Face à Bolloré, le blanc-seing de l’exécutif
Alors que la rédaction du « Journal du dimanche » est en grève pour s’opposer à la nomination de Geoffroy Lejeune, le gouvernement regarde, sans rien faire, les dérives des médias de Vincent Bolloré, la concentration horizontale et verticale sans précédent menée par Vivendi. Préférant s’attaquer à l’audiovisuel public.
27 juin 2023 à 20h01
https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/270623/face-bollore-le-blanc-seing-de-l-executif?utm_source=quotidienne-20230627-192546&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20230627-192546&M_BT=115359655566
Un silence. Un silence assourdissant.
Au lendemain de l’annonce de la nomination de Geoffroy Lejeune à la tête de la rédaction du Journal du dimanche (JDD), partout le même constat : le gouvernement n’a manifestement rien à dire sur le sujet, tout comme une grande partie de la droite et de la gauche dite de gouvernement.
Alors que la rédaction de l’hebdomadaire, propriété de Lagardère racheté par Bolloré, s’est mise en grève à une écrasante majorité pour protester contre l’arrivée de l’ancien rédacteur en chef de Valeurs actuelles et contre une dérive rédactionnelle vers l’extrême droite, les responsables politiques, pourtant d’habitude si prompts à commenter les moindres faits d’actualité, sont dans leur grande majorité aux abonnés absents.
Seule la ministre de la culture, Rima Abdul Malak, s’est fendue d’un tweet pour regretter l’absence du journal dans les kiosques ce dimanche 25 juin. « En droit, le JDD peut devenir ce qu’il veut, tant qu’il respecte la loi. Mais pour nos valeurs républicaines, comment ne pas s’alarmer ? », s’est-elle interrogée.
Pour Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po-Paris et spécialiste des médias, cette intervention est bien courte. Elle a même des allures de capitulation. « Par avance, la ministre accepte de ne rien faire, signe son impuissance. Elle ne rappelle même pas les principes de l’indépendance de la presse. Au moins avant, ils faisaient semblant de s’agiter, de défendre le pluralisme et l’indépendance de la presse. Maintenant, ils ne prennent même pas la peine de sauver les apparences. »

Certains plaident les circonstances atténuantes pour la ministre de la culture. La violence avec laquelle Rima Abdul Malak a été attaquée pour avoir osé rappeler que la fréquence attribuée à CNews n’était pas acquise éternellement et que la chaîne avait des obligations, son abandon en rase campagne, y compris au sein du gouvernement, ont laissé des traces. S’attaquer à Vincent Bolloré, c’est prendre des risques, vu sa puissance de feu. Et puis, pour beaucoup, la presse est un domaine économique comme les autres, sans lien avec le débat démocratique. Y toucher reviendrait à faire obstacle à la liberté d’entreprendre.
Cette fois-ci, pourtant, impossible de se taire, estime David Assouline, sénateur PS et rapporteur de la commission sénatoriale sur la concentration des médias au printemps 2022. « L’affaire du JDD est une catastrophe, c’est la rupture de toutes les digues. À la tête de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune a propagé une haine raciste, xénophobe, fait la campagne pour Zemmour. Il se retrouve aujourd’hui à la tête d’un journal important. »À LIRE AUSSIL’extrême droite entre au « JDD » par la grande porte
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La banalisation des discours d’extrême droite, la mithridatisation des cerveaux aux idées les plus rances ne sont plus une vue de l’esprit pour Stéphane Peu. « Ce qui se passe au JDD, c’est une bataille idéologique. Tous les fondements qui prévalaient autour de l’indépendance de la presse, de la nécessité d’une information pluraliste pour la démocratie, et qui étaient acceptés aussi bien à droite qu’à gauche, explosent », s’alarme le député communiste.
Tous redoutent que les coups de force permanents de Vincent Bolloré fassent tache d’huile. Un mauvais climat risque de s’abattre sur tous les médias. « Bolloré va tellement loin qu’il libère tous les freins. Je ne suis pas sûre que Bernard Arnault aurait osé faire ce qu’il fait aux Échossans l’exemple de Bolloré », dit Julia Cagé.
Un scénario bien rodé
Pour toutes celles et ceux qui s’inquiètent de longue date de l’emprise de Vincent Bolloré sur les médias, de la dérive vers l’extrême droite de ses titres, le coup de force mené contre le JDD est tout sauf une surprise. Depuis sa prise de pouvoir chez Vivendi, il a mis au point un scénario, désormais bien rodé, pour mettre au pas les rédactions : en quelques jours, il débarque les gênant·es afin de mettre des journalistes et des présentatrices et présentateurs à sa main. Cela lui vaut des jours de grève et des protestations, quelques chèques substantiels assortis de clauses drastiques de confidentialité pour plusieurs, puis la vie reprend son cours.
Il en a été ainsi pour les « Guignols de l’info », émission exécrée par une partie de la droite, puis pour Canal +. Cela a continué avec i-Télé, qui a connu une grève de plusieurs semaines avant qu’une grande partie de la rédaction parte et que la chaîne ne devienne CNews. L’an dernier, c’était au tour d’Europe 1, puis de Paris Match, repris en main avant même que Vincent Bolloré n’ait officiellement les clés du groupe Lagardère.À LIRE AUSSIArnaud Lagardère aggrave la crise au « JDD » en défendant la nomination de Geoffroy Lejeune
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Deux semaines après avoir reçu le feu vert de la Commission européenne à la fusion entre Lagardère et Vivendi, Vincent Bolloré a repris le même procédé au JDD.Afin de donner le change auprès de la Commission, qui menace d’ouvrir une enquête contre Vincent Bolloré pour avoir pris le contrôle du groupe Lagardère sans attendre son feu vert, Arnaud Lagardère a accepté, sans doute pour la dernière fois, de jouer les faire-valoir. Dans un entretien au Figaro, il revendique d’avoir pris seul la décision de nommer Geoffroy Lejeune à la tête du JDD. « Un choix économique, et pas du tout idéologique », assure-t-il.
Lors de son audition devant la commission sénatoriale le 19 janvier 2022, Vincent Bolloré avait avancé les mêmes arguments. S’il investissait dans les médias, c’était seulement par intérêt financier. « Contrairement aux croyances répandues, les médias sont le deuxième secteur le plus rentable au monde, après le luxe », avait-il asséné, sans recevoir la moindre objection de la part des parlementaires. En dehors des cénacles officiels, le patron de Vivendi tient un tout autre discours : « Je me sers de mes médias pour mener mon combat civilisationnel. »
« Je savais qu’il nous mentait. Mais comment le prouver ? », confie David Assouline. Aujourd’hui, l’élu le reconnaît : la commission sur la concentration des médias a été celle des rendez-vous manqués. Bloquée par la droite sénatoriale, qui ne voulait surtout pas entendre parler de régulation contraignante, elle a accouché d’une série de vœux pieux, tous plus inefficaces les uns que les autres. Une impuissance totalement assumée alors par le gouvernement.
Concentration horizontale et verticale
Aujourd’hui, le pouvoir se retrouve face à un empire médiatique monstrueux, pratiquant à la fois une concentration horizontale et verticale. Vivendi contrôle à la fois des chaînes de télé (Canal +, CNews), des journaux (Paris Match, le JDD,) un pôle d’édition (Hachette et des dizaines d’autres maisons d’édition) qui assure en même temps la distribution pour d’autres, un groupe de publicité (Havas), une régie publicitaire qui travaille pour nombre d’autres médias, un institut de sondage et d’analyse (CSA), sans parler de son rôle dans le financement du cinéma.À LIRE AUSSIBolloré : la marche vers un empire médiatique
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Dans les années 1970, les milieux politiques, tous bords confondus, s’alarmaient de la pieuvre Hachette et de son pouvoir d’influence. Aujourd’hui, la pieuvre Bolloré est dix fois plus grande, sans que personne s’en émeuve. Pourtant, la mise à disposition de tous ces canaux pour la campagne présidentielle d’Éric Zemmour n’a sans doute été qu’un avant-goût de ce qui pourrait advenir par la suite si tout était ordonnancé pour mener le « combat civilisationnel » de Vincent Bolloré.
« L’affaire du JDD met à mal les arguments du gouvernement qui soutient qu’il n’y a pas besoin d’une nouvelle loi sur la concentration des médias pour assurer l’indépendance. La loi de 1986 n’est plus adaptée. Tout a changé, les technologies, l’apparition du numérique, les modèles économiques. Il faut tout remettre à plat », dit Stéphane Peu.
Lors de sa niche parlementaire à l’automne, le Parti communiste a inscrit une proposition de loi en ce sens. Mais le texte n’a pas avancé depuis. Le gouvernement juge qu’il est urgent d’attendre. Et les député·es de la majorité ne semblent pas persuadé·es de la nécessité de s’emparer du sujet.
La concurrence n’est-elle pas respectée ? L’autorité de la concurrence, seule instance à mettre encore quelques barrières, a bloqué la fusion entre TF1 et M6. Quant à Vivendi, c’est la direction de la concurrence européenne elle-même, instance supposée intransigeante, qui a donné son accord à sa fusion avec Lagardère, en exigeant des cessions, notamment de tout le pôle d’édition d’Editis.
Lors de son intervention sur France Inter le 26 juin, le commissaire européen chargé du marché intérieur, Thierry Breton, a rappelé que la liberté de la presse est un principe constitutif de l’Europe et qu’il revient à chaque État de veiller à la protection de ses principes. Dans sa proposition « Media Freedom Act » présentée en septembre 2022 et actuellement en discussion dans les différentes instances européennes, il acte le fait que les médias ne sont pas des marchés comme les autres.
Selon le texte européen, la concurrence seule ne peut garantir la pluralité des médias. Il propose donc que pour toutes les opérations de concentration, d’autres instances, composées de journalistes et de spécialistes, soient consultées, afin d’assurer l’indépendance des rédactions, notamment vis-à-vis de leurs actionnaires et de leurs propriétaires. Toujours prompt à invoquer l’Europe, le gouvernement, cette fois-ci, ne semble pas pressé de s’inspirer des recommandations de Bruxelles. Pour l’instant, il paraît même les avoir enterrées.
Conditionner les aides à la presse
« La ministre de la culture n’a sans doute pas les soutiens politiques pour porter une grande loi sur la concentration des médias. Mais cela ne devrait pas l’empêcher de faire du réglementaire, de prendre des décrets. Cela pourrait commencer par les aides à la presse. Pourquoi ne pas mettre des conditionnalités, liées aux garanties d’indépendance des rédactions, à leur versement ? », relève Julia Cagé.
Chaque année, l’État verse plus d’un milliard d’euros pour soutenir la presse, essentiellement papier, celle qui est dans sa grande majorité détenue par une poignée de milliardaires. En 2020, le groupe Lagardère a ainsi reçu plus de 2 millions d’euros d’aides directes, sans compter les aides à la diffusion, à la distribution, aux achats de papier. Mais aucune réflexion ne semble cheminer en ce sens au sein du gouvernement.
« Il faut au moins adopter un texte qui assure un droit de veto aux rédactions lors de la nomination de leurs dirigeants, afin d’assurer l’indépendance des rédactions face à leurs actionnaires », insiste le socialiste David Assouline. Mais au-delà du principe non contraignant d’une charte éthique adoptée par chaque rédaction, le gouvernement ne voit aucune raison de modifier le cadre légal. Il s’oppose par-dessus tout à l’idée de donner un statut moral aux rédactions.
L’asphyxie organisée de l’audiovisuel public
Le peu d’enthousiasme de l’exécutif à adopter la moindre réglementation à l’égard des médias privés contraste avec l’empressement dont il fait preuve pour légiférer sur l’audiovisuel public. Toutes les idées pouvant amoindrir son influence paraissent les bienvenues.
Après avoir supprimé la redevance audiovisuelle, ce qui prive l’audiovisuel public de toute recette stable et le met en situation de quémander chaque année ses moyens budgétaires, le gouvernement veut aller plus loin. Il rêve de créer une grande holding, sorte d’ORTF revisité, regroupant toutes les chaînes publiques restantes et Radio France. Malgré l’hostilité des responsables de chaînes et de stations, qui ont dû conduire ces deux dernières années des plans massifs de licenciement et de suppressions de postes, il ne démord pas de son projet présenté au nom des synergies, des économies d’échelle et de l’efficacité.
En attendant, il a déjà obtenu une révision des grilles et la suppression d’émissions dérangeantes. « L’impertinence n’est plus de mise », constate le communiste Stéphane Peu.
Alors que le Rassemblement national réclame la disparition de l’audiovisuel public, jugé par trop « rebelle et gauchiste », la droite sénatoriale, dans la roue de Marine Le Pen, a présenté ces dernières semaines une série de propositions visant à supprimer de nouveaux écrans publicitaires et à réduire son autonomie. Tout ce qui peut asphyxier l’audiovisuel public, et renforcer le privé, est sur la table. Leurs propositions n’ont guère rencontré d’opposition au sein du gouvernement, qui entérine sans sourciller l’affaissement démocratique qui nous saisit.