Les conclusions des scientifiques sur le climat sont plus ou moins admises mais ne sont pas suivies d’effet. (Dominique Méda sociologue)

Dominique Méda : « Il est naïf de penser que les travaux des climatologues vont déclencher les décisions politiques qui s’imposent »

Chronique

Les conclusions des scientifiques sur le climat sont plus ou moins admises mais ne sont pas suivies d’effet, regrette la sociologue dans sa chronique.

Publié hier à 05h00 Temps de Lecture 3 min.

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Pourquoi les gouvernements réagissent-ils si peu alors que les preuves scientifiques de l’existence d’un dysfonctionnement majeur du système Terre s’accumulent ? Le 31 mai, la revue Nature a publié les résultats d’une étude (« A just world on a safe planet : First study quantifying Earth System Boundaries », Potsdam Institute for Climate Impact Research, PIK) élaborée par une commission scientifique internationale, réunissant plus de quarante chercheurs du monde entier, qui alertait dans des termes très inquiétants : « L’homme prend des risques colossaux pour l’avenir de la civilisation et de tout ce qui vit sur Terre. »

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Et pourtant, en France, au lendemain de la publication de l’important rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz sur « Les incidences économiques de l’action pour le climat », dans lequel sont notamment proposées deux mesures permettant de financer les investissements nécessaires à la transition écologique – endettement et impôt exceptionnel sur les plus aisés –, plusieurs ministres étaient dépêchés dans les médias pour indiquer que ni l’une ni l’autre n’étaient envisageables.

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Les autres Etats ne font pas mieux, pas plus que les instances internationales : « La réponse collective du monde face au réchauffement climatique est pitoyable », a dénoncé le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, le 15 juin lors d’une conférence de presse. Comment expliquer un tel aveuglement ?

Des résistance à la science, moins frontales et plus subtiles

Doit-on incriminer les résistances à la science ? Le climatoscepticisme est loin d’avoir disparu, dans notre pays comme ailleurs. On trouve encore – diffusées certes plus discrètement qu’auparavant mais de manière tout aussi affirmée – des expressions publiques défendant les idées suivantes : le réchauffement actuel est un phénomène naturel qui n’a rien à voir avec l’activité humaine ; les affirmations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) sont des mensonges issus des manipulations des démocrates américains ; les politiques découlant des travaux du GIEC seraient dramatiques parce qu’elles anéantiraient nos industries et nos emplois. Peu de gouvernements se risquent néanmoins à adopter officiellement ces allégations.

Il existe cependant d’autres formes de résistance à la science, moins frontales et plus subtiles, auxquelles les gouvernements peuvent prêter une oreille plus attentive et que les scientifiques eux-mêmes peuvent alimenter.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

On pense ici aux stratégies des lobbyistes dévoilées par Naomi Oreskes et Erik Conway dans Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012) et par les travaux de sciences sociales consacrés à l’agnotologie, c’est-à-dire à la manière dont l’ignorance peut être produite à des fins de manipulation (voir par exemple Les Gardiens de la raison, Stéphane Foucart, Stéphane Horel, Sylvain Laurens, La Découverte, 2020).

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Certains économistes eux-mêmes ont alimenté la procrastination des gouvernants en s’intéressant exclusivement au coût en points du produit intérieur brut d’un réchauffement de plusieurs degrés et en produisant ainsi une science « hors-sol », au sens propre du terme, comme le dénonce par exemple l’économiste Steve Keen (« What economists get wrong about climate change », 9 novembre 2021)

Construire des alternatives

Le dysfonctionnement entre science et politique peut aussi s’expliquer par l’absence de familiarité des dirigeants avec la méthode, le raisonnement et les résultats scientifiques, mais aussi avec les savants eux-mêmes. Nos dirigeants n’ont pour la plupart pas eu de formation scientifique, et aucune instance ne leur permet de bénéficier d’une communication régulière et éclairante des résultats des travaux scientifiques.

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Mais il est naïf de penser que les travaux des climatologues vont déclencher les décisions politiques qui s’imposent. Dans leur ouvrage Gouverner le climat. Vingt ans de négociations internationales (Les Presses de Science Po, 2015), Amy Dahan et Stephan Aykut ont montré que le consensus scientifique ne suffisait pas à engendrer des décisions politiques significatives. Les gouvernements et le public doivent s’approprier les résultats scientifiques.

Pour y parvenir, de nombreuses médiations sont nécessaires, de même qu’un autre type d’expertise, visant non plus seulement à alerter, mais à définir des trajectoires et à évaluer le respect de celles-ci.

Nous manquons cruellement d’enceintes où cette appropriation et la coconstruction de politiques concrètes, soutenues par des scénarios précis, pourraient être organisées. La convention citoyenne pour le climat a joué ce rôle, mais la réaction du gouvernement a mis un terme, au niveau national, à ce genre de processus pourtant essentiel.

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C’est donc désormais ailleurs que semblent se construire ces alternatives au modèle actuel de développement produites par de nouvelles configurations d’acteurs mêlant scientifiques et politiques : dans les cercles de réflexion, les associations et les ONG, mais surtout dans les villes. Paris vient ainsi d’adopter un ambitieux projet de Plan local d’urbanisme bioclimatique. Il prévoit notamment que les règles d’examen des demandes de permis de construire soient modifiées, de manière que des exigences environnementales s’appliquent à l’ensemble des projets du territoire. Les nouveaux projets devront respecter les objectifs quantifiés fixés en matière de biodiversité, de performance énergétique et de mixité sociale.

De même, la ville de Lyon, lauréate du programme « 100 villes climatiquement neutres » de la Commission européenne, a lancé une démarche construite avec les acteurs du territoire, destinée à fédérer les initiatives climatiques locales. Elle s’apprête à engager les investissements exigés par les nécessaires transformations. L’Etat gagnerait à s’inspirer de ces démarches courageuses.

Dominique Méda est professeure de sociologie et directrice de l’Irisso (université Paris Dauphine-PSL)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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