La discrète révolution de la télésurveillance médicale
Depuis le 1er juillet, cette branche de la télémédecine qui permet notamment un meilleur suivi des patients atteints de maladies chroniques est remboursée par la Sécurité sociale. Une première en Europe.
Par Zeliha Chaffin
Publié hier à 14h00, modifié à 15h56 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/07/01/la-discrete-revolution-de-la-telesurveillance-medicale_6180148_3234.html
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C’est devenu une habitude. Trois fois par semaine, Jean-Louis Bernard prend sa tension, se pèse, puis, son petit déjeuner avalé, sort sa tablette pour remplir un court questionnaire en ligne sur son état de santé. « Au début, ça me barbait, je n’en voyais pas l’intérêt. Mais j’ai rapidement changé d’avis », raconte le retraité de 74 ans. Hospitalisé il y a trois ans pour une insuffisance cardiaque sévère, le Caennais bénéficie depuis sa sortie d’une télésurveillance médicale.
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« Quand on a une maladie chronique, on peut vite dériver et se retrouver aux urgences si on ne fait pas attention, il suffit parfois d’un repas un peu trop salé. Grâce à cet outil, les équipes médicales réagissent à la moindre petite alerte et me conseillent à distance », poursuit-il. A ses côtés, Michelle, son épouse, acquiesce : « C’est une aide formidable. D’ailleurs, il n’a pas été réhospitalisé depuis qu’il est rentré à la maison, alors que c’est pourtant fréquent dans ce type de cas. »
A 700 kilomètres de la cité normande, Maÿlis, 33 ans, confirme. « C’est comme un petit ange gardien discret qui veille sur nous de loin », explique cette jeune mère. Diabétique depuis l’adolescence, cette Lyonnaise, équipée en permanence d’une pompe à insuline et d’un capteur de glycémie, a profité pendant plusieurs mois d’un suivi à distance dans le cadre de sa grossesse. « Il s’agissait de la santé de mon enfant. C’était rassurant de savoir qu’au moindre écart, les infirmières le verraient et me guideraient pour rééquilibrer mon dosage », note-t-elle.
« Eviter des complications parfois graves »
Télésurveillance. Le terme semble un brin angoissant. Cette branche de l’e-santé, cousine de la téléconsultation et qui repose sur le suivi et l’analyse à distance des données de santé des patients récoltées par le biais d’objets connectés ou d’applications numériques, est pourtant en plein essor ces dernières années.
« Le choix du nom est malheureux. Ça fait penser à du flicage, mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’accompagner les malades dans la gestion de leur pathologie et de les coacher afin de leur éviter des complications parfois graves », détaille le professeur Charles Thivolet, à la tête du centre Diab-eCare, une unité de soins ambulatoires rattachée aux Hospices civils de Lyon et dédiée au traitement du diabète. Depuis son ouverture en 2020, plus de 900 malades y ont profité d’une télésurveillance médicale.
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Le recours à cette pratique devrait prochainement s’accélérer dans l’Hexagone. Car, depuis le 1er juillet, son remboursement par la Sécurité sociale est généralisé. Une première pour un Etat européen. Cette entrée dans le droit commun fait suite à la mise en place en 2018 par le gouvernement du programme Etapes, dont 130 000 patients ont pu bénéficier, et qui avait pour objectif d’expérimenter cet outil en vie réelle dans cinq domaines : le diabète, l’insuffisance respiratoire, l’insuffisance cardiaque, l’insuffisance rénale et le port de prothèses cardiaques implantables.
Loin d’être une évidence
« Une bonne nouvelle », se réjouit le professeur Rémi Sabatier, cardiologue au CHU de Caen (Calvados). Pionnier en France, il a lancé en 2007 le programme SCAD (suivi clinique à domicile). Inspiré du modèle canadien, ce projet précurseur, qui a depuis essaimé dans toute la région normande, présente des résultats prometteurs. « Nous avons montré que la télésurveillance avait réduit de 56 % les réhospitalisations pour insuffisance cardiaque », précise-t-il.
Dans le petit bureau logé au 19e étage, « centre névralgique du SCAD », la mécanique est rodée. Tout au long de la semaine, trois infirmières s’y relaient pour assurer le suivi à distance des malades. Pour autant, la télésurveillance est encore loin d’être une évidence partout à l’hôpital. « Certains la voient encore comme une activité accessoire. Chaque année, on doit batailler pour justifier l’importance des postes de l’équipe qui y est dédiée », regrette le professeur Paul-Ursmar Milliez, chef du service de cardiologie.
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Une aberration pour le pneumologue Frédéric Le Guillou, président élu de la Société française de santé digitale, qui estime qu’elle répond aux enjeux de santé actuels : « Il faut arrêter l’hospitalocentrisme et remettre de la médecine ambulatoire. Avec un système de télésurveillance bien organisé et des professionnels de santé impliqués, l’engorgement des hôpitaux, comme nous l’avons connu l’hiver dernier avec la triple épidémie, n’existerait pas. C’est tout l’enjeu. Nous devons tenir compte des leçons passées et nous préparer aux futures crises », insiste-t-il.
Des exigences particulièrement strictes
Au-delà des professionnels de santé, le basculement dans le droit commun de la télésurveillance était également attendu avec impatience par les industriels de l’e-santé. Les fabricants de dispositifs médicaux et les éditeurs de plates-formes de télésuivi, dont les produits sont indispensables pour recueillir les données de santé des patients, espèrent tous se tailler une place de choix sur ce nouveau marché.
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Preuve du dynamisme du secteur, les levées de fonds dans le domaine de la télésurveillance se sont multipliées en France en 2022. Spécialisée dans le suivi des malades atteints de cancers, la jeune pousse Résilience a ainsi bouclé un tour de table de 40 millions d’euros. Le bordelais Satelia a, quant à lui, décroché 10 millions d’euros, tandis que le toulousain Sêmeia signait un accord à 8 millions d’euros.
Pour commercialiser leurs produits, les fabricants doivent cependant répondre à des exigences particulièrement strictes, notamment en matière de marquage CE et de cybersécurité. « Elles sont légitimes, mais cela demande beaucoup d’investissement et de ressources. Ce n’est pas neutre pour un industriel, alors même que les tarifs de remboursement laissent planer une inquiétude sur la viabilité du modèle économique », explique Marie Pirotais, cofondatrice de la start-up Biosency, qui commercialise un bracelet connecté destiné au suivi des patients en insuffisance respiratoire.