Le plan Macron avec Marseille saboté par les émeutes. De toute manière ce dernier avait abandonné depuis longtemps les quartiers populaires.

ÉLYSÉE ET GOUVERNEMENT

Macron et les quartiers populaires : récit d’un abandon

Le président de la République devrait annoncer, lundi à Marseille (Bouches-du-Rhône), les contours de « Quartiers 2030 », son plan pour les banlieues et les quartiers prioritaires. Sur le terrain, élus et associatifs peinent à y croire, échaudés par six ans de rendez-vous manqués et de revirements du chef de l’État.

Ilyes Ramdani

25 juin 2023 à 19h27 https://www.mediapart.fr/journal/france/250623/macron-et-les-quartiers-populaires-recit-d-un-abandon

Jusqu’au bout, les maires de banlieue auront guetté un signe de l’Élysée. Début juin, un élu interroge : « Vous avez des infos, vous ? » Et puis, ces dix derniers jours, la rumeur se met à circuler dans un écosystème où tout le monde se connaît. « Il paraît qu’il va à Marseille fin juin », souffle un ancien ministre

Le cabinet d’Emmanuel Macron attend vendredi pour confirmer la nouvelle à une poignée d’invité·es : le président de la République s’exprimera sur sa stratégie pour les quartiers populaires lundi soir, dans un gymnase de la cité phocéenne.

Un représentant d’élus décline poliment l’invitation. « On est prévenus le vendredi pour le lundi d’un truc qu’on attendait depuis un an, c’est quand même fort », sourit-il. La promesse date en effet d’avril 2022 : alors en campagne pour sa réélection, le chef de l’État prend à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) « l’engagement » de doter son second quinquennat d’un « fil directeur », qu’il nomme « Quartiers 2030 ». Depuis, plus rien ou presque.

Le sujet n’a pas perdu grand-chose, pourtant, de son actualité. Les 6 millions de Français·es qui vivent en quartiers politique de la ville (QPV) n’ont toujours pas le même accès aux services publics que les autres, les mêmes revenus, les mêmes droits effectifs. Sans compter leur vulnérabilité, en moyenne plus grande qu’ailleurs, à la pollution, à un certain nombre de pathologies et même à la mort. Le tout dans un contexte d’inflation et de crise du logement qui frappent de plein fouet les habitant·es des quartiers populaires.

Autant de voyants rouges qui ont poussé une trentaine de maires de communes populaires à « lancer », dans une tribune au Monde fin mai« un cri d’alerte » à Emmanuel Macron. « Face à la détresse des habitants qui ont le sentiment d’être abandonnés par la République, nous demandons un plan d’urgence pour les banlieues, écrivent ces édiles, de tendances politiques différentes. Les banlieues sont au bord de l’asphyxie. »

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Emmanuel Macron doit annoncer lundi 26 juin un plan « Quartiers 2030 ».  © Photomontage Sébastien Calvet / Mediapart

La tribune n’a suscité aucune réponse de l’Élysée. Pas un coup de fil, pas une réunion. Ces jours-ci, l’entourage d’Emmanuel Macron a pris soin de dissiper les attentes autour de son plan. L’ambition « Quartiers 2030 » n’a même pas été mentionnée par les conseillers du chef de l’État qui présentaient aux journalistes le déplacement à Marseille, vendredi, lors d’une conférence téléphonique. Et les demandes de Mediapart d’en savoir plus sont restées lettre morte.

Une forme de désintérêt qui n’étonne pas Gilles Leproust, maire communiste d’Allonnes (Sarthe) et président de l’association Ville & banlieue. « Avec le président de la République, c’est une succession de rendez-vous manqués depuis 2017, affirme l’édile. Si l’avenir des quartiers populaires et de leurs habitants était une priorité pour lui, ça se saurait. » Son homologue de Trappes (Yvelines), Ali Rabeh, n’est pas plus tendre. « Macron s’est foutu des quartiers populaires pendant six ans, résume l’élu Génération·s. Il a engendré un ressentiment profond qu’expriment désormais tous les maires, quelle que soit leur tendance. »

L’histoire avait pourtant commencé par une danse du ventre. En 2017, le candidat Macron rythme sa campagne de déclarations d’amour à la France des quartiers populaires. Il annonce sa candidature depuis Bobigny (Seine-Saint-Denis) – un choix qui « n’a rien d’innocent », assume-t-il alors – et évoque pour la première fois cette « France des quartiers assignée à résidence ».

Au fil des déplacements, il laisse transparaître une approche économique et libérale des enjeux des quartiers populaires. C’est par l’émancipation individuelle et l’entrepreneuriat que les habitants et habitantes de ces territoires sortiront de leur impasse collective, explique-t-il en substance. Sur le plateau de Mediapart, en mars 2017, il évoque les « jeunes de Stains qui font chauffeur Uber » plutôt que d’aller « tenir les murs ou dealer » et critique les politiques publiques traditionnelles : « Qu’est-ce qu’on leur offre de mieux depuis trente ans ? »

Cette ligne, couplée à un discours ostensiblement libéral sur le plan social (il balaye les débats sur le voile, qu’il qualifie de « traumatismes du moment »), lui vaut un certain nombre de soutiens en banlieue. En Seine-Saint-Denis, l’écologiste Stéphane Gatignon, maire de Sevran, et le communiste Patrick Braouezec, président de la communauté d’agglomération Plaine Commune, appellent par exemple à voter pour l’ancien ministre de François Hollande.

La douche froide de l’été 2017… puis celle du printemps 2018

Accueilli dans une relative bienveillance par la majorité des acteurs politiques et associatifs des quartiers populaires, Emmanuel Macron réussit rapidement l’exploit de les fédérer contre lui. Quelques semaines après son élection, il signe un décret qui réduit de 11 % le budget de la politique de la ville. Au cours du même été, le gouvernement restreint le recours aux emplois aidés, prisés par les associations, et rabote les aides personnalisées au logement (APL). 

Dès la rentrée, plusieurs dizaines de maires de communes populaires se réunissent en états généraux et lancent « l’appel de Grigny »« La situation est critique », soulignent-ils, évoquant des « inégalités territoriales » qui « s’aggravent ». Face à la fronde, le président de la République promet, depuis Tourcoing (Nord), un « plan de bataille » et une « mobilisation nationale », dont il confie la préfiguration à Jean-Louis Borloo, ancien ministre et fondateur de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru). 

Pendant près d’un semestre, l’ancien maire de Valenciennes (Nord) consulte à tour de bras, reçoit les maires et les associations par dizaines et rend à l’exécutif un rapport de 160 pages. L’épisode qui suit est connu. Le président de la République convoque une centaine d’élu·es et de responsables d’associations à l’Élysée, le 22 mai 2018. Toutes et tous espèrent voir le président de la République concrétiser les préconisations du rapport Borloo, accueilli très positivement.

Sur scène, Emmanuel Macron laisse l’assistance bouche bée. « Je ne vais pas vous annoncer un plan banlieue », lance-t-il en préambule. La suite vire à l’humiliation pour Jean-Louis Borloo, dont l’activisme aurait particulièrement irrité le chef de l’État. « Ça n’aurait aucun sens que deux mâles blancs ne vivant pas dans ces quartiers s’échangent l’un un rapport et l’autre [sa mise en oeuvre] », lance ce dernier. Une « humiliation » pour Jean-Louis Borloo, cinglent plusieurs élus en sortant du palais présidentiel. 

L’épisode reste, aujourd’hui encore, la tache indélébile de la relation du président de la République aux quartiers populaires. « Après avoir vu ce qu’il a fait à Borloo, plus personne n’a envie de rédiger des notes ou de se casser la tête pour l’aider », note Ali Rabeh. Ce 22 mai 2018, Jean-Louis Borloo n’est pas le seul à en prendre pour son grade. Emmanuel Macron pointe aussi le « clientélisme » qui s’est « installé dans certains de nos quartiers »« parce que tout le monde y avait intérêt » ; une flèche directement adressée aux maires, qui en comprennent immédiatement le sous-titre.

On s’est réunis, on a bossé, on a fait des notes, des recours, des alertes. Mais il ne s’est jamais rien passé en retour.

Un membre du Conseil présidentiel des villes (CPV)

Si la formule a surpris, elle n’a rien d’une maladresse dans la bouche du chef de l’État, qui a souvent classé les maires dans le système des « corporatismes » qu’il abhorre. Pour contourner ces encombrants partenaires, il a tenté de faire émerger une contre-représentation des quartiers populaires en créant le Conseil présidentiel des villes (CPV). Une instance sans élu·es, où siégeaient des chef·fes d’entreprise, des responsables associatifs ou des personnalités du monde de la culture.

Là encore, l’opération vire à l’échec. Fin 2019, trois figures du CPV (sur 25 membres) en démissionnent, (entre autres) lassées par les polémiques gouvernementales sur le voile et l’islam : l’humoriste Yassine Belattar, le militant associatif Mohamed Mechmache et l’entrepreneur Saïd Hammouche. Au-delà de ces départs, l’instance se meurt progressivement, faute de retours de l’Élysée. « On s’est rendu compte qu’on tournait en rond, raconte un membre. Il n’y a rien à attendre de ce truc. On s’est réunis, on a bossé, on a fait des notes, des recours, des alertes. Mais il ne s’est jamais rien passé en retour. »

En même temps qu’il délaisse la « France des banlieues », l’exécutif multiplie les signaux à l’égard de la « France des territoires ». Une attention loin d’être désintéressée, alors que le camp présidentiel s’acharne à draguer un électorat périurbain et rural de plus en plus tenté par l’extrême droite. Pour la première fois en 2023, la dotation de solidarité rurale (DSR) a connu une augmentation plus forte que la dotation de solidarité urbaine (DSU). Un symbole qui n’a pas échappé aux initiés.

Dans l’agenda présidentiel, le sujet des quartiers populaires ne ressurgit qu’occasionnellement, à des moments bien précis. En février 2019, dans la foulée des « gilets jaunes », il consacre une étape de son « grand débat » aux élu·es des quartiers populaires, à Évry-Courcouronnes (Essonne). Le sujet retombe ensuite dans son anonymat habituel, jusqu’à la campagne présidentielle de 2022. Absentes du programme d’Emmanuel Macron, les banlieues ressurgissent dans son spectre à la faveur des scores qu’y fait Jean-Luc Mélenchon au premier tour.

Soucieux de convaincre l’électorat de Jean-Luc Mélenchon de voter pour lui, le président-candidat se rend à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) entre les deux tours. Il y redit à quel point « les habitants de nos quartiers populaires sont une chance pour notre République », rappelle son action en matière d’éducation (création des cités éducatives, dédoublement des classes de CP et CE1 en zone prioritaire). Le lendemain de sa réélection, il se rend cette fois à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise). « Je serai là pour nos quartiers tout au long de mon mandat »promet-il

La phrase ferait presque sourire les maires de communes populaires à qui on la soumet aujourd’hui. « Macron restera le président qui a invisibilisé la politique de la ville », souffle un ancien ministre de François Hollande. Depuis janvier 2021, les élu·es attendent que soit convoqué un nouveau Conseil interministériel des villes (CIV). « On a attendu une date pendant des mois », soupire Gilles Leproust, le président de Ville & banlieue. Le gouvernement a fait savoir la semaine dernière que le prochain CIV aurait lieu le 30 juin prochain à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines).

Une vision économique de l’avenir des quartiers

Vu des quartiers populaires, le second mandat d’Emmanuel Macron ressemble comme deux gouttes d’eau au premier. Et la nomination d’Olivier Klein au ministère de la ville et du logement n’y a rien changé. « J’ai rarement vu un ministre faire autant l’unanimité contre lui », pointe une députée Renaissance de banlieue. En privé, plusieurs cadres de la majorité, dont la présidente du groupe macroniste à l’Assemblée nationale, Aurore Bergé, militent activement pour son départ.

Même parmi ses anciens collègues, l’ancien maire socialiste de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) a vu ses soutiens fondre comme neige au soleil. « Il s’est fait bouffer par la technique et par Bercy, juge un ancien ministre de la ville. Il fait partie de ceux pour qui être ministre est une fin en soi. Mais quelle vision a-t-il portée ? » Le maire communiste de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), Patrice Leclerc, abonde : « C’est un échec sur toute la ligne. Il est sympa mais il est totalement impuissant. Ça ne pouvait pas en être autrement dans un gouvernement qui mène une telle politique, qui méprise autant les quartiers populaires. » 

L’élu alto-séquanais touche du doigt la question centrale : celle de l’orientation politique d’Emmanuel Macron. « Il a une vision très anglo-saxonne du sujet, note un de ses interlocuteurs. Pour lui, la réussite dans les quartiers passe par la réussite individuelle. La dimension sociale du sujet des quartiers ne rentre pas dans son logiciel. » Lundi, dans le gymnase marseillais où il devrait aborder la thématique, il se dit qu’il le fera sous l’angle de l’emploi et de l’entrepreneuriat.

Les attentes sont grandes, pourtant, sur la rénovation urbaine, le logement, l’accès aux services publics, la sécurité et la relation police-population, la lutte contre les discriminations, l’avenir des petites associations en grande souffrance. Moussa Camara, fondateur de l’association Les Déterminés qui œuvre pour l’insertion des jeunes de banlieue, veut y croire. « C’est le plan de la dernière chance, glisse cet interlocuteur régulier des pouvoirs publics. Macron a la volonté de faire bouger les choses, on va voir ce qu’il va en faire cette fois-ci. »

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8 décembre 2019

« Quand on est maire d’une commune populaire, il vaut mieux être optimiste », sourit Gilles Leproust. Même le sceptique Ali Rabeh, depuis son bureau de Trappes, ne condamne pas d’avance l’intervention présidentielle. « C’est possible qu’il nous surprenne tous, qu’il sorte les pépettes et qu’il nous dise : “Allez les gars, utilisez ça bien !”, ose ce proche de Benoît Hamon. Les idées sont sur la table, il pourrait les reprendre sans tourner le dos à ce qu’il est. » 

À Marseille, la militante associative Katia Yacoubi, coordinatrice des propositions sur le sujet de La France insoumise, suivra cela d’un œil averti. « Avant, on attendait les plans, on applaudissait quand on nous donnait un peu d’argent, se souvient-elle. Mais cette période est finie, on ne fait plus confiance aveuglément. Désormais, on veut suivre les projets de A à Z, on veut qu’ils soient suivis par des acteurs de terrain et on veut voir s’ils répondent vraiment aux besoins des habitants. Après tout, qui les connaît mieux ? C’est Macron ou c’est nous ? »

Ilyes Ramdani

Quartiers populaires: une politique invisible

Violences policières, école, discriminations… Que fait le gouvernement pour les quartiers populaires ? Débat entre le militant Mohamed Mechmache et Julien Denormandie, ministre chargé de la ville et du logement.

Ellen Salvi et Ilyes Ramdani (Bondy Blog)

8 décembre 2019 à 12h24

https://www.youtube.com/embed/vUti58bhnCM?enablejsapi=1© Mediapart

« En banlieue, ça fait vingt ans qu’on est “gilets jaunes”. » En présentant Les Misérablesà Cannes en mai dernier, Ladj Ly avait interpellé Emmanuel Macron pour lui proposer de venir découvrir le film dans sa cité de Montfermeil. Le président de la République l’a finalement vu sur DVD courant novembre. Et il en aurait été « bouleversé », à en croire le JDD. Un indiscret qui a fait bondir les acteurs de terrain, qui ne digèrent pas la façon dont le chef de l’État a balayé, en mai 2018, les travaux menés par Jean-Louis Borloo.

https://youtu.be/vUti58bhnCM

Cette séquence a marqué les esprits et elle continue plus d’un an après à masquer la politique de la ville du gouvernement. Depuis le début du quinquennat, « tout ce qu’on a fait n’a pas toujours été bien fait, mais ce qui est sûr c’est qu’on a énormément travaillé », se défend Julien Denormandie, ministre en charge de la ville et du logement, qui débat avec Mohamed Mechmache, porte-parole de l’association ACLEFEU et président de la coordination nationale Pas sans nous.

Interrogés par Ellen Salvi de Mediapart et Ilyes Ramdani du Bondy Blog, les deux hommes abordent la question des violences policières (1 min 50 s), au cœur du long-métrage de Ladj Ly, avant de revenir sur les débats autour du voile, du communautarisme et de l’immigration, qui ont pollué la rentrée et ont poussé Mohamed Mechmache à quitter le « Conseil présidentiel des villes » créé par l’exécutif pour trouver des solutions pour les quartiers populaires (15 min 49 s).À LIRE AUSSIQuartiers direct

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Le militant se dit « fatigué d’avoir alerté pendant des années ». Il en a « marre de ne pas être entendu »« On continue de nous traiter comme des exceptions », regrette-t-il face à Julien Denormandie qui assure de son côté vouloir porter une « politique de réussite républicaine ». Dans la deuxième partie de l’émission, tous deux reviennent dans le détail sur les urgences vieilles de trente ans qui minent les quartiers populaires et les moyens nécessaires pour résoudre enfin celles-ci : rénovation urbaine, services publics, école, asphyxie des associations, discrimination à l’embauche…
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Ellen Salvi et Ilyes Ramdani (Bondy Blog)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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