Climat : la discrète marche arrière des géants du pétrole
Analyse
Après avoir pris des engagements en faveur de la transition écologique, les compagnies européennes renoncent à leurs promesses et misent sur des profits à court terme dans le secteur.

L’histoire oubliera peut-être ce bref moment où les principaux responsables du désastre climatique ont fait mine de faire partie de la solution. Après avoir pris des engagements pour réduire leur responsabilité dans le réchauffement climatique, les géants européens du pétrole – en particulier BP, Shell et TotalEnergies – sont en train d’opérer une discrète mais sérieuse volte-face, en misant sur les énergies fossiles, au mépris du consensus scientifique.
En 2020, alors que la pandémie de Covid-19 met le monde à l’arrêt, les prix du pétrole s’effondrent. Rapidement, les majors du pétrole en Europe s’engagent à prendre un virage vers la neutralité carbone. « Le budget carbone du monde s’épuise rapidement ; nous avons besoin d’une transition rapide vers la neutralité », s’alarme Bernard Looney, alors tout juste nommé patron de BP et dont le plan est, chose rare, salué par une partie du mouvement pour le climat britannique.
« La question de la pérennité des compagnies pétrolières est posée », explique même au Monde Patrick Pouyanné, PDG de Total, rebaptisé depuis « TotalEnergies ». L’anglo-néerlandais Shell ou l’italien ENI promettent d’atteindre la neutralité carbone en 2050 et s’engagent à investir massivement dans les énergies renouvelables. A l’opposé, leurs concurrents américains Exxon et Chevron prennent le parti inverse, celui d’ignorer le défi climatique et de consacrer l’essentiel de leurs investissements au pétrole et au gaz.
Trois ans plus tard, que reste-t-il de ces engagements ? Le nouveau patron de Shell, Wael Sawan, a annoncé mi-juin que l’entreprise n’avait pas l’intention de tenir ses objectifs climatiques. Il a même pris un virage à 180 degrés en prévoyant d’aller concurrencer le géant américain Exxon, dont la rentabilité retrouvée est érigée en modèle par les tradeurs du secteur. Il suit ainsi BP, qui a renoncé, dès février, à réduire massivement ses émissions de carbone d’ici à 2050. Le patron de TotalEnergies répète sans sourciller que l’entreprise – comme ses deux concurrents – continuera à investir dans de nouveaux puits de pétrole au moins jusqu’en 2030. Quant à ENI, il vient de racheter le producteur Neptune Energy pour renforcer sa production de pétrole et de gaz – l’un des plus gros rachats du secteur en Europe, évalué à 4,5 milliards d’euros.
Consommation record
Un revirement qui n’a pas échappé à certains acteurs, qui espéraient des efforts sérieux. Au Royaume-Uni, l’Eglise anglicane a ainsi décidé de se retirer du capital de BP et de Shell, estimant que les groupes « étaient loin du compte »pour respecter la trajectoire prévue par l’accord de Paris sur le climat.
Pourtant, le consensus scientifique est clair. Les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat expliquent que tout nouveau projet d’énergie fossile entrave la possibilité de maintenir des conditions de vie habitables sur la planète. En 2021, c’est l’Agence internationale de l’énergie (AIE), historiquement proche des milieux pétroliers, qui a précisé que, pour tenir la trajectoire de l’accord de Paris, aucun nouveau projet pétrolier ou gazier ne devait voir le jour.
Lire aussi (2021) : L’Agence internationale de l’énergie appelle à ne plus investir dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières *
Après avoir admis que ces alertes étaient nécessaires, les géants du pétrole ont fait volte-face. Plutôt que de donner des leçons, « l’AIE ferait mieux d’aller convaincre ses membres [les pays consommateurs de pétrole] de baisser leurs besoins », a ainsi tonné Patrick Pouyanné dans Le Journal du dimanche daté du 18 juin. L’argument donné par les compagnies pétrolières est toujours le même : nous répondons à une demande qui ne fait qu’augmenter. Il est vrai que le monde se dirige vers une consommation record de pétrole en 2023, avec plus de 102 millions de barils par jour consommés en moyenne. Après avoir financé pendant de longues années des publications niant la science climatique, les géants pétroliers reprennent désormais le refrain historique des multinationales du tabac. Les entreprises n’auraient aucune responsabilité, le sujet serait uniquement dans les mains des pouvoirs publics.
La réalité est tout autre : la crise énergétique et les conséquences de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe ont fait exploser les prix du pétrole et du gaz. Les cinq plus grandes compagnies pétrolières privées ont engrangé 153 milliards de dollars (140 milliards d’euros) de profits pour la seule année 2022 – ce qui illustre à quel point leur modèle est entièrement dépendant du prix du baril. D’où cette question récurrente chez les acteurs du secteur : pourquoi changer de modèle alors que celui-ci est si profitable à court terme ? Les investissements dans l’électricité ou les énergies renouvelables sont moins rentables, et la communication sur les engagements climatiques est toujours qualifiée de « greenwashing » par les associations.
Stratégie radicale
Chez TotalEnergies, plus de 70 % des investissements sont consacrés au pétrole et au gaz, dont une bonne partie dans de nouveaux projets. Près de deux cents scientifiques avaient appelé, dans une tribune au Monde publiée en mai, les actionnaires à s’élever contre la stratégie de l’entreprise avant l’assemblée générale. Peine perdue : la direction du groupe et les actionnaires ont préféré s’engager tête baissée dans une stratégie radicale qui vise à profiter des prix élevés du pétrole et du gaz, plutôt qu’à tenter le chemin de la transition.
En 2012, le New Yorker publiait un dessin de Tom Toro représentant un homme dans un monde en ruine, expliquant à des enfants incrédules : « Certes, la planète est détruite. Mais pendant un moment magnifique dans l’histoire, nous avons créé beaucoup de valeur pour nos actionnaires. » Nul doute qu’à court terme la stratégie qui consiste à miser sur le pétrole sera particulièrement rentable. Mais ses conséquences sont désastreuses pour notre trajectoire climatique globale.
*L’Agence internationale de l’énergie appelle à ne plus investir dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières
Quelques mois avant la COP26, l’organisation livre une feuille de route mondiale pour décarboner le secteur de l’énergie d’ici à 2050 et limiter le réchauffement.
Par Perrine MouterdePublié le 18 mai 2021 à 06h57, modifié le 18 mai 2021 à 11h08
Temps de Lecture 5 min.

Il y a l’horizon, lointain, d’un monde largement décarboné. Et il y a le chemin à parcourir pour essayer d’y parvenir. Pour le secteur de l’énergie, la trajectoire vers l’objectif de « zéro émission nette » en 2050 s’annonce semée d’embûches : elle implique en tout cas d’entamer sans délai une mutation radicale et systémique.
C’est cette « tâche monumentale » que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) décrit dans un rapport crucial publié mardi 18 mai. Rédigé à la demande de la présidence de la conférence mondiale sur le climat (COP26), il doit permettre de préparer les négociations prévues en novembre en Ecosse – le secteur de l’énergie étant aujourd’hui à l’origine des trois quarts des émissions de gaz à effet de serre.
Lire aussi « A la COP 26, le monde doit honorer l’accord de Paris »
Ces dernières années, de très nombreux Etats se sont engagés à atteindre « zéro émission nette » au cours des prochaines décennies. Mais malgré cet élan, le compte n’y est pas. Même si toutes les promesses étaient tenues, environ 22 milliards de tonnes de CO2 seraient encore émises en 2050. Un résultat incompatible avec le fait de limiter le réchauffement à 1,5 °C – un objectif que l’AIE endosse clairement pour la première fois.
Surtout, la plupart des engagements ne se sont pas traduits par des mesures concrètes. « Il y a un énorme fossé entre la rhétorique et la réalité, constate Fatih Birol, le directeur exécutif de l’AIE. Cette année devrait encore être l’une des pires en matière d’émissions de CO2. Nous avons réalisé ce rapport pour montrer aux décideurs que le secteur de l’énergie doit réaliser une transformation totale d’ici à 2050. Car, jusqu’ici, beaucoup d’entre eux l’ont mal compris. »
Pour un déploiement massif des énergies propres
Cette feuille de route de l’AIE, réalisée à partir de modélisations, donne à voir à quoi pourrait ressembler le système énergétique de 2050. Dans ce scénario « zéro émission nette », la demande globale en énergie a diminué de 8 %, malgré les 2 milliards de Terriens supplémentaires. La demande d’électricité, elle, a doublé et la part de renouvelables a été multipliée par huit, passant de 29 % de la production totale d’électricité en 2020 à 90 % trente ans plus tard. Des panneaux photovoltaïques sont installés sur 240 millions de toits, contre 25 millions aujourd’hui.
Les énergies fossiles font partie du passé : le recours au charbon a chuté de 90 %, celui au pétrole de 75 %. La part du nucléaire a doublé, tout en restant inférieure à 10 % de la production globale, et de nouvelles technologies se sont développées : la demande en hydrogène, par exemple, a été multipliée par six. « Les principaux piliers de la décarbonation du système énergétique mondial sont l’efficacité énergétique, les changements de comportement, l’électrification, les renouvelables, l’hydrogène et les carburants à base d’hydrogène, les bioénergies et la capture et le stockage de carbone », résume le rapport.
Avant cela, la prochaine décennie jouera un rôle décisif. L’AIE appelle ainsi à un déploiement « immédiat et massif » de toutes les sources d’énergies propres. Près de 630 gigawatts (GW) de solaire photovoltaïque et 390 GW d’éolien devront être installés chaque année d’ici à 2030, soit quatre fois le niveau record enregistré en 2020.
En parallèle, l’organisation exhorte à tourner sans attendre la page des énergies fossiles. Au-delà des projets déjà approuvés, aucun investissement dans de nouvelles installations pétrolières ou gazières ni dans de nouvelles centrales à charbon sans solution de capture ou de stockage du carbone ne devrait être réalisé, affirme-t-elle. « Cette déclaration est un tremblement de terre, souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzega, le directeur du centre énergie et climat de l’Institut français des relations internationales (IFRI). L’AIE tourne le dos à l’industrie des hydrocarbures qu’elle a longtemps soutenue. C’est un message très fort. »
400 « étapes » à franchir
Troisième piste d’action : miser sur l’innovation. Car si le déploiement de solutions existantes, comme le solaire et l’éolien, peut permettre de réduire largement les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, il faudra compter, au cours des décennies suivantes, sur des technologies qui n’en sont aujourd’hui qu’au stade du prototype ou de la démonstration. « Nous avons besoin de ces technologies pour l’industrie lourde, l’aviation, le transport maritime… Si les gouvernements sont sérieux dans leurs engagements, ils doivent faire de l’investissement dans l’innovation l’une de leurs priorités », insiste Fatih Birol.
Pour accompagner cette transition, l’AIE fixe environ 400 « étapes » à franchir dans tous les secteurs. Des jalons qui peuvent sembler plus ou moins atteignables, mais qui doivent inciter les gouvernements à se fixer des objectifs mesurables et de court terme.
Lire aussi Les trente propositions de l’Agence internationale de l’énergie pour une relance favorable au climat
En 2025, l’organisation prévoit ainsi l’interdiction des ventes de chaudières au fioul. En 2030, 60 % des voitures vendues seront des véhicules électriques (contre 5 % en 2020) ; en 2035, les économies avancées auront un secteur électrique « zéro émission nette ». En 2040, la moitié des bâtiments auront été rénovés de façon efficiente… Fournir de l’électricité aux quelque 785 millions de personnes qui n’y ont pas accès et des solutions de cuisson propres à 2,6 milliards d’habitants fait également partie du plan.
Ces transformations majeures ont évidemment un coût : l’AIE estime que les investissements dans le secteur de l’énergie devront passer de 2 000 milliards à 5 000 milliards de dollars (jusqu’à 4 100 milliards d’euros) par an d’ici à 2030. « Cette hausse historique des investissements dans les énergies propres peut conduire à une hausse de la croissance mondiale et à de nombreux nouveaux emplois », assure Fatih Birol.
Les changements nécessaires s’annoncent colossaux
L’AIE ne le cache pas : cette feuille de route compte de nombreuses incertitudes, inhérentes à ce type d’exercice prospectif. L’évolution du comportement des citoyens, le rôle des bioénergies et le développement des techniques de capture et de stockage du CO2, en particulier, sont des évolutions difficiles à anticiper, ou qui ne feront pas consensus. Des organisations environnementales ont d’ailleurs déjà critiqué l’augmentation prévue du recours aux bioénergies.« L’AIE doit revenir à la planche à dessin et repenser la partie bioénergie de ce scénario », a réagi Mary Booth, directrice du groupe de recherche américain sur la bioénergie Partnership for Policy Integrity.
Lire aussi 2021, une année cruciale pour accélérer la lutte contre le dérèglement climatique Quels que soient les réglages précis des différents paramètres de ce scénario, les changements nécessaires s’annoncent colossaux. Ils nécessitent une « concentration inébranlable » de tous les gouvernements ainsi qu’une coopération internationale renforcée. « La voie pour atteindre l’objectif est étroite, mais il est toujours possible d’y parvenir »,espère Fatih Birol.
L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.S’abonner