« LES GENS CROIENT N’IMPORTE QUOI » : CE QUE DIT LA SCIENCE DE NOTRE CRÉDULITÉ
10/06/2023
Société
Hugo MERCIER est chercheur en sciences cognitives au CNRS (Institut Jean Nicod), spécialisé dans l’étude du raisonnement et de la communication humaine. Il est notamment l’auteur de « L’énigme de la raison » avec Dan Sperber et de « Pas né de la dernière pluie ». Dans cette interview par Olivier Berruyer pour Élucid, Hugo Mercier explique que du point du vu des sciences cognitives, nous ne sommes pas aussi crédules que nous le pensons à première vue. Au contraire, nous agissons en grande partie rationnellement, en filtrant correctement les informations qui nous parviennent.
De même, nous ne faisons pas confiance à n’importe qui. Alors que les fake news et les théories du complot semblent inquiéter beaucoup de monde, au point de faire douter certains de la pertinence d’un système pleinement démocratique, la réalité est que les comportements crédules sont marginaux et globalement, sans effet sérieux. Notre problème serait bien davantage lié à notre conservatisme qu’à notre naïveté.
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Les Graphiques de l’Interview





Hugo MERCIER, Not born yesterday: The science of who we trust and what we believe.
Princeton, NJ, Princeton University Press, 2020, 384 p.
https://www.cairn.info/revue-reseaux-2022-2-page-302.htm&wt.src=pdf
Par Manon BERRICHE
À rebours du discours ambiant, prêtant aux individus une crédulité débridée, Hugo Mercier propose dans son dernier ouvrage un argument original, que résume espièglement la traduction du titre de son livre : nous ne sommes pas nés de la dernière pluie !
Chercheur en sciences cognitives, Hugo Mercier reprend les résultats de plu- sieurs de ses travaux empiriques, tout en allant puiser dans la littérature de nombreuses disciplines de sciences sociales – de l’anthropologie à l’histoire, en passant par la sociologie et les sciences politiques – afin d’offrir un état de l’art complet sur les effets de différentes formes de désinformation, et surtout sur les compétences des publics à y résister. En adoptant une perspective évo- lutionniste, il soutient que les individus disposent de mécanismes cognitifs qui leur permettent de filtrer les informations qu’ils reçoivent, car s’ils étaient trop naïfs, la communication n’aurait pas pu devenir une activité à la fois avantageuse pour les locuteurs et les récepteurs d’information, et aurait fini par disparaître au fil de l’histoire (p. 15-29).
Cet argument se situe dans le prolongement direct de la thèse avancée en 2010 par Dan Sperber, Hugo Mercier lui-même et plusieurs de leurs collègues, dans un article intitulé « Epistemic vigilance » (SPERBER, Dan, CLÉMENT, Fabrice, HEINTZ, Christophe et al. (2010), « Epistemic vigilance », Mind & Language, vol. 25, n° 4, p. 359-393.). À la différence de certaines approches de psychologie, telles que celle de Daniel Kahneman, qui mettent l’accent sur les biais cognitifs des individus et les erreurs qu’ils peuvent faire à partir de simples énoncés, Hugo Mercier et ses collègues rappellent que la trans- mission et l’interprétation d’informations ne dépendent pas uniquement de leurs contenus mais également des situations d’énonciation dans lesquelles elles sont émises – les individus s’appuyant sur différents indices contextuels (comme les intentions de leurs interlocuteurs) pour essayer d’inférer le sens d’un message. Dans son dernier ouvrage, Hugo Mercier propose de renom- mer les mécanismes de « vigilance épistémique » par l’expression « open vigilance », afin de souligner qu’il est tout aussi important d’être vigilant qu’ouvert d’esprit pour avoir accès à des informations fiables, et que le pro- blème n’est pas tellement que nous acceptons, sans aucune précaution, des informations qui sont en fait peu crédibles, mais plutôt que nous avons ten- dance à rejeter des messages qui sont en réalité authentiques et pertinents (p. 30-46).
Cela s’explique par le fonctionnement même des mécanismes de vigilance que décrypte plus précisément le chercheur, dans les chapitres 4 à 7, en pas- sant en revue différents travaux de psychologie expérimentale. Afin d’évaluer un contenu, le premier réflexe auquel ont recours les individus est de véri- fier sa plausibilité en mettant en perspective sa cohérence avec leurs propres croyances. Ce mécanisme de vérification de plausibilité permet aux indivi- dus de se protéger contre l’influence d’autrui. Mais dans le même temps, il peut les rendre bornés puisqu’à choisir il vaut mieux refuser trop d’informa- tions – quand bien même elles pourraient s’avérer bénéfiques – qu’accepter trop d’informations – dans le cas où elles se révéleraient dommageables. Afin de dépasser les limites des procédures de vérification de plausibilité, l’auteur explique que d’autres mécanismes cognitifs ont évolué pour permettre aux individus d’être plus ouverts d’esprit et d’accepter davantage d’informations. Ces mécanismes ne sont rien d’autre que les capacités de raisonnement des individus qui leur servent à évaluer les arguments des autres et éventuelle- ment à réviser leurs propres jugements. Comme l’ont montré de nombreuses études d’Hugo Mercier et de ses collègues, les capacités de raisonnement des individus sont une compétence sociale, particulièrement performante lors des contextes dialogiques dans lesquels règne une certaine diversité de point de vue, où arguments et contre-arguments peuvent s’échanger librement. Pour insister sur les bienfaits de l’intelligence collective et de l’agrégation de sources multiples et variées, le chercheur rappelle le théorème du jury de Condorcet, qui démontre que plus les membres d’une assemblée sont nom- breux, plus il y a de chances que les résultats issus de leur vote soient corrects (p. 71-73).
La grande force du livre est aussi d’apporter des clés de relecture critique de certaines grandes expériences classiques de psychologie sur le pouvoir du conformisme, telles que celles de Asch ou Milgram. Par exemple, dans les expériences de Asch, les participants devaient comparer la longueur de lignes ; une réponse contrevenant de façon évidente à leur perception était donnée par un groupe, et les participants se conformaient parfois à cette réponse. Cependant, ainsi qu’Asch lui-même le faisait remarquer, dans les deux tiers des essais, les participants ignoraient la pression du groupe, et leur conformisme était par ailleurs beaucoup plus faible lorsque ceux-ci avaient la possibilité d’indiquer leur réponse en privé par écrit.
Dans les chapitres 8 et 9, Hugo Mercier s’intéresse aux différentes stratégies de manipulation des masses. Que celles-ci soient le fait de démagogues, pro- phètes, prêcheurs, propagandistes, militants ou publicitaires, il montre qu’en général celles-ci ne font que reprendre des messages conformes aux croyances préexistantes du public. Autrement dit, comme le formule le sociologue Joseph T. Klapper, « la communication persuasive fonctionne beaucoup plus souvent comme agent de renforcement que comme agent de changement » (p. 136). Pour illustrer l’absence de soutien empirique au modèle de la seringue hypo- dermique, et sa profonde remise en cause par la théorie des effets limités, Hugo Mercier fournit de nombreux exemples historiques. Le plus déroutant pour le lecteur est probablement celui sur la propagande nazie. À partir d’une enquête reposant sur des données très fines de l’exposition des Allemands à la propagande nazie selon les régions (e.g. combien de personnes possédaient des radios, le nombre de cinémas où ils pouvaient regarder des films de pro- pagande, etc.), ainsi que sur les résultats de chaque élection au cours de la période étudiée et différentes mesures de l’antisémitisme (e.g. toute mention d’expressions verbales d’antisémitisme, de violence physique et de dommages matériels pour chaque ville), l’auteur signale que ce n’est pas au sein des popu- lations les plus susceptibles d’être exposées de façon répétitive à la propagande nazie que l’antisémitisme a le plus augmenté, mais au niveau des zones où l’antisémitisme était déjà élevé avant la prise de pouvoir d’Hitler (p. 128-131).
Si les individus ne se laissent pas si facilement manipuler, et sont loin de recevoir passivement les messages qu’on leur transmet, toujours est-il que beaucoup de rumeurs et autres informations douteuses peuvent faire l’objet d’une diffusion massive au sein des populations, surtout aujourd’hui avec l’émergence des réseaux sociaux. Il reste donc à comprendre pourquoi elles ont tant de succès. Serait-il en effet possible que celles-ci fleurissent même si les individus n’y croient pas ?
Afin de répondre à cette question, en apparence paradoxale, Hugo Mercier reprend la distinction conceptuelle de Dan Sperber entre « croyances intui- tives » et « croyances réflexives », selon laquelle la « croyance » correspond à deux catégories psychologiques qui n’ont pas les mêmes répercussions pra- tiques sur les comportements des individus dans leur vie quotidienne. Ces deux types de croyances sont illustrées de façon particulièrement probante dans le livre d’Hugo Mercier par les différents comportements des individus
face au Pizzagate – une théorie conspirationniste qui affirmait qu’un réseau de pédophiles gravitait autour d’Hillary Clinton et que son QG se trouvait dans le sous-sol d’une pizzeria de Washington DC. Alors que, selon les son- dages, des millions d’Américains déclaraient adhérer à cette théorie, seul Edgar Maddison Welch s’est rendu dans la pizzeria, fusil à la main, pour demander la libération des enfants. Les autres individus n’ont pas été plus loin que de laisser des critiques négatives sur Tripadvisor disant que « la pizza était froide et que par-dessus le marché des gens regardaient bizarrement leurs enfants » (p. 154-155). Hugo Mercier indique ainsi que la plupart des fausses rumeurs sont crues de façon réflexive par les individus car celles-ci ont peu de conséquences sur leur vie personnelle, et il n’est donc pas nécessaire pour eux de les vérifier. D’une autre manière, le chercheur explique que l’adhésion à des théories alternatives peut permettre aux individus de rejoindre certains groupes sociaux en brûlant les ponts qui les relient à des groupes concurrents et en signalant ainsi aux groupes restants qu’ils leur seront fidèles car ils n’au- ront plus d’autres options (p. 193).
Dans le chapitre 13, Hugo Mercier fait un point utile sur le débat sur la désin- formation en offrant une synthèse des récentes enquêtes réalisées sur les fake news. Le chiffre le plus important à retenir est probablement celui de l’étude de Grinberg et ses collègues (2019) : pendant la campagne électorale améri- caine de 2016, une toute petite minorité d’utilisateurs de Twitter (~0,1 %), plutôt âgés et très clairement positionnés à droite sur l’échiquier politique, a été responsable du partage de la majorité des fake news (~80 %). Néanmoins, précise l’auteur, si les résultats issus de la littérature scientifique sur les fake news montrent que celles-ci sont peu susceptibles d’avoir une influence forte sur les individus, il est possible que les rares d’entre eux qui y adhèrent selaissent difficilement convaincre par des informations fiables. À vrai dire, les dernières recherches sur les méthodes de correction factuelle (i.e. le fact- checking) montrent que celles-ci sont en général assez efficaces pour per- mettre aux individus de réviser leurs croyances, mais elles sont peu à même de modifier leurs comportements. Dans le chapitre 15, Hugo Mercier insiste sur l’importance de la confiance au cours des activités d’interactions sociales, car faire confiance permet non seulement d’acquérir des informations mais également d’utiliser ses expériences pour déterminer à quel type d’individu et dans quel type de situation il faut faire confiance.
Dans le dernier chapitre, Hugo Mercier conclut sur un paradoxe : pourquoi l’idée que les individus sont crédules a-t-elle tant d’écho dans le discours public, alors qu’elle n’est en fait pas avérée ? Souvent qualifiée d’effet de
« troisième personne », la tendance à penser que les autres se laissent plus facilement influencer par les médias de masse que nous-mêmes est erronée mais intuitivement convaincante. Selon le chercheur, il peut en effet être dif- ficile de concevoir que les différentes techniques de ciblage publicitaire ou de message politique sont peu efficaces, compte tenu de l’importance des effortsdéployés.
En définitive, l’ouvrage d’Hugo Mercier offre un argumentaire très convain- cant pour déconstruire les « paniques morales » qui ont toujours fait suite aux innovations technologiques et aux nouvelles formes de communication qui en découlent. Toutefois, accepter tous les arguments présentés par Hugo Mercier sans sourciller, c’est lui prouver qu’il a tort, comme il le souligne malicieuse- ment à la fin de son introduction. Aussi, nous voudrions – critique pointilleux ou lecteur curieux – soulever quelques questions qui nous laissent sur notre faim. Si les individus sont peu influençables, et qu’ils n’acceptent que des messages qui ne font que corroborer des croyances qu’ils ont déjà, il reste à comprendre d’où leur viennent ces idées en premier lieu. Car s’ils ne sont « pas nés de la dernière pluie », ils ne sont tout de même pas nés avec ces croyances non plus. Ainsi, s’il est possible que certains profils d’individus soient plus vulnérables que d’autres pour accepter certaines théories farfelues ou infondées, il serait intéressant de comprendre plus précisément les élé- ments déclencheurs de ces adhésions et les situations de la vie sociale qui les favorisent, en les remettant en perspective avec leur contexte socio-culturel. L’approche de psychologie évolutionniste d’Hugo Mercier, pourrait ainsi uti- lement croiser le chemin de travaux de sociologie.
Manon BERRICHE
médialab, Sciences-Po manon.berriche@sciencespo.fr