Les aspects entourant le drame de Nanterre ont déjà été maintes fois exposés et analysés : la nécessité impérieuse d’une réforme de la police et du contrôle de ses actions, de sa doctrine de maintien de l’ordre, ainsi que de son approche envers la jeunesse d’origine maghrébine et africaine (Tribune de Rachid Benzine politologue)

Mort de Nahel M. : « La seule question qui ressurgit violemment une fois passée la peine face au décès d’un adolescent, c’est celle des raisons de l’inaction »

Tribune

Rachid BenzinePolitologue

Le politologue et écrivain Rachid Benzine regrette que, quarante ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, la France n’ait pas avancé sur ces questions, et a même régressé sur certains points, dans une tribune au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 16h30, modifié à 17h58  Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/06/30/mort-de-nahel-m-la-seule-vraie-question-qui-ressurgit-violemment-une-fois-passee-la-peine-face-au-deces-d-un-adolescent-c-est-celle-des-raisons-de-l-inaction_6179993_3232.html#:~:text=La%20réponse%20%3A%20la%20mobilisation

Un drame récurrent : un jeune homme de 17 ans perd la vie à la suite d’un refus d’obtempérer, tué par un représentant des forces de l’ordre. Une triste nouvelle qui nous plonge dans un sentiment de déjà-vu. L’enquête en cours et les décisions judiciaires à venir tenteront de dévoiler les circonstances précises de cette tragédie.

Cependant, sur le fond, les aspects entourant ce drame ont déjà été maintes fois exposés et analysés : la nécessité impérieuse d’une réforme de la police et du contrôle de ses actions, de sa doctrine de maintien de l’ordre, ainsi que de son approche envers la jeunesse d’origine maghrébine et africaine.

Les marches blanches sans conséquences, les discours victimaires de part et d’autre, les entrepreneurs identitaires qui enveniment les blessures, les politiques irresponsables qui cherchent la provocation au lieu de la dignité et du consensus, et surtout le fait que les premières victimes des émeutes sont les habitants des quartiers où les services publics sont détruits… Combien de fois cela a-t-il déjà été écrit et documenté ?

Lire aussi l’entretien avec Jacques de Maillard :   Mort de Nahel M. : « Nous sommes aujourd’hui dans une situation où domine le rapport de force et où rôde le spectre de 2005 »

La seule vraie question qui ressurgit violemment une fois passée la peine face à la mort d’un adolescent, c’est celle des raisons de l’inaction. Pourquoi, quarante ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui dénonçait en 1983 ces « morts violentes » et leur traitement injuste par les parquets et tribunaux, le pays n’a-t-il pas avancé sur cette question ? Pourquoi a-t-il même régressé à certains égards ?

Qu’a-t-on bâti pour tenter de construire des relations équilibrées entre les populations pauvres des banlieues populaires et la police ? Quasiment rien. Il y a bien longtemps, en effet, qu’ont été abandonnées la politique de prévention de la délinquance, prônée dans les années 1980 par le député Gilbert Bonnemaison, et la politique d’enseignement des droits de l’homme dans les commissariats voulue par le ministre Pierre Joxe.

Face à l’augmentation de la pauvreté et de la désespérance dans les quartiers populaires, on a essentiellement développé, surtout depuis 2005, des techniques de maintien de l’ordre calquées plus ou moins sur celles des Etats-Unis ou de la police israélienne. Des techniques parfois efficaces en ce qui concerne les gains d’ordre public, mais qui ont eu pour effet d’accroître les tensions entre les forces de police et les populations concernées, de détruire toute communication vraie entre elles.

L’égalité loin d’être une réalité

Il aurait sans doute été préférable de s’inspirer de la police allemande, qui accorde davantage d’importance à la communication avec les populations et bénéficie d’une formation bien plus poussée que la nôtre. Le débat incessant sur la police de proximité, démantelée par Nicolas Sarkozy, demeure non résolu. Pour ne rien arranger – et c’est un euphémisme ! –, les idées d’extrême droite, qui gagnent du terrain depuis quarante ans dans l’opinion publique, en gagnent aussi parmi les policiers (comme en témoignent les enquêtes sur les intentions de vote). Dans ces conditions, que peut-on espérer d’une telle police ?

La question cruciale des relations entre l’institution policière et les populations des quartiers, majoritairement issues de l’ancien empire colonial français, reste un impensé majeur. Tant que cette question ne sera pas abordée de manière radicale, nous ne pourrons pas espérer de changement positif significatif.

La France souffre de son héritage colonial. Dans les faits, l’égalité entre les citoyens est loin d’être une réalité, les populations issues de l’ancien empire étant encore largement stigmatisées et perçues comme « suspectes » (comme durant la période de la guerre d’Algérie). Si nous ne sommes pas capables de mettre tout cela sur la table et d’en discuter ensemble, les choses ne feront qu’empirer.

L’institution judiciaire, quant à elle, a beaucoup plus changé en quarante ans que l’institution policière. D’abord, elle s’est beaucoup féminisée. Ensuite, elle n’hésite plus à emprisonner des personnalités politiques, des chefs d’entreprise, des artistes connus quand des délits et crimes peuvent leur être reprochés. A l’égard des banlieues populaires, cependant, elle reste frileuse, d’abord soucieuse de ne pas trop déplaire à ses partenaires policiers. Un exemple flagrant vient de nous en être donné avec une autre histoire : celle du jeune Guinéen de 19 ans Alhoussein Camara, tué par un tir de policier en Charente le 14 juin. Le policier a été mis en examen pour homicide volontaire le 29 juin… mais il a été laissé en liberté.

Bien sûr, des budgets ont aussi été votés au fil des années sur le logement, sur l’éducation, mais la question principale, celle de la cohésion nationale et de ce qui nous lie à nos institutions, n’a pas été traitée. Le malaise profond qui touche toute l’action publique locale n’est pas considéré.

La réponse : la mobilisation

Beaucoup proposent aujourd’hui d’échanger « justice » contre « paix ». L’idée de ce troc est un aveu d’échec, car il suppose que les émeutes seraient devenues la seule hypothèse pour que les institutions, judiciaires en l’occurrence, fassent enfin leur travail. C’est une erreur que de nombreux acteurs doivent dépasser. Le « défouloir » des destructions des dernières nuits n’a rien de légitime et ne peut pas produire de justice.

La réponse est celle de la mobilisation, de l’organisation et de la représentation démocratique, afin de construire par la participation politique des institutions, la police comme la justice ou l’école, « non humiliantes ». Seules des institutions reconnues par les citoyens et qui reconnaissaient les citoyens peuvent permettre de reconstruire la légitimité du monopole de la violence dont est censé disposer l’Etat.

Lire aussi l’entretien :    Fabien Truong, sociologue : « Dans ces quartiers, la pauvreté et l’insécurité sont des réalités concrètes. C’est pourquoi cette colère est politique »

Des propositions ont déjà été faites à ce sujet. J’en ai émis moi-même dans le cadre d’un travail pour « une politique publique de la reconnaissance » afin que citoyens et institutions se reconnaissent mutuellement et se retrouvent dans des espaces intermédiaires sur le seuil des institutions. Mais d’autres ont également avancé des idées et les bonnes volontés ne manquent pas. Y a-t-il cependant une volonté politique de les mettre en œuvre ? Si le ministre de l’intérieur, si prompt dans le passé aux déclarations incendiaires, appelle, ces jours-ci, au calme, quel est son bilan à la tête du ministère ?

Il ne reste, au fond, qu’une seule question à poser pour que le choc provoqué par la mort de Nahel ne soit pas vain : la reconstruction de la cohésion de notre pays va-t-elle enfin devenir une priorité politique ?

Rachid Benzine est politologue, chercheur associé au fonds Paul Ricœur, et écrivain. Il est notamment l’auteur de Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? (Seuil, 2016) et de La République, l’Eglise et l’islam. Une révolution française(avec Christian Delorme, Bayard, 2016).

Rachid Benzine(Politologue)

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L’ONU épingle la France pour les « profonds problèmes de racisme et de discrimination raciale parmi les forces de l’ordre »

Inquiète des émeutes qui ont éclaté depuis la mort de Nahel M. La porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a appelé les autorités à s’assurer que l’usage de la force par la police respecte certains principes. 

Le Monde avec ReutersPublié aujourd’hui à 15h44, modifié à 15h51 https://www.lemonde.fr/international/article/2023/06/30/l-onu-epingle-la-france-pour-les-profonds-problemes-de-racisme-et-de-discrimination-raciale-parmi-les-forces-de-l-ordre_6179983_3210.html

Après la mort de Nahel M., 17 ans, lors d’un contrôle routier mené par deux motards de la police près de Paris, « c’est le moment pour le pays de s’attaquer sérieusement aux profonds problèmes de racisme et de discrimination raciale parmi les forces de l’ordre », a déclaré, vendredi 30 juin Ravina Shamdasani, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, lors du point de presse régulier de l’ONU à Genève (Suisse).

Lire aussi :    Racisme : 91 % des personnes noires en métropole se disent victimes de discrimination

Mme Shamdasani s’est également dite préoccupée par les violences qui ont éclaté depuis un peu partout en France.« Nous comprenons qu’il y a eu beaucoup de pillages et de violences, par certains éléments qui utilisent les manifestations à ces fins, et qu’il y a eu un grand nombre de policiers qui ont également été blessés », a insisté la porte-parole. Mais « nous appelons les autorités à s’assurer que l’usage de la force par la police pour s’en prendre aux éléments violents lors des manifestations respecte les principes de légalité, de nécessité, de proportionnalité, de non-discrimination, de précaution et de responsabilité », a ajouté la porte-parole.

Ravina Shamdasani a rappelé « l’importance de se rassembler dans le calme ». Les forces de l’ordre françaises ont procédé à 667 arrestations dans la nuit de jeudi à vendredi et 249 policiers et gendarmes ont été blessés, selon les chiffres officiels.

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Le Monde avec Reuters

De l’état d’urgence aux « émeutes raciales », l’escalade des mots entre Ciotti, Zemmour et le RN

Face aux violences dans de nombreuses villes après la mort de Nahel M. à Nanterre, la droite et l’extrême droite appellent le gouvernement à rétablir l’ordre et accusent LFI d’alimenter les tensions. 

Par Clément Guillou et Alexandre PedroPublié aujourd’hui à 11h12 https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/06/30/de-l-etat-d-urgence-aux-emeutes-raciales-l-escalade-des-mots-entre-ciotti-zemmour-et-le-rn_6179937_823448.html

Temps de Lecture 3 min. 

Aux dernières nouvelles, Eric Zemmour et Eric Ciotti sont en froid. A défaut de déjeuner à nouveau ensemble, le président de Reconquête ! et celui du parti Les Républicains (LR) étaient au moins d’accord, jeudi 29 juin, sur l’attitude à adopter au surlendemain de la mort de Nahel M. à Nanterre : instaurer l’état d’urgence pour mettre fin aux émeutes dans plusieurs banlieues françaises. Un pas de deux plus si inhabituel entre les deux hommes, complices durant la campagne présidentielle, désormais concurrents en vue des élections européennes de 2024 qui pourraient voir l’un de leurs partis mordre la poussière.

Suivre notre live :  Suites de la mort de Nahel M., en direct : après des émeutes en Ile-de-France, la région promet 20 millions d’euros pour réparer les écoles, les commissariats et les transports détruits

« Seule la fermeté pourra ramener l’ordre et la paix. Je réclame la mise en place de l’état d’urgence dès ce soir », exigeait Eric Zemmour jeudi matin sur Twitter, une heure avant le message du député des Alpes-Maritimes sur le même réseau social. Au-delà de son activité numérique – il a partagé de nombreuses vidéos de dégradations –, Eric Ciotti a enchaîné les rendez-vous sur le terrain. Jeudi matin, il était à L’Haÿ-les-Roses « pour constater les dégâts d’une nuit d’émeute » aux côtés du maire LR de la commune du Val-de-Marne, Vincent Jeanbrun. Chez Les Républicains, d’autres personnalités appellent à instaurer l’état d’urgence comme le patron du groupe à l’Assemblée nationale, Olivier Marleix, ou le député du Pas-de-Calais, Pierre-Henri Dumont.

Autres temps, autres mœurs : lors des émeutes de 2005, il avait fallu une semaine à Philippe de Villiers et Marine Le Pen pour réclamer l’instauration d’un état d’urgence. Comme « lors des troubles en Nouvelle-Calédonie », précisait alors la numéro deux du Front national (ancien nom du Rassemblement national, RN). La droite, au pouvoir à l’époque, s’y était résolue après douze nuits d’émeutes, la dernière concernant près de trois cents communes françaises.

Lire aussi : Mort de Nahel M. : le gouvernement résiste aux appels à l’état d’urgence

Pour le moment, le gouvernement a balayé cette hypothèse. Ce régime d’exception, résultant d’une loi adoptée en 1955, au commencement de la guerre d’Algérie, a été déclaré pour la dernière fois lors des attentats de 2015. Il renforce les pouvoirs des autorités et restreint les libertés – l’établissement d’un couvre-feu et l’interdiction des rassemblements seraient dès lors facilités, et les prérogatives du pouvoir administratif élargies.

« Enclaves étrangères »

Le Rassemblement national n’a pas jusqu’à présent appelé à de telles mesures martiales et entend, côté pile, incarner calme et pondération, ressuscitant un slogan de 2016 : « La France apaisée. » Côté face, son président, Jordan Bardella, s’est rendu, jeudi, dans un commissariat dégradé à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), et voit dans les violences « le bilan de quarante années de politique d’immigration folle et d’une culture victimaire ». Le député RN de l’Ain, Jérôme Buisson, a qualifié, lui, les événements d’« émeutes raciales ».

Lire le récit :    Mort de Nahel M. : à Nanterre, Aulnay-sous-Bois ou Lyon, une troisième nuit d’émeutes dans un déferlement de violence

Une grille de lecture ethnique adoptée par Eric Zemmour, qui a qualifié les banlieues d’« enclaves étrangères », tout comme le leader des Jeunes Républicains, Guilhem Carayon, un proche d’Eric Ciotti. Eric Zemmour, dont les seconds ont abreuvé les réseaux sociaux de vidéos d’émeutes, semble voir dans les événements les manifestations d’une « guerre de civilisation » qu’il annonce depuis des années, sans que l’on sache s’il l’espère ou la redoute. « Le RN reste dans une analyse strictement sécuritaire mais pour nous le mal est plus profond, c’est une crise identitaire, affirme Stanislas Rigault, membre du bureau exécutif du parti. Les jeunes font moins cela pour Nahel M. que pour viser notre pays. Ils rejettent l’autre partie de la population. »

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Droite et extrême droite prennent également pour cible Jean-Luc Mélenchon et son refus d’appeler au calme. « Il a quitté la République, entraînant avec lui ses complices de la Nupes », a estimé le député RN du Nord Sébastien Chenu. Pour Eric Ciotti, « M. Mélenchon rêve d’une révolution, mais n’offre aux Français que la peur et le danger d’une insurrection ». De son côté, Jordan Bardella a qualifié le chef de file des « insoumis » de « danger public (…) dans la roue de tous les délinquants, les criminels, et ceux qui veulent détruire la République française ».

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Le président du RN a par ailleurs jugé que La France insoumise méritait d’être poursuivie pour provocation directe à la rébellion en vertu de l’article 433-10 du code pénal ; une lecture très extensive du texte, doublée d’une criminalisation de la parole politique. Le député RN du Gard, Pierre Meurin, a pour sa part demandé rien de moins que la dissolution de LFI, dans un tweet qu’il a plus tard supprimé. Il n’était pas seul, jeudi, à s’exprimer un peu vite sur le réseau social, au sein du groupe RN à l’Assemblée nationale. Ainsi du député du Nord Thibaut François, forcé de supprimer un message dans lequel il moquait l’attitude, parfois souriante, de la mère de Nahel M. durant la marche blanche.

Clément Guillou et  Alexandre Pedro

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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