et mardi par des syndicats de praticiens hospitaliers.

Par et Publié aujourd’hui à 05h15, modifié à 09h13

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Le ministre de la santé, François Braun, à Marseille, le 27 juin 2023.
Le ministre de la santé, François Braun, à Marseille, le 27 juin 2023.  LUDOVIC MARIN / AFP

La boucle est bouclée. Une « première boucle », dit-il, en balayant le sujet d’un remaniement à venir. Mardi 20 juin au soir, le ministre de la santé, François Braun, est venu saluer en petit comité les équipes du centre hospitalier intercommunal de Créteil. Revenu, plutôt : le 4 juillet 2022, déjà, c’est dans cet établissement qu’il s’était rendu pour son premier déplacement officiel, quelques heures après sa nomination au gouvernement.

Ce mardi, il a successivement marqué des pauses aux urgences pédiatriques, aux urgences adultes, puis à la maternité. Des services à pied d’œuvre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en première ligne des tensions qui traversent l’hôpital partout en France. « La nuit, les soignants ne peuvent rien cacher, c’est là où ils parlent franchement ; ce ne sont pas des gens qu’on place sur votre chemin », glisse le ministre, interpellé, ce soir-là, moins sur l’afflux de patients que sur la sécurité et le bien-être des soignants.

A la veille d’un été qui s’annonce encore compliqué, François Braun sait bien qu’il doit rendre des comptes. Voilà un an qu’il est arrivé à la tête du ministère de la santé, en pleine crise de l’hôpital. Et les alertes continuent de remonter du terrain, donnant comme un air de déjà-vu à cette période estivale. Des urgences de Bordeaux à la maternité de Guingamp (Côtes-d’Armor), du service d’oncologie du centre hospitalier de Moulins à celui d’urologie de l’hôpital Lyon-Sud : les difficultés à maintenir l’offre de soins demeurent.

Plusieurs appels à la mobilisation résonnent désormais, pour lundi 3 et mardi 4 juillet, portés par deux alliances de syndicats. Celui de lundi émane d’Actions praticiens hospitaliers, qui comprend notamment l’organisation SAMU-Urgences de France, dont François Braun a été le président. L’appel de mardi est, lui, porté par Alliance Hôpital et l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers (INPH).

Globalement, les revendications sont proches : les médecins hospitaliers entendent dénoncer le manque d’attractivité de leur profession et réclamer la revalorisation des gardes de nuit et de week-end. Un mouvement qui devrait, toutefois, faiblement perturber les soins, la plupart des médecins grévistes n’arrêtant pas le travail.

« La situation à l’hôpital public n’a jamais été aussi grave, [il] s‘effondre par pans entiers », écrit notamment l’INPH. Les psychiatres, les gynécologues-obstétriciens, les pédiatres ou encore les biologistes ont annoncé se joindre au mouvement.

Incompréhension qui monte

« La situation à l’hôpital était beaucoup plus inquiétante il y a un an, fait valoir François Braun. Quand il n’y avait pas de régulation aux urgences, pas cet investissement sur les soins non programmés… Elle est aujourd’hui stabilisée, même si tous les problèmes ne sont pas résolus. » A son actif, des « mesures flash » qu’il avait préconisées dans un rapport rédigé au printemps 2022, alors qu’il était encore le patron du syndicat SAMU-Urgences de France, et qui restent sa principale réponse à la crise des urgences.

Appel au numéro d’urgence 15 pour accéder à un service, revalorisation des gardes de nuit, majoration de la consultation des médecins généralistes acceptant des patients au pied levé… L’urgentiste devenu ministre défend sa « méthode », une « boîte à outils », un « changement dans les esprits »… « Les urgences ne peuvent être la porte d’entrée unique de l’hôpital ni une salle de consultation ouverte à toute heure », martèle-t-il. Une mission sur les « bonnes pratiques » dans ces services vient d’être confiée à Karim Tazarourte, président de la Société française de médecine d’urgence. Une instruction sur l’organisation des lits « en aval » devait, fin juin, être adressée aux agences régionales de santé.

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De quoi « désengorger » les urgences, comme s’y est engagé le président de la République, en avril ? Pour pallier la pénurie de soignants, il faut attendre les effets plus concrets de l’augmentation, amorcée dès le premier quinquennat Macron, du nombre d’infirmiers et de médecins formés, ne cesse-t-on de défendre au gouvernement. Attendre, aussi, que les nombreux chantiers, concertations et « assises » annoncés se concrétisent : direction hospitalière revisitée, baisse de la part de la tarification à l’activité, réorganisation du temps et des collectifs de travail, formation et embauche de soignants, efforts en direction de la pédiatrie, de la périnatalité… Des engagements, à ce stade.

François Braun peut difficilement ignorer l’incompréhension qui monte chez les urgentistes, lui qui a exercé trente-huit ans ce même métier. « Les fermetures de nos services, ça devait être des mesures d’exception, mais, cet été, ça va fermer dans toutes les régions, tacle Marc Noizet, qui lui a succédé à la tête du syndicat SAMU-Urgences de France. Le courage politique, ce serait d’assumer cette situation et d’organiser l’offre de soins en fonction. »

« Déni ministériel »

« François Braun est quelqu’un de très compétent, qu’on apprécie, mais je pense qu’il est rattrapé par d’autres contraintes, budgétaires », réagit Philippe Revel, chef des urgences au centre hospitalier universitaire de Bordeaux. C’est son service qui, en catastrophe, au printemps 2022, avait fermé le premier ses portes la nuit, en mettant en œuvre une régulation systématique à l’entrée, par le biais d’un appel au 15. Un coup de tonnerre à l’époque. Il vient d’acter un « bis repetita ». Un « aveu d’impuissance », selon M. Revel, quand bien même il voit dans cette régulation un « bon système »« Mais à condition d’avoir des réponses à donner aux patients qui appellent. » Autrement dit, une place pour les accueillir.

Une mesure est venue compliquer l’équation, aux urgences comme à tous les étages des hôpitaux : le départ de certains médecins intérimaires, furieux de voir leur rémunération « plafonnée » au titre de la loi Rist, depuis début avril. Impossible, près de trois mois après, de savoir combien sont partis, combien sont restés…

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« On a passé la bosse », affirme le ministre de la santé. Avant de contrôler l’intérim, il fallait d’abord revaloriser les carrières, font valoir, en face, les hospitaliers, à l’heure où 30 % des postes de praticiens restent vacants. Les négociations ouvertes sur l’attractivité du métier avec leurs syndicats représentatifs sont « à l’arrêt », disent-ils. « Les arbitrages interministériels sont en cours », répond-on au cabinet de François Braun, tout en concédant qu’il n’y aura pas de « deuxième Ségur », en référence au vaste plan de revalorisation acté après la première vague de Covid-19.

De son côté, le collectif interhôpitaux parle de « déni ministériel ». A la veille de l’été, il réclame toujours la définition de ratios de soignants par activité, des embauches, des rémunérations comparables aux pays voisins, la réouverture de lits… « L’inaction du ministère est incompréhensible », écrit-il dans un communiqué en date du 21 juin.

« Il y a les discours et les faits », relève François Braun, tout en rappelant régulièrement, après chaque moment de crise, comme lors de la triple épidémie de Covid-19, grippe et bronchiolite cet hiver, que « l’hôpital a tenu ». Une défense qui semble de nouveau mise à l’épreuve.

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Hôpital : pour les soignants, des grèves souvent symboliques

Analyse 

Ce lundi 3 juillet, les personnels hospitaliers seront nombreux à être en grève pour réclamer la revalorisation des heures de garde et alerter sur leurs conditions de travail. Si ces mobilisations sont fréquentes, le droit de grève de ces soignants reste limité pour garantir la permanence des soins.

Hôpital : pour les soignants, des grèves souvent symboliques
Malgré les grèves, comme ce lundi 3 juillet 2023, les personnels soignants doivent assurer la continuité des soins.PHILIPE ARNASSAN/NICE MATIN/MAXPPP

« Nombreux sont les soignants qui se mettent en grève une heure, pour compter dans les statistiques » : Anne Geffroy-Wernet, présidente du Snphare (Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes réanimateurs élargi aux autres spécialités), est convaincue que la grève des hospitaliers ce lundi 3 juillet sera très suivie. « Mais en réalité beaucoup des mobilisés sont contraints d’assurer la continuité des soins », avoue l’anesthésiste. Leurs revendications sont connues. Ils réclament par exemple la revalorisation des heures de garde et continuent d’alerter sur le manque de bras. Cet été, les hôpitaux continueront de fonctionner en flux tendu. Pour autant, faire tomber sa blouse en signe de contestation reste soumis à certaines conditions.

Un droit de grève limité

Que dit la loi ? L’hôpital public est, comme toutes les entités qui relèvent de l’autorité de l’État, soumis au texte du 31 juillet 1963. Les salariés souhaitant se mobiliser doivent déposer un préavis de grève à la direction de l’établissement par le biais d’une organisation syndicale, cinq jours avant le mouvement. La technique de la grève tournante, qui permet aux salariés d’alterner entre eux les jours de grève pour que les équipes soient incomplètes et ainsi ralentir l’activité, leur est interdite.

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Les directeurs d’hôpitaux « doivent aussi garantir la continuité des soins imposée par le code de la santé publique en assurant un “service minimum”, qui correspond aux effectifs d’un dimanche ou d’un jour férié », explique Florence Deborde, professeure de droit privé et de droit social à l’université Lyon 2. Pour s’en assurer, les chefs de service peuvent avoir recours à des assignations. Avec ce procédé, ils font obstacle au droit de grève et contraignent les professionnels qui prévoyaient de se mobiliser, à occuper leur poste. En temps normal, les supérieurs hiérarchiques doivent d’abord attendre de connaître le nombre de soignants en grève, avant de reconstituer les plannings.

La multiplication des assignations

Pourtant, avec la multiplication des mobilisations, « de plus en plus de directeurs ou chefs de service assignent directement les soignants sur le planning, avant même de savoir qui sera en grève, pour s’assurer de leur présence pour les patients », assure Bénédicte Rousseau, avocate en droit de la fonction publique hospitalière à Paris. La raison de ces assignations fréquentes : le fait que les hôpitaux fonctionnent « avec de faibles effectifs constamment », analyse la spécialiste. Si un soignant assigné ne vient pas travailler, « cela peut parfois justifier une sanction disciplinaire », développe alors Florence Deborde.

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Parmi ceux pour qui participer à la grève « relève de l’exploit », les internes « sont en première ligne », lance la présidente de l’Intersyndicale nationale des internes (Isni), Olivia Fraigneau. Si certains étudiants en médecine à l’hôpital public disent être soutenus par leur supérieur quand il s’agit de se mobiliser, « cela reste quasiment impossible pour la majorité », constate-t-elle. En cas d’assignation « les internes sont toujours appelés en priorité. J’ai même déjà reçu une assignation avant même d’avoir indiqué ma volonté de participer à la grève », s’insurge encore Olivia Fraigneau.

Garantir la sécurité des patients

Qu’ils participent à la grève ou non, maintenir la permanence de soins des patients reste la priorité des hospitaliers. « On ne peut pas prendre le risque qu’un malade voie son rendez-vous pris il y a six mois décalé, même si on doit alerter sur la situation de l’hôpital public », admet Anne Geffroy-Wernet, avant d’assurer « qu’aucun patient ne subira les conséquences de cette grève ».

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Mardi 4 juillet, les différents syndicats des personnels hospitaliers seront reçus au ministère de la santé et de la prévention pour discuter – entre autres – de la revalorisation des heures de garde.

La Coordination Nationale des comités de défense des hôpitaux et maternités de proximité apporte son soutien aux médecins hospitaliers en grève les 3 et 4 juillet.

https://toute-la.veille-acteurs-sante.fr/210987/la-coordination-nationale-des-comites-de-defense-des-hopitaux-et-maternites-de-proximite-apporte-son-soutien-a-la-mobilisation-des-praticiens-hospitaliers-communique/

L’arrêt unilatéral par le ministère des négociations en cours montre que les praticiens hospitaliers sont logés à la même enseigne que les usagers : absence d’écoute et absence de réponses aux problèmes soulevés, quels que soient leur acuité ou leurs effets délétères sur les conditions de travail des uns ou la prise en charge des autres.

Les revendications de ces médecins sont pourtant plus que légitimes :

revalorisation immédiate des gardes et astreintes, reconnaissance de la pénibilité

correction des injustices de la grille salariale statutaire suite aux négociations bâclées du Ségur.

C’est pour ne pas avoir eu de réponses à leurs demandes que les praticiens hospitaliers quittent l’hôpital ou, pour les jeunes professionnels, refusent d’y travailler.

Les médecins hospitaliers, comme tous les autres professionnels, faute d’une vraie politique de santé, sans recrutement massif et sans réelle valorisation, sont de moins en moins nombreux à assumer des tâches qui pourtant s’accroissent du fait du vieillissement de nos sociétés et de l’absence de plus en plus généralisée de médecine de ville.

Pour les usagers, les conséquences de l’obstination gouvernementale à ne pas leur répondre sont catastrophiques :

– fermetures de services d’urgences, de maternités
– délais de plus en plus longs pour des consultations ou des examens
– recours au privé avec un surcoût pour celles et ceux qui en ont les moyens, renoncement aux soins pour les autres.

En n’écoutant pas les médecins hospitaliers, le gouvernement met en danger la population.

Il est urgent de répondre aux revendications légitimes des médecins et de tous les autres personnels hospitaliers.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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