Lobbying : « Il faudrait obliger les entreprises du système alimentaire à déclarer les moyens financiers et humains consacrés à leurs activités d’influence »
Tribune
Daniel BenamouzigSociologue, directeur de recherche au CNRSEve FouilleuxPolitiste, directrice de recherche au CNRS
Alors que le gouvernement doit, cet été, définir, sa stratégie nationale pour l’alimentation, le sociologue Daniel Benamouzig et la politiste Eve Fouilleux, membres du Conseil national de l’alimentation, mettent en garde, dans une tribune au « Monde », sur les possibles pressions de l’industrie agroalimentaire.
Publié hier à 14h30, modifié hier à 15h16 Temps de Lecture 4 min.
La « stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat » (Snanc), en cours de préparation, scellera la politique alimentaire française à l’horizon 2030. Elle donne lieu à de nombreuses contributions publiques et tractations plus discrètes de la part d’acteurs économiques, institutionnels, associatifs ou politiques.
Alors que les politiques alimentaires résultent, depuis l’après-guerre, d’une cogestion entre le secteur agro-industriel et les pouvoirs publics, la Snanc peut marquer une évolution, à condition qu’elle ne reste pas otage d’intérêts particuliers.
La prise en compte explicite d’enjeux climatiques et de nutrition en matière de politique alimentaire signale deux exigences fortes, fondées sur les données de la science. Une exigence écologique d’abord : le modèle agro-industriel, dont provient l’immense majorité des aliments consommés en France, repose sur une agriculture spécialisée et standardisée utilisant massivement chimie et énergies fossiles. Ses dégâts en matière d’effet de serre ainsi que sur les écosystèmes et la biodiversité, sur la qualité de l’air et de l’eau, sont majeurs. Les scientifiques alertent sur ces problèmes depuis des décennies.
Trop gras, trop salé, trop sucré
Une exigence sanitaire et nutritionnelle ensuite : outre les travailleurs agricoles et les riverains, les consommateurs voient leur santé menacée par les résidus de pesticides, les additifs alimentaires et les procédés de transformation agroalimentaires. Les consommateurs sont aussi victimes de leur « environnement alimentaire », c’est-à-dire des éléments qui les conduisent à acheter certains produits plutôt que d’autres (accessibilité dans les magasins, stratégies marketing, logiques de distribution…).
Les Français en sont conduits à manger trop gras, trop salé, trop sucré, trop transformé, et à manger trop de produits d’origine animale, de viande en particulier. Les maladies liées à l’alimentation, comme le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires ou l’obésité, explosent. Là encore, le consensus scientifique est très large et les chercheurs alertent.
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Dans ce contexte, la Snanc doit engager la France vers une réorientation décisive. Elle nécessite des incitations économiques fortes pour que les agriculteurs puissent changer de modèle productif. Elle requiert une responsabilisation des industriels et des distributeurs dans la construction du système alimentaire, à travers des initiatives innovantes et des réglementations contraignantes, en matière d’interdiction de la publicité pour certains produits par exemple. On ne peut plus faire porter toute la responsabilité de leur alimentation sur les seuls consommateurs.
Un véritable droit de veto
Le 5 avril, le Conseil national de l’alimentation (CNA) a adopté une contribution relative à la Snanc après avoir consulté ses membres dans des délais rapides mais respectueux des procédures de cette instance consultative, ouverte aux parties prenantes des politiques alimentaires.
Lire la tribune : « Le lobby agricole s’arc-boute sur le vieux monde »Certaines propositions prennent la voie d’une réponse aux alertes scientifiques évoquées. Mais elles donnent aussi lieu à la formulation de nombreux avis minoritaires,énoncés par la partie dominante de la profession agricole, par l’industrie agroalimentaire et par la grande distribution, qui ont pourtant elles-mêmes contribué à façonner ces propositions du CNA. Ces réserves peuvent être interprétées de diverses manières.
Signalant une absence de consensus sur certaines mesures, on peut les lire comme des appels à leur abandon prématuré. Il est à craindre que, par pragmatisme, les pouvoirs publics ne lisent le document en ce sens. Aux yeux d’un ministre de l’agriculture [Marc Fesneau] manifestement à l’écoute des intérêts sectoriels, se vantant à l’occasion de « dire du bien des pesticides », l’absence de consensus pourrait donner lieu à une fin de non-recevoir. Cela équivaudrait à conférer aux opposants un véritable droit de veto, qui nous paraît exorbitant au regard des enjeux environnementaux et sanitaires.
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Mais, en filigrane, ces oppositions révèlent autant de lignes rouges aux yeux de certains acteurs économiques, ainsi que les fronts qu’ils sont prêts à ouvrir pour défendre leurs intérêts. En explicitant leurs points de vue, le document du CNA ne dresse rien de moins que la carte des batailles qu’ils sont susceptibles d’engager pour s’opposer à certaines mesures.
Plus de connaissance et de transparence
Est-il dès lors possible de rester spectateur face à de tels risques planifiés de mise en échec ? Déjà des associations et des élus s’en émeuvent et se mobilisent. Notre point de vue n’est ni celui d’acteurs économiques, ni celui de militants ou d’associations sectorielles. Il est celui de chercheurs observant ces dynamiques avec inquiétude, soucieux d’introduire plus de connaissance et de transparence dans les processus de décision publique.
Nous formulons, tout comme le Haut Conseil de la santé publique l’a suggéré dans son avis sur la Snanc, une proposition simple pour rendre plus explicite et quantifiable le travail de lobbying qu’exercent sans discontinuer les représentants d’acteurs économiques en matière de politique alimentaire. L’objectif est de faire obligation aux entreprises du système alimentaire et à leurs relais de déclarer les moyens financiers et humains qu’ils consacrent chaque année à leurs activités promotionnelles et d’influence. La démarche n’a rien d’utopique ; elle est déjà mise en œuvre depuis 2013 dans le secteur pharmaceutique, depuis le scandale du Mediator.
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La Haute Autorité de transparence de la vie publique recueille une partie de ces informations, mais de manière restrictive et limitée. Les activités d’influence de l’industrie agroalimentaire se déploient aujourd’hui presque sans contrôle dans les mondes de la recherche scientifique, de la décision publique et auprès d’acteurs sociaux ou philanthropiques, y compris à l’échelle territoriale. La connaissance précise de ces activités d’influence ne supprimera certes pas leur portée, mais elle y contribuera. Elle favorisera un débat public plus transparent, permettant que les liens les plus problématiques soient identifiés et, le cas échéant, combattus.
La définition d’une stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat nécessite que l’ensemble des acteurs y soient associés, sans que certains ne cherchent, par avance et à l’insu de tous, à distordre le bien commun.
Daniel Benamouzig, sociologue, directeur de recherche au CNRS, est titulaire de la chaire Santé de Sciences Po et membre du Conseil national de l’alimentation ; Eve Fouilleux, politiste, directrice de recherche au CNRS, est membre du Conseil national de l’alimentation
Agriculture : tout est à changer
Le modèle agricole français reste le symbole de l’inadaptation du système économique à la double crise du climat et de la biodiversité.
- « La politique agricole commune est une aberration en regard de l’impact climatique et environnemental de l’agriculture », par Hannes Lorenzen, président de l’Agricultural and Rural Convention 2020
- « L’humanité sait, depuis dix ans, fabriquer des nourritures sans agriculture », par Gilles Fumey, professeur de géographie à Sorbonne Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe (Sirice, Sorbonne Université-CNRS)
- « Fournir une alimentation de qualité accessible à tous devrait être une préoccupation majeure des pouvoirs publics », par Jean-Philippe Martin, historien
- « Le lobby agricole s’arc-boute sur le vieux monde », par Gilles Luneau, journaliste et réalisateur
- « Comment déclencher un mouvement général de l’agriculture française pour faire face au changement climatique ? », par Bertrand Valiorgues, professeur de stratégie et développement durable à Emlyon Business School
Daniel Benamouzig(Sociologue, directeur de recherche au CNRS) et Eve Fouilleux(Politiste, directrice de recherche au CNRS)