La circulation des idées de l’extrême droite vers la droite s’accompagne d’un nombre croissant d’accords de coalition ouvrant la voie vers le pouvoir.

Les conservateurs européens sous l’influence de l’extrême droite

A travers l’Europe, la circulation des idées de l’extrême droite vers la droite s’accompagne d’un nombre croissant d’accords de coalition ouvrant la voie vers le pouvoir. De l’Italie à la Suède, entre similarités et différences, revue de détail.

Par Cécile Chambraud, Stéphanie Le Bars et avec nos correspondants en Europe

https://www.lemonde.fr/international/article/2023/06/19/les-conservateurs-europeens-sous-l-influence-de-l-extreme-droite_6178223_3210.html

(De gauche à droite) Le chef des Démocrates suédois (extrême droite) Jimmie Akesson, le premier ministre conservateur Ulf Kristersson, la présidente des chrétiens-démocrates Ebba Busch et le chef du parti libéral Johan Pehrson annoncent la formation d’un gouvernement de coalition, à Stockholm, le 14 octobre 2022.
(De gauche à droite) Le chef des Démocrates suédois (extrême droite) Jimmie Akesson, le premier ministre conservateur Ulf Kristersson, la présidente des chrétiens-démocrates Ebba Busch et le chef du parti libéral Johan Pehrson annoncent la formation d’un gouvernement de coalition, à Stockholm, le 14 octobre 2022. JONATHAN NACKSTRAND / AFP

Ce qui était naguère un tabou politique en Europe est en passe de devenir une banalité. Les accords entre des partis de droite et d’extrême droite pour former des gouvernements ou des majorités parlementaires se multiplient.

Vingt-trois ans après le choc causé par l’entrée au gouvernement du FPÖ de Jorg Haider en Autriche, Giorgia Meloni, cheffe de Fratelli d’Italia, préside le gouvernement italien ; les Démocrates de Suède sont au cœur du pouvoir et du programme de celui dirigé par Ulf Kristersson ; à Helsinki les Vrais Finlandais viennent de trouver un accord avec le Parti populaire suédois de Finlande et le mouvement des Chrétiens-démocrates pour composer la coalition la plus à droite de l’histoire du pays depuis la seconde guerre mondiale ; tandis qu’en Espagne, Vox imagine déjà être indispensable au Parti populaire pour gouverner après les élections législatives du 23 juillet.

Ailleurs, y compris en France, sans accord formel, les idées de l’extrême droite sont reprises dans les programmes des droites de gouvernement. Au début du siècle, alors que perçaient en même temps le FPÖ, la Ligue du Nord en Italie et l’UDC en Suisse, le discours anti-islam et xénophobe de ces « populismes alpins » avait creusé le fossé avec les droites. Depuis lors, le terrain sur lequel s’est progressivement bâti leur rapprochement est précisément le même, celui de l’immigration et du rejet de l’étranger.

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Mais désormais, dans une mesure variable selon les pays, d’autres sujets rapprochent les droites de leurs extrêmes. Des éléments de la guerre culturelle ont fait leur entrée dans la rhétorique de certains dirigeants conservateurs. Les Polonais du PiS, le Fidesz du premier ministre hongrois Viktor Orban et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni ne sont ainsi plus les seuls à dénoncer le « wokisme » et ses supposées traductions en matière d’égalité des droits et de défense des minorités.

Au-delà d’un climatoscepticisme grossier, certains embrassent aussi une ligne populiste, fustigeant les effets de la transition énergétique sur le mode de vie et le pouvoir d’achat. La percée inattendue, en mars, du Mouvement agriculteur-citoyen de Caroline van der Plas, devenu le premier parti aux Pays-Bas en faisant campagne contre le plan de réduction de l’azote dans l’agriculture, a frappé les esprits.

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Plus ou moins avancée, cette « extrême droitisation » de la droite « traditionnelle » touche la plupart des partis conservateurs européens et s’accompagne, en parallèle, de tentatives de normalisation, voire de « dédiabolisation », de la part des partis radicaux, qui mettent une sourdine à leurs critiques envers l’Union européenne (UE), refoulent leurs penchants pour la Russie et amendent leur programme économique.

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Cette hybridation ouvre la voie à un rapprochement entre les groupes PPE (droite conservatrice) et ECR (Conservateurs et réformistes européens, droite nationaliste et eurosceptique) au Parlement européen en vue de la nouvelle législature qui s’ouvrira après les élections de juin 2024. Une évolution de nature à transformer en profondeur les équilibres traditionnels européens.

Suède-Danemark : un arc précurseur

En Suède, la bascule n’a pris que quelques années. A la veille de la présentation de l’accord gouvernemental entre les conservateurs, les libéraux, les chrétiens-démocrates et les Démocrates de Suède (SD, extrême droite), en octobre 2022, le directeur politique des SD, Gustav Gellerbrant s’en étonne lui-même : « En principe, nous avons réussi à imposer la politique migratoire des Démocrates de Suède », constate-t-il, ajoutant : « C’est incroyable en fait. » Quatre ans et demi plus tôt, Ulf Kristersson, le chef des conservateurs affirmait encore qu’il refusait de « collaborer, converser, coopérer et gouverner avec les SD ».

Désormais Ulf Kristersson n’hésite plus à dire que les SD avaient raison quand ils voulaient restreindre au maximum l’immigration. Les conservateurs et les chrétiens-démocrates suédois défendent même désormais le principe d’un « changement de paradigme » en matière d’accueil des étrangers. Quand l’ancien premier ministre conservateur Frederik Reinfeldt demandait à ses concitoyens d’« ouvrir leurs cœurs » en août 2014, alors que nombre de demandeurs d’asiles arrivaient dans le pays, la droite conservatrice veut aujourd’hui, entre autres, forcer les fonctionnaires à dénoncer les sans-papiers – une idée soutenue par l’extrême droite.

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Longtemps, pourtant, la droite conservatrice suédoise a considéré avec aversion le rapprochement précurseur opéré chez son voisin danois entre la droite et le Parti du peuple danois (Danske Folkeparti, DF), une formation nationaliste, anti-immigration et eurosceptique, qui a débuté en 2001 et transformé en profondeur la politique.

Au fil des ans, la droite fait sien le programme du DF et, entre 2015 et 2019, la ministre libérale de l’immigration, Inger Stojberg, va plus loin que ce que l’extrême droite exige, allant même jusqu’à séparer – illégalement – les couples de jeunes demandeurs d’asile. Les sociaux-démocrates, revenus à la tête du gouvernement en 2019, après avoir promis de mener une politique migratoire aussi dure que celle de la droite et de l’extrême droite – qui rêvaient d’externaliser l’asile –, font adopter en 2021 une loi en ce sens.

En Finlande, une coalition otage de l’extrême droite

En phase avec les exigences de l’extrême droite (Vrais Finlandais), le dirigeant conservateur de la toute nouvelle coalition, Petteri Orpo, a annoncé une politique économique d’austérité, revenant sur certains des acquis de l’Etat providence. Il a aussi concédé aux Vrais Finlandais une politique de réduction drastique de l’asile dans le pays.

En revanche, les leaders d’extrême droite ne sont pas parvenus, pour l’heure, à remettre en cause les ambitions climatiques du pays, qui vise la neutralité carbone d’ici à 2035.

En Italie, la stratégie d’un parti de gouvernement

En Italie, l’ascension vers le pouvoir de Giorgia Meloni et de son parti Fratelli d’Italia, héritier de la tradition post-fasciste, est passée par un changement de discours sensible avant même la campagne des législatives de 2022. Les conséquences de la pandémie et de l’agression russe contre l’Ukraine ont coupé les ailes aux discours populistes de la période précédente, caractérisés, entre autres, par un euroscepticisme à outrance et des inclinations pro russes.

Investie dans ses fonctions en octobre 2022 à la tête d’une coalition de droite avec les populistes de la Ligue et Forza Italia de Silvio Berlusconi, la présidente du conseil, qui fustigeait quelques années plus tôt la technocratie bruxelloise, a pris soin dès son arrivée au pouvoir de démontrer sa volonté de se conformer aux règles européennes.

Les quelque 200 milliards d’euros destinés à l’Italie par le plan de relance européen ont rendu caducs, au moins temporairement, les discours eurosceptiques classiques. Contrairement à ses alliés de la droite italienne, compromis avec Moscou, Giorgia Meloni a par ailleurs pris un positionnement vif et sans détour en faveur de l’Ukraine, devenant même la garante de l’alignement atlantique de l’Italie.

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Ces évolutions rapprochent ainsi la présidente du conseil de la droite classique et banalisent ses idées, sans pour autant qu’elle abandonne le cœur de son identité politique, le national-conservatisme. Ce rapprochement se manifeste notamment au niveau européen.

Depuis son arrivée au pouvoir, Giorgia Meloni, dont le parti est à la tête de groupe ECR au Parlement de Strasbourg, a multiplié les contacts avec Manfred Weber, le chef du PPE. Ce dernier a manifesté son soutien aux positions de Rome sur le dossier migratoire, principal levier de la politique européenne du gouvernement italien. Les démonstrations répétées de proximité de M. Weber avec la présidente du conseil favorisent la construction par Giorgia Meloni, issue d’une famille politique d’abord marginalisée puis ultraminoritaire et désormais dominante, d’une influence accrue sur l’ensemble de la droite, au-delà du cadre italien.

En Belgique, une porosité risquée pour la droite

Créditée de 25 % des voix, l’extrême droite flamande incarnée par le parti Vlaams Belang (VB, Intérêt flamand) est annoncée comme la gagnante des élections générales prévues en Belgique en 2024. Pour faire mentir ce pronostic, la droite nationaliste et conservatrice emmenée par Bart De Wever, le président de l’Alliance néoflamande (NVA, à 22 % dans les sondages) a depuis longtemps intégré une partie de ses thèmes mais refuse une éventuelle coalition avec le VB et son jeune président, Tom Van Grieken. Sauf s’il abandonnait sa « merde » (« shit ») a dit récemment M. De Wever, allusion aux liens du parti avec des courants de l’ultra-droite identitaire.

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Dans ce contexte, M. De Wever poursuit son discours très dur sur la migration, mais reprend d’autres thèmes dont la lutte contre le « wokisme ». Il a récemment publié un pamphlet le décrivant comme un mouvement « qui criminalise la société occidentale et glorifie tout ce qui peut lui porter préjudice ». Dans ce livre, véritable outil de combat culturel, le maire d’Anvers s’en prend à un féminisme « qui combat la masculinité en soi », à « la négation de l’identité sexuelle », au sentimentalisme qui pousserait à considérer tout migrant comme un réfugié.

Aux Pays-Bas, une influence ancienne

L’extrême droite a prospéré aux Pays-Bas depuis l’assassinat, en 2002, du dirigeant populiste et anti-immigration Pim Fortuyn. D’abord assumé par Geert Wilders et son Parti pour la liberté (PVV), son héritage est aujourd’hui partagé avec Thierry Baudet, dont le Forum pour la démocratie est passé du souverainisme au libertarisme, au soutien à la Russie, à l’antisémitisme et au complotisme. Une nouvelle formation, JA21, réputée plus « modérée » est apparue en 2021. Au total, l’extrême droite dispose de vingt-huit sièges sur 150 à la Chambre des députés.

La droite, partagée entre libéraux et chrétiens-démocrates, connaît une situation paradoxale : le fractionnement de l’extrême droite l’a aidée à résister à la pression autour des thèmes de l’immigration, de l’Europe ou de l’appel à une gestion plus autoritaire, mais il l’a aussi affaiblie en permettant à des électeurs aux convictions extrémistes plus ou moins affirmées de se raccrocher à l’un des trois partis.

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Libéraux et chrétiens-démocrates avaient tenté, entre 2010 et 2012, une alliance éphémère avec M. Wilders. Alors qu’ils ont durci leur politique migratoire, le système des coalitions leur a permis de ne pas renouveler l’expérience. Mais le politologue Matthijs Rooduijn met en garde : « Ce ne sont pas les électeurs qui deviennent plus radicaux, mais la politique elle-même, en raison de la polarisation créée par l’extrême droite et de la réaction qu’elle entraîne de la part des formations du centre ».

En Allemagne, le « cordon sanitaire » en question

Les chrétiens-démocrates allemands (CDU) excluent tout rapprochement avec le parti d’extrême droite AfD (Alternative für Deutschland). « Tant que je serai président de la CDU, il n’y aura pas la moindre coopération avec ce parti à la fois xénophobe et antisémite », a assuré Friedrich Merz, le 4 juin, sur la chaîne ZDF. Pour les conservateurs, la montée de l’AfD dans les intentions de vote (18 %-20 % deux fois plus qu’il y a un an) représente pourtant un vrai problème, eux-mêmes ne tirant pas profit de l’érosion des formations membres de la coalition d’Olaf Scholz (SPD, Verts, FDP) dans les sondages.

La situation est particulièrement tendue dans les Länder de l’Est, où l’AfD devance largement la CDU (32 % contre 23 %, selon un sondage Forsa du 7 juin). Plusieurs responsables chrétiens-démocrates n’hésitent pas à piocher dans le programme de l’extrême droite, réclamant notamment une réduction des allocations sociales aux demandeurs d’asile.

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Cette stratégie – qui est aussi celle du chef de la CSU bavaroise, Markus Söder – ne fait toutefois pas l’unanimité à la CDU. Deux ans après le départ d’Angela Merkel, beaucoup de responsables du parti restent fidèles à la ligne pragmatique défendue par l’ancienne chancelière et refusent de s’emparer de thématiques identitaires (sur le wokisme ou les questions de genre), estimant que leur camp prendrait alors le risque de perdre au centre ce qu’il n’est pas sûr de gagner en braconnant sur les terres de l’AfD.

Si de telles divergences ont toujours existé, la forte poussée de l’extrême droite dans les sondages crée toutefois une pression particulière sur la CDU.

En Autriche, la ligne rouge des positions pro russes

Le Parti de la liberté (FPÖ) génère des réactions de rejet au sein du parti conservateur ÖVP pour son opposition aux sanctions européennes envers la Russie. ÖVP fut pourtant un des premiers à rompre le « cordon sanitaire » avec l’extrême droite en formant une coalition avec le FPÖ dès 1998 et gouverne toujours avec lui trois régions autrichiennes.

Si les deux partis sont très proches sur les questions migratoires, les divisions sur la politique étrangère sont plus fortes. Le FPÖ, actuellement dirigé par un très proche de Moscou, caracole certes en tête dans les sondages en vue des élections législatives de 2024, mais il n’est pas certain de pouvoir former une coalition. Sur la scène européenne, il est aussi ostracisé que le Fidesz et le RN.

La Hongrie, symbole de la « droitisation de la droite »

Berceau des alliances entre droite et extrême droite et du basculement toujours plus à droite des partis conservateurs, l’Europe centrale est aussi le symbole des limites de ce mouvement. En raison de ses positions ambiguës sur la Russie, le Fidesz hongrois de Viktor Orban est jugé infréquentable par beaucoup de forces de droite traditionnelle, même celles qui partagent une admiration pour sa politique anti-migrants.

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Le premier ministre nationaliste, en poste depuis 2010, incarne la « droitisation des droites » : libéral au début de sa carrière dans la dissidence anti-communiste, il a glissé vers le conservatisme dans les années 1990, avant de rejoindre un nationalisme de plus en plus radical. En 2015, la crise des migrants et sa politique de restriction du droit d’asile l’ont rendu populaire au sein des droites européennes, alors qu’il est encore membre du PPE.

Mais depuis qu’il a quitté, en 2021, la grande formation de la droite conservatrice, il s’est même éloigné de ses alliés du Parti droit et justice (PiS) polonais en refusant de rompre avec Moscou malgré la guerre.

Au Royaume-Uni, une vision qui s’impose sans élus

Au Royaume-Uni, aucun parti d’extrême droite n’a jusqu’à présent réussi à approcher du pouvoir. Pour autant, sans députés ni assise locale, les idées d’extrême droite ont largement infusé à droite. Le parti UKIP, dirigé par Nigel Farage, antieuropéen et anti-migrants, a eu une influence considérable sur la politique nationale.

Le Brexit n’aurait probablement pas eu lieu sans cette formation fondée dans la foulée de la signature du traité de Maastricht. C’est en partie par crainte de défections d’élus tories en sa faveur que le premier ministre conservateur de l’époque, David Cameron, avait promis la tenue d’un référendum sur le divorce d’avec l’UE. Fin 2019, le choix de M. Farage de ne pas présenter de candidats face à Boris Johnson lors des élections a aussi aidé le dirigeant à remporter une majorité historique aux Communes et à imposer son accord du Brexit.

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Concernant la politique migratoire, M. Farage a également réussi à imposer sa vision. Certes, le nombre de personnes entreprenant la traversée de la Manche pour demander l’asile, a augmenté ces dernières années, passant d’environ 1 900 en 2019 à 45 755 en 2022. C’est cependant bien moindre que dans d’autres pays européens. Les gouvernements Johnson, Truss et désormais Sunak continuent de promouvoir une des politiques migratoires les plus dures d’Europe.

Pour exploiter les thèmes de la « culture war », le Parti conservateur n’a en revanche besoin d’aucun aiguillon. Ces dernières années, les tories alertent sur les supposées menaces à la liberté d’expression – notamment sur les campus. Ce sont surtout les questions de genre et la reconnaissance des droits des personnes transgenres, qui sont en débat. Le gouvernement Sunak a ainsi pris la décision sans précédent, début 2023, de bloquer une loi votée par le Parlement écossais, facilitant la reconnaissance du changement de genre.

En Espagne, une résistance fragile

Alors que le Parti populaire (PP, droite) a décidé, samedi 17 juin, de diriger plus d’une centaine de municipalités (dont vingt-cinq villes de plus de 30 000 habitants) et de gouverner la région de Valence en coalition avec l’extrême droite, continuera-t-il à se différencier du discours de Vox comme il l’a fait jusqu’alors ?

Pour l’heure, l’influence des idées de l’extrême droite sur la droite traditionnelle espagnole est restée limitée. Ultranationaliste, Vox est né en 2013 d’une scission du PP, qualifié de droite « molle » ou « lâche », et a grandi sur le rejet provoqué par les mouvements indépendantistes basques et catalans dans la société espagnole.

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Peu à peu, Vox a ajouté d’autres ingrédients du populisme de droite à son programme : il nie le changement climatique, comme il nie les violences machistes. Imprégné d’un culte de la virilité et nostalgique d’une image de la famille catholique traditionnelle, il se bat contre les lois « de genre » et l’élargissement des droits LGBT ou l’avortement. Et il mêle régulièrement les thèmes de l’immigration et de la délinquance, afin de mobiliser un vote xénophobe.

Aucun des thèmes de cette « guerre culturelle » n’a été repris par le PP. Changera-t-il de stratégie alors que les coalitions entre les deux partis se banalisent ? A Valence, le PP a déjà épousé l’une des principales préoccupations de Vox : affaiblir la défense de la langue valencienne.

Au Danemark, la gauche se veut championne des restrictions à l’immigration

Analyse

Anne-Françoise HivertMalmö (Suède), correspondante régionale

Pour justifier cette réorientation controversée, les sociaux-démocrates, dirigés par la première ministre, Mette Frederiksen, arguent qu’en soutenant une politique d’accueil généreuse ils avaient trahi les classes populaires. Ses opposants dénoncent une discrimination ethnique.

Publié le 01 juin 2023 à 11h30, modifié le 01 juin 2023 à 11h30  Temps de Lecture 4 min. Read in English

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/06/01/au-danemark-la-gauche-se-veut-championne-des-restrictions-a-l-immigration_6175700_3232.html

En 1952, le Danemark avait été le premier pays au monde à ratifier la convention de Genève sur les réfugiés. Soixante et onze ans plus tard, le royaume scandinave de 5,9 millions d’habitants est érigé en exemple par des partis conservateurs d’Europe, comme Les Républicains en France, qui souhaitent s’inspirer de sa politique migratoire ultra-restrictive, mise en œuvre par la droite pendant près de vingt ans et poursuivie par les sociaux-démocrates à partir de 2019.

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Ces derniers se sont pourtant opposés longtemps aux coups de boutoir portés à la politique d’accueil du pays. Mais, après un nouvel échec électoral en 2015, la formation dirigée par Mette Frederiksen a changé de stratégie. Objectif : regagner la confiance de ses électeurs traditionnels, qui votaient majoritairement pour le Parti populaire danois, une formation nationaliste anti-immigration, servant de force d’appoint à la droite depuis 2001.

Pour justifier cette réorientation controversée à gauche, le parti à la rose a argué qu’en soutenant une politique d’accueil généreuse il avait trahi les classes populaires, qui ont dû subir le poids de l’immigration et des échecs de l’intégration, et mis en danger l’Etat-providence. Pour la première fois depuis des années, la campagne électorale de 2019 n’a pas été centrée sur l’immigration. La gauche l’a emporté, tandis que le Parti populaire danois, affaibli par des scandales, s’est effondré à 8,7 % des voix (21 % en 2015). Aux législatives de 2022, trois partis nationalistes ont tout de même mobilisé plus de 14 % des voix. Bien qu’ils siègent dans l’opposition, leur discours anti-immigration est majoritaire au Parlement.

Les réfugiés n’ont plus vocation à s’intégrer

En 2019, les députés ont acté un « changement de paradigme » dans la politique danoise de l’asile, aboutissement de vingt ans d’efforts pour dissuader les candidats à l’exil de choisir le Danemark. Selon ce « paradigmeskift », les réfugiés n’ont plus vocation à s’intégrer, mais à repartir dès que possible dans leur pays d’origine. Les effets de cette politique apparaissent mitigés : en 2022, 94 000 titres de séjour ont été délivrés (sans compter ceux pour près de 33 000 Ukrainiens), contre 38 000 en 2001. Mais le nombre de statuts de réfugié accordés a chuté de 6 200 en 2001 à 1 400 en 2022, après un pic à 20 000 en 2015 et plusieurs fluctuations.

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Depuis 2015, il faut avoir vécu neuf ans dans le pays et y avoir travaillé au moins deux ans et demi pour toucher les minima sociaux. Les réfugiés (ils sont un peu plus de 60 000) ont droit à une allocation mensuelle de 6 228 couronnes (835 euros) pour un adulte seul (le double avec un enfant), à condition qu’ils apprennent le danois et suivent une formation ou cherchent un emploi. La police est en droit de saisir leur argent ou objets de valeur, à leur entrée sur le territoire, pour financer leur séjour (ce qui arrive rarement).

L’asile n’est accordé que de façon temporaire, pour un ou deux ans renouvelables. Outre le statut de réfugié et la protection subsidiaire, Copenhague a créé, en 2015, une catégorie réservée aux personnes fuyant des violences généralisées. Elles peuvent obtenir l’asile mais n’ont droit au regroupement familial qu’au bout de trois ans, et leur titre de séjour peut être révoqué à tout moment, comme c’est le cas pour plusieurs centaines de Syriens depuis 2019.

La « politique du symbole »

Si le Danemark a pu mettre en place ce dispositif, et adopter, en 2021, une loi qui lui permet théoriquement d’externaliser l’asile dans un pays tiers (le Rwanda, envisagé, a été abandonné) sans être sanctionné par Bruxelles, c’est parce que le royaume a négocié une dérogation aux traités européens en 1992. « C’est aussi ce qui rend le modèle danois difficile à dupliquer, car il repose sur la stratégie du chacun pour soi, qui consiste à dissuader les demandeurs d’asile de venir, en affichant des conditions toujours moins bonnes que ses voisins », explique le professeur Thomas Gammeltoft-Hansen, spécialiste du droit de l’immigration à l’université de Copenhague. Peu importe l’efficacité des mesures, la « politique du symbole » est privilégiée.

Selon Copenhague, le taux de retour volontaire des déboutés – invérifiable – atteint 94 %. Créée en 2020, l’Agence du retour propose des incitations financières et place les réfractaires en rétention sans limitation de durée. Certains préfèrent demander l’asile dans d’autres pays européens.

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Les députés ont aussi durci les conditions d’accès au regroupement familial et à la nationalité danoise, soumis à une très longue liste d’exigences : emploi, maîtrise de la langue, connaissance du pays, attachement au Danemark. Demander la naturalisation suppose neuf années de séjour (cinq en France). L’obtenir ne prend pas moins de dix-neuf ans, en moyenne, depuis l’arrivée sur le territoire.

Au nom de la lutte contre la ségrégation, un plan « anti-ghetto » a été adopté en 2018. Il vise à réduire le nombre de logements à loyer modéré dans des quartiers où les immigrés de première et seconde générations (15,4 % des résidents du pays en 2023, contre 13,7 % en 2019) composent plus de la moitié de la population. Selon la loi, dans ces quartiers, les enfants ont l’obligation d’aller à la crèche à partir de un an, et les peines infligées pour les crimes et délits en lien avec la drogue ou les armes à feu y sont deux fois plus sévères qu’ailleurs.

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Minoritaires, les opposants dénoncent une discrimination ethnique et s’inquiètent des signaux envoyés aux jeunes, renvoyés en permanence à l’origine de leurs parents. Les entreprises, elles, réclament une baisse du salaire minimum annuel exigé pour recruter un employé à l’étranger, actuellement de 465  000 couronnes (62 400 euros), alors que le pays souffre d’un manque de main-d’œuvre et n’a délivré que 24 000 permis de travail en 2022. Mais le gouvernement, composé de sociaux-démocrates, de membres du parti libéral (droite) et de centristes du parti des Modérés, hésite, de crainte de se voir reprocher un manque de fermeté.

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Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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