Doublons, produits non prescrits : les 450 médicaments « essentiels » vivement critiqués
Par F. Na le 26-06-2023

Alors que les ministres de la Santé et de l’Industrie ont présenté mi-juin la liste des 450 médicaments classés « essentiels », des voix s’élèvent pour la contester.
« Pour ces molécules, les industriels devront avoir quatre mois de stock », a annoncé François Braun lors de la divulgation de la liste des 450 médicaments dits essentiels. Mais deux semaines après la publication, des critiques se font entendre, relève le journal Le Monde.
Certains médicaments figurant dans la liste sont classés « sans intérêt thérapeutique majeur » par la HAS, et d’autres ne sont plus prescrits depuis des années. Par exemple, la fluindione fait partie de la liste des médicaments « essentiels ». Pourtant, depuis 2018 et un avis de l’ANSM, cet anticoagulant n’est plus prescrit.
D’autre part, note Le Monde, une centaine de médicaments sont redondants. Cinq médicaments indiqués dans la prise en charge du reflux gastro-oesophagien sont listés. « Pourquoi en mettre cinq alors qu’ils sont totalement subsituables ? », s’interroge Bernard Bégaud, expert en pharmacovigilance.
Par ailleurs, certains médicaments brillent par leur absence. Une seule molécule pour traiter la tuberculose, alors qu’il en faut trois. Aucun bronchodilatateur, essentiel dans le traitement de l’asthme.
Au ministère de la Santé, on fait valoir que cette liste est évolutive. Une deuxième version devrait en effet voir le jour d’ici quelques mois.
[avec lemonde.fr]
Médicaments essentiels : la liste du gouvernement qui fâche les médecins
Trop de produits ayant un même usage, des oublis et même des principes actifs retirés des prescriptions… Les griefs des professionnels sont nombreux après la présentation des 450 médicaments qui devront être stockés, pour éviter les pénuries.
Par Nathalie BrafmanPublié hier à 18h45, modifié à 10h00
Temps de Lecture 4 min.

Antidiabétiques, antibiotiques, anticoagulants, antidépresseurs, antipsychotiques… Plus de deux semaines après sa publication, la liste des 450 médicaments dits essentiels présentée comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre les pénuries, par François Braun, ministre de la santé, et Roland Lescure, ministre de l’industrie, soulève des critiques. « Pour ces molécules, les industriels devront avoir quatre mois de stocks », a annoncé le premier.
Si la plupart des professionnels de santé contactés par Le Monde saluent l’intention, ils fustigent l’opacité de la méthode et s’étranglent de voir certains médicaments y figurer et d’autres pas. Le plus surprenant étant la présence de médicaments positionnés comme étant sans intérêt thérapeutique majeur par la Haute Autorité de santé, qui n’a pas été sollicitée, et ceux qui ne sont plus prescrits depuis belle lurette.
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« Il y a eu une volonté de partir des prescripteurs. En soi, ce n’est pas forcément une mauvaise chose et cela explique peut-être que la Société française de pharmacologie et de thérapeutique [SFPT] n’ait pas été consultée, mais, dans certains domaines, il arrive parfois que les prescriptions ne soient pas totalement raccord avec les recommandations les plus récentes et que, par conséquent, cela puisse aboutir à des erreurs ou à quelques incongruités », souligne Dominique Deplanque, président de la SFPT.
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Exemple avec la présence de la fluindione (plus connu sous le nom de Previscan). Depuis 2018 et un avis de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), cet anticoagulant est banni de toute nouvelle prescription. L’ANSM non plus n’a pas été sollicitée.
« Manque de professionnalisme »
La redondance – une centaine – de certains médicaments est aussi critiquée. De fait, on trouve cinq médicaments indiqués dans la prise en charge du reflux gastro-œsophagien. « Pourquoi en mettre cinq, alors qu’ils sont totalement substituables ? », s’interroge Bernard Bégaud, expert en pharmacovigilance, pour qui « si cette liste avait été relue correctement elle aurait été corrigée ».Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
A l’inverse, dans certaines spécialités, il y a des trous béants. Comme en pneumologie où il n’y a qu’une molécule pour traiter la tuberculose alors qu’il en faut trois. Quant aux bronchodilatateurs, comme la Ventoline, pour traiter l’asthme, ils font cruellement défaut.
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La Société française de rhumatologie n’a pas manqué de réagir, regrettant qu’il n’y ait ni corticoïdes injectables, ni traitements contre l’ostéoporose ou encore les rhumatismes inflammatoires. « Nous avons appris l’existence de cette liste par voie de presse, regrette Thierry Schaeverbeke, son président. Cela manque singulièrement ou d’élégance ou même de professionnalisme. Il faut au minimum s’entendre sur la définition que l’on donne d’un médicament “essentiel”. Dans ma spécialité, il y a des traitements indispensables qui, s’ils venaient à manquer, feraient retourner nos patients vingt ans en arrière. »
Hélène Verdoux, elle, ne décolère pas. « Le problème est non pas qu’il manque des médicaments, mais que certains d’entre eux sont totalement anecdotiques, comme les antidépresseurs trazodone et bupropion, qui ne sont jamais prescrits, affirme cette psychiatre et épidémiologiste à l’université Bordeaux-II. La démarche scientifique qui a prévalu à la constitution de cette liste ne repose pas sur une expertise clinique, pharmacologique, ni sur l’utilisation des données d’utilisations par la CPAM [Caisse primaire d’assurance-maladie]. »
Calendrier serré
Du côté de la médecine générale, on râle aussi. « On a l’impression que les sociétés savantes sollicitées ont travaillé en silo. Les médecins généralistes et les associations de patients auraient pu avoir une vision un peu plus transversale. Nous prescrivons souvent des médicaments qui ne relèvent pas forcément de l’avis d’un spécialiste », affirme Olivier Saint-Lary, président du Collège national des généralistes enseignants.
Pierre Albaladejo, le président de la Société française d’anesthésie et de réanimation, ne cache pas une pointe d’agacement face à ces critiques. C’est sur la base de l’expérience de ces deux spécialités, régulièrement confrontées à des problèmes d’approvisionnements, voire de pénurie, que cette liste a été établie.
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Petit retour en arrière. En 2018, cette société savante a donné à l’Agence nationale de sécurité du médicament une liste de médicaments essentiels en anesthésie. Même chose en 2020 pour la réanimation. « Pour y parvenir, nous avons utilisé la criticité thérapeutique. Pour chaque médicament, on se pose la question de savoir s’il est fréquemment utilisé et, si on ne l’a pas, est-ce que c’est grave ? Même chose pour les médicaments peu fréquemment utilisés mais qui sont indispensables pour la santé de certains patients », explique-t-il.
Problème, le calendrier choisi s’est avéré serré. Devant la difficulté d’obtenir rapidement un consensus de toutes les sociétés savantes, il a été décidé de partir des organes (cœur, rein, cerveau…) et d’y ajouter d’autres spécialités (infectiologie, endocrinologie…) ainsi que la Société française de pharmacie clinique. Au total, quatre cents experts de huit sociétés savantes ont planché pendant plusieurs mois.
Deuxième version d’ici quelques mois
Mais qui sont-ils ? Quels sont leurs liens avec les laboratoires ? Impossible de le savoir. « Lorsque la Haute Autorité de la santé publie ses recommandations, il y a toujours la liste nominative des sociétés et des experts sollicités », rappelle Dominique Deplanque, de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique, qui s’étonne de ne pas avoir été sollicité. « Si l’on fait une liste de médicaments essentiels, alors il faut les définir médicalement avec une gestion des liens d’intérêts, ce qui n’est pas le cas », ajoute Mathieu Molimard, pneumologue et professeur de pharmacologie médicale à Bordeaux.
« Tous les médicaments qui ont été proposés sont dans leur très grande majorité des molécules matures pour lesquelles aucun laboratoire ne fait de la publicité », s’irrite en retour Pierre Albaladejo. Dans l’entourage du ministre de la santé, on balaie aussi tout risque de conflits d’intérêts : « On voit la critique émerger. La méthode qui a été utilisée permet de neutraliser les effets opportunistes ponctuels ».
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A l’arrivée, néanmoins, la liste publiée diffère de celle initialement proposée. « Nous n’avons pas vu la dernière version, se défend ainsi Pierre Albaladejo. Et c’est le ministère qui a décidé de rajouter tous les médicaments d’une même classe alors que nous n’en avions mis qu’un. C’est aussi lui qui a introduit des médicaments de santé publique [vaccins, contraception et lutte antitabac]. »
Au ministère, on fait valoir que cette liste est évolutive. Une deuxième version devrait en effet voir le jour d’ici quelques mois. Quoi qu’il en soit, pour Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, cette liste ne permettra pas d’empêcher les pénuries. « Il faut s’attaquer aux causes structurelles et établir une production locale au moins en partie publique des principes actifs de certains médicaments », défend-il, rappelant que, depuis le premier mandat d’Emmanuel Macron, le nombre de signalements de médicaments en tension a été multiplié par six, passant de 538 à plus de 3 000.
« Médicaments essentiels : contre la pénurie, un listing de malade »
Date de publication : 30 juin 2023

Dans Libération, Christian Lehmann, médecin et écrivain, « revient sur la liste de médicaments essentiels demandée par le ministère de la Santé et établie semble-t-il «en dépit du bon sens» ».
Le médecin rappelle ainsi qu’« après avoir très longtemps minimisé la réalité vécue au quotidien par les soignants, le ministère de la Santé a annoncé se saisir du problème au premier trimestre 2023, et publie fin juin, en partenariat avec le ministère de l’Industrie, une liste de 450 médicaments essentiels ».
« Pour préserver la sécurité sanitaire, un plan de relocalisation de la production de médicaments sera mis en place en France, quand la politique de génériques, pendant des années, avait «profité» de la mondialisation, en délocalisant, avec les aléas qu’on a pu constater pendant la crise du Covid. La liste concerne donc 450 médicaments dont les industriels devront assurer en permanence un stock de 4 mois. Mais à sa publication, médecins et pharmaciens sont tombés de leur chaise », note Christian Lehmann.
Mathieu Calafiore, médecin généraliste, maître de conférences des universités et directeur du département de médecine générale de Lille, réagit : « Au lieu de privilégier un ou deux médicaments essentiels dans chaque situation thérapeutique, on se retrouve par exemple avec toute la liste des inhibiteurs de la pompe à protons, des médicaments utilisés dans le reflux gastro-œsophagien, les gastrites et les ulcères. On trouve donc des molécules cousines quasi-interchangeables et même l’esomeprazole, forme lévogyre de l’oméprazole ou Mopral, sans efficacité supplémentaire ».
« On trouve aussi des médicaments de dernière ligne du diabète, les gliptines, dont on connaît les risques d’effets indésirables pancréatiques, mais aucun effet sur la mortalité liée au diabète.
En cardiologie on a toute la liste des bétabloquants, ce qui est redondant. Toutes les statines, utilisées pour lutter contre l’excès de cholestérol, quand seules certaines d’entre elles ont prouvé une efficacité chez certains patients sur la mortalité vasculaire. (…)
Par contre, on ne trouve aucune contraception hormis la contraception d’urgence, ni aucun dispositif intra-utérin… ni aucun corticoïde, ni l’ibuprofène, ni le naproxène, médicament anti-inflammatoire non stéroïdien très utilisé. Cette liste est faite en dépit du bon sens », observe le médecin.
Christian Lehmann remarque que « la liste semble avoir été établie en se basant sur une méthodologie déjà appliquée par la Société française d’anesthésie et de réanimation en 2018, et est défendue par son président, Pierre Albaladejo. Dans le Monde, il explique que 400 experts de 8 sociétés savantes ont planché pendant plusieurs mois, avant de reconnaître que la liste publiée au final par les ministères de la Santé et de l’Industrie… diffère de celle proposée par les experts ».
« Le cabinet de François Braun fait valoir que la liste est évolutive, et qu’une nouvelle version verra le jour dans quelques mois. On se croirait revenu au début de la crise Covid, quand certains sortaient des thérapeutiques de leur poche, à l’intuition, au motif de l’urgence », observe le médecin et écrivain.
Pierre de Bremond d’Ars, généraliste et président du collectif No FakeMed, rappelle pour sa part que « l’OMS publie depuis 1977 une liste de médicaments essentiels, mise à jour tous les 2 ans, la dernière datant de septembre 2021. La définition en est claire. Les médicaments essentiels sont ceux qui répondent aux besoins de santé prioritaires d’une population. Ils sont sélectionnés en tenant dûment compte de la prévalence de la maladie et de la pertinence pour la santé publique, des preuves d’efficacité et de sécurité et du rapport coût-efficacité comparatif ».
« Ils sont destinés à être disponibles à tout moment dans les systèmes de santé fonctionnels, sous des formes posologiques appropriées, de qualité garantie et à des prix abordables pour les individus et les systèmes de santé », continue le praticien.