Publié le 24/06/2023
Dépenses de santé : à la recherche du coupable idéal

Paris, le samedi 24 juin 2023
– C’est loin d’être une petite musique inédite. Régulièrement, le thème de la « responsabilisation des patients » est relancé. Mais cette semaine, il s’est accompagné d’un autre refrain, lui aussi air-connu, la « responsabilité » des professionnels de santé. Dans ce concert de remontrances, le même souci : trouver de l’argent, en oubliant peut-être dans cette quête de s’appesantir sur certains signaux.
Jeu de bonneteau
Responsabiliser les patients, fut ainsi le leitmotiv de Bercy, qui tenait un sommet dédié, ce n’est pas surprenant, aux meilleures voies pour réaliser des économies sur les dépenses publiques. Ainsi, Bruno Le Maire a-t-il défendu la nécessité de peut-être reconsidérer (à la hausse) le montant des franchises payées notamment sur les médicaments par les patients. « La gratuité ou la quasi-gratuité peuvent conduire à déresponsabiliser le patient » a plaidé le ministre. Cette déclaration est intervenue quelques jours après l’annonce d’une baisse de la participation de la Sécurité sociale à la prise en charge des frais dentaires (en contradiction apparente avec le programme 100 % santé) … ce qui a immédiatement entraîné une déclaration des mutuelles signalant que cette décision aurait pour très probable conséquence une hausse des cotisations !
Qui a voulu « responsabiliser » les premiers
Voilà qui rappelle que, n’en déplaise à Bruno Le Maire, la « gratuité » n’est qu’un trompe-l’œil. Par leurs cotisations sociales (très élevées) et par celles dont ils s’acquittent auprès de leur mutuelle (également importantes), la contribution des Français à leurs dépenses de santé est très loin d’être inexistante. Parmi les différentes réactions suscitées par cette proposition ministérielle, certains ont fait remarquer qu’il serait peut-être plus pertinent d’avoir une réelle réflexion sur les pratiques de prescription, afin que patients (et médecins) ne considèrent plus systématiquement qu’une consultation « réussie » est nécessairement une consultation qui s’achève par la délivrance d’une ordonnance. Par ailleurs, d’aucuns ont souligné que les médecins avaient beau jeu de s’insurger contre cette volonté gouvernementale de « responsabiliser » les patients, quand ces derniers avaient fait leur cet objectif, à propos de la lutte contre les rendez-vous non honorés.
Ecœurement
En dépit de ces remarques, dont certains partageront la pertinence, le retour du mantra de la « responsabilisation » a révolté de nombreux professionnels de santé. Se faisant leur porte-parole, le Dr Jérôme Marty, président de l’Union française pour une médecine libre (UFML) dénonce : « Faire payer les malades, disons ce que c’est : faire payer les cancéreux, les dialysés, les insuffisants cardiaques ou respiratoires, les jeunes leucémiques, les patients en palliatif faire des économies sur la souffrance, la douleur, faire du profit sur la maladie. Ce gouvernement ne méprise pas seulement les médecins, les mains qui soignent, au point de briser leur vocation il méprise aussi les malades. Je n’ai pas assez de mots pour vous dire mon écœurement. Ces gens sont des Tartuffes. Alors que nous menons une action de menace de déconventionnement collectif pour les obliger à mettre en place une vraie politique de santé qui reconnaisse les médecins les soignants à hauteur de leurs rôles et responsabilités et leur donne les moyens d’une grande médecine, ce sont eux qui nous accusent de vouloir mettre en place une médecine inégalitaire. Ce sont eux qui veulent augmenter les franchises sur les médicaments. Eux qui baissent les remboursement des soins. Eux qui désignent les responsables et coupables les médecins et les patients de la hausse des arrêts de travail. (…) Ce sont eux qui taxent la maladie : ah le beau malade, ah la belle maladie, ah le joli profit pour le pays. Ce sont eux qui « responsabilisent » : irresponsable cancéreux au traitement hors de prix, tu vas payer puisque tu coûtes ! Un système où l’on cotise selon ses moyens et où l’on reçoit selon ses besoins …transformé en un système où l’on cotise proportionnellement à sa maladie et ou le patient accède au soin selon ses moyens. Oui je le dis, je l’affirme, il y a une volonté, politique, structurée, de mettre à bas le système solidaire. C’est leur politique et leur idéologie, qui le met à bas et ce n’est pas le moindre des cynismes dégueulasses que d’en rendre responsables patients et médecins », s’emporte le praticien (toujours un peu excessif).
Santé publique France appelé à la rescousse
Ce discours de colère évoque notamment l’un des importants motifs d’ire des médecins actuellement : les attaques répétées contre les prescriptions d’indemnités journalières. Responsables politiques (comme Gabriel Attal) ou syndicats (comme le patron du MEDEF) ont clairement accusé les praticiens d’accepter de délivrer des arrêts de maladie de complaisance, et les menaces de multiplication des contrôles se répètent.
Mais si le vrai coupable des prescriptions de médicaments et des arrêts de travail, c’était la maladie ? Le Syndicat des médecins libéraux (SML) relève ainsi dans un communiqué publié cette semaine : « Les 10 % d’arrêts maladie supplémentaires détectés par la caisse alerteraient-il sur un problème de santé publique ? D’après l’INSEE, la mortalité 2022 est nettement au-dessus de la mortalité attendue. L’institut évoque les hypothèses d’un impact lié au Covid qui pourrait avoir été responsable d’une baisse des dépistages et d’un retard de traitement. Par ailleurs, l’INSEE souligne également la possibilité d’avoir « une interruption ou pause dans la tendance à la baisse de la mortalité à chaque âge ». Ainsi avant de « tirer sur les médecins », la caisse pourrait peut-être se rapprocher de statisticiens en santé ?! Le SML demande donc à Santé Publique France de prendre ses responsabilités et d’enquêter sur les pathologies ayant entrainé une augmentation des arrêts maladies ainsi qu’une augmentation des décès. Le SML considère que les médecins « gros prescripteurs » d’IJ (indemnités journalières) ont vraisemblablement des patientèles particulières. Par ailleurs, il est paradoxal de reprocher aux médecins d’avoir prescrit des IJ alors-même que les patients ont pu s’auto-prescrire des arrêts maladie pendant toute la période Covid ! » fustige le syndicat.
Au-delà de la dialectique syndicale, on perçoit bien avec cette interrogation qu’à vouloir désigner le coupable que l’on considère comme idéal on en oublie peut-être de s’interroger sur les raisons les plus évidentes…
A suivre
On relira :
A.H.