L’EUROPE RONGÉE PAR LES EXTRÊMES DROITES
Au Parlement européen, même la plus écolo des commissions vote contre la biodiversité
Les membres de la commission environnement ont majoritairement rejeté mardi 28 juin le règlement sur la restauration de la nature, pierre angulaire de l’Europe en faveur de la biodiversité. Ce vote alerte sur le recul de l’écologie à Bruxelles, sous la pression de la droite et de l’extrême droite.
27 juin 2023 à 19h01
UnUn rapport de la Cour des comptes européenne, publié ce lundi 26 juin, alerte sur l’insuffisance des mesures climatiques mises en œuvre par l’Union européenne (UE). Concernant l’autre versant de la crise environnementale, celle de la biodiversité, c’est pire. Pour les eurodéputé·es de droite, d’extrême droite et une partie des libéraux européens, lutter contre l’extinction de masse des espèces vivantes n’est même pas négociable. C’est non, tout court.
Depuis plusieurs mois, ils mènent une charge véhémente contre un texte en faveur de la biodiversité. « Une provocation », « un danger », « un texte Frankenstein », selon les termes de la députée européenne Les Républicains (LR) Anne Sander (groupe PPE – droite). Aucun mot ne lui semble trop fort pour qualifier le règlement « sur la restauration de la nature » – un des piliers du « Pacte vert » européen.
Trois commissions parlementaires ont examiné le texte. Et les trois l’ont rejeté en bloc. Celles de l’agriculture et de la pêche, comme celle de l’environnement, qui s’est prononcée ce mardi 27 juin. Présidée par le macroniste Pascal Canfin, elle est pourtant réputée progressiste sur les questions environnementales.
Le parcours du texte s’annonce sous de très mauvais auspices. À l’issue des négociations en commissions, il devait être soumis au vote du Parlement en juillet. C’est finalement un amendement de rejet pur et simple qui sera présenté à l’ensemble des eurodéputé·es, dans un contexte politique particulièrement délétère pour toute avancée écologique.

Le soutien de Coca-Cola
Aujourd’hui 80 % des écosystèmes européens sont en mauvais état, selon un rapport de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), avec des conséquences extrêmement lourdes pour l’agriculture, la pêche, le climat, les réserves en eau potable ou la lutte contre les catastrophes naturelles. Pour inverser la tendance, le règlement sur la restauration de la nature mise sur un programme minimaliste.
L’idée est d’obliger les États membres de l’Union européenne (UE) à prendre des mesures pour restaurer 20 % des écosystèmes terrestres et marins d’ici à 2030 et tous les habitats dégradés d’ici à 2050. Si les États doivent faire quelque chose, ils ont une très grande latitude pour choisir la méthode et aucune obligation de résultat. Il n’y a pas non plus de mesures fortes, comme l’instauration de nouvelles zones protégées ou encore des objectifs de réduction de pesticides, cause majeure de la crise de biodiversité.
Preuve de son pragmatisme, cette législation a été soutenue par une coalition de multinationales, dont des géants de l’agroalimentaire tels Unilever, Nestlé ou Coca-Cola. Les États – même ceux dirigés par des conservateurs – sont également favorables au texte, selon leur position exprimée le 20 juin en Conseil de l’Union européenne.
C’est donc sur une base consensuelle que se sont engagées les négociations au sein des commissions parlementaires. Face à la fronde de la droite, le négociateur en chef, César Luena, un socialiste espagnol, a encore fait des concessions. « Lors des négociations, le [groupe] PEE a obtenu tout ce qu’il voulait sur les forêts, sur les terres agricoles, sur les délais, la flexibilité », a-t-il souligné lors d’une conférence de presse ce jeudi. Cela n’a pas suffi. « C’est l’idée même de faire quelque chose qui n’est pas passée », dénonce Caroline Roose, eurodéputée Europe Écologie-Les Verts (EELV), rapporteuse du texte en commission pêche.À LIRE AUSSILa droite européenne prête à tuer la biodiversité
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Un axe anti-écologie à l’approche des européennes de 2024
Politiquement, ce règlement crucial face à l’urgence environnementale arrive au mauvais moment. À l’approche des européennes de 2024, les conservateurs européens – menés par l’Allemand Manfred Weber – jouent la carte de l’anti-écologie pour rallier les votes agricoles et ceux de l’extrême droite.
« Le paysage politique est en train de se fixer pour les prochaines élections », constate l’eurodéputée EELV Marie Toussaint. « Il y a un trumpisme européen qui s’organise au sein de l’aile droite autour d’un front antivert, antiféminisme et antimigrants. Et une partie du PPE fait preuve d’un scepticisme sur la nécessité de préserver la nature », analyse Pascal Canfin, président macroniste de la commission environnement, qui défend cette loi, au contraire de nombreux membres de son groupe parlementaire Renew.À LIRE AUSSI« Pacte vert » : la droite européenne panique à l’idée de perdre le vote agricole
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Pour mener cette percée sur le front « antivert », le PPE a utilisé les « tactiques politiciennes les plus crasses », poursuit l’eurodéputée EELV Marie Toussaint. Il a notamment demandé aux eurodéputé·es PPE qui d’aventure seraient d’accord avec la restauration de la nature de ne pas se présenter au vote. C’est le cas par exemple du député PPE tchèque Stanislav Polčák, qui a respecté la consigne, selon ses déclarations sur Twitter : « Le rejet de la proposition par le PPE n’est pas une bonne décision, mais j’ai décidé de la respecter, et comme ma position est fondamentalement contre mon groupe, j’ai demandé à être remplacé lors du vote de jeudi en commission environnement. »
Finalement, près d’un tiers des député·es PPE siégeant au sein de cette commission ont été remplacé·es au moment fatidique. « Sans cette manipulation, nous aurions eu la majorité », estime Pascal Canfin.
Au-delà de ces stratégies parlementaires opaques, le PPE a mené une campagne de « fake news » selon laquelle les nouvelles règles européennes menaceraient la souveraineté alimentaire en rendant improductives 10 % des terres agricoles européennes. Ce dont il n’a jamais été question dans le règlement.
Autre marotte : ce règlement européen détruirait « des villages construits il y a plus de 100 ans pour créer des zones humides ». Une autre invention. À la mi-juin, plus de 3 300 scientifiques ont publié une lettre ouverte pour dénoncer une attaque fondée sur la « désinformation ». « Les opposants à ces nouvelles réglementations affirment qu’elles auront des effets néfastes sur les agriculteurs, la pêche et la société en général, écrivent-ils. Non seulement ces affirmations manquent de preuves scientifiques, mais elles les contredisent même. Cette loi est au contraire une pierre angulaire de la sécurité alimentaire et la santé humaine. »
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