Un abandon de la psychiatrie par le gouvernement et la montée en puissance d’un discours sécuritaire sur le sujet ». Les malades mentaux sont les laissés-pour-compte de la société (Jeunes psychiatres)

« Nous, jeunes psychiatres, faisons le constat d’une psychiatrie sinistrée »

Date de publication : 22 juin 2023

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Le Monde publie une tribune de jeunes psychiatres, selon qui « les malades mentaux sont les laissés-pour-compte de la société. (…) Ils s’inquiètent d’un abandon de la psychiatrie par le gouvernement et de la montée en puissance d’un discours sécuritaire sur le sujet ».


Les signataires observent ainsi que « de jeunes psychiatres se sont insurgés, dans Le Monde du 17 avril, contre le rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, qui fait état de l’augmentation des prescriptions de psychotropes chez les enfants et les adolescents ».


« Ils voient dans ce rapport un «dénigrement [de la psychiatrie] qui passe par des attaques régulières contre ses pratiques thérapeutiques». Confondant intérêt des traitements et risque de surprescription, ils omettent la partie du rapport qui dit que «les moyens dédiés aux soins de première intention, et le déploiement des dispositifs psychothérapeutiques, éducatifs et sociaux ne semblent pas avoir augmenté dans les mêmes proportions» », 
relèvent-ils.


Ils poursuivent : « Jeunes psychiatres également, nous nous interrogeons sur ce à quoi nos collègues font référence lorsqu’ils évoquent une discipline en «plein essor», faite d’«avancées majeures». Dans notre pratique, nous n’avons pas été témoins d’avancées scientifiques majeures ces 20 dernières années concernant les traitements, ou la compréhension «biologique» des maladies psychiatriques ». 


Les signataires ajoutent : « Notre constat est celui d’une psychiatrie sinistrée : «beds managers» pour pallier la fermeture de 60% des lits depuis les années 1980 (…), défaut de formation, locaux vétustes, manque de moyens humains et financiers, obligation par la direction de faire des soins «pragmatiques», inflation des tâches administratives pour rendre compte de «l’activité», perte de sens du métier entraînant départs massifs et postes non pourvus, etc. ».


« Nous revendiquons la vaste étendue, la pluralité et l’autonomie de notre discipline, et refusons toute domestication par les neurosciences. Dans la pratique, a fortiori quand on travaille avec la relation humaine, le savoir-faire se nourrit de l’aléa du terrain, de l’imprévisible, de ce qui échappe à la maîtrise, et refuse la «tentative de réduire l’être humain à une définition et de le dissoudre dans des structures formelles», comme le stipule l’article premier de la Charte de la transdisciplinarité », poursuivent les psychiatres.


Ils soulignent : « Il y a urgence à ce qu’un grand plan public soit mis en œuvre pour la psychiatrie. Il convient cependant de faire attention à ce qu’un tel plan n’aille pas dans le sens d’une psychiatrie outrepassant la singularité du sujet, uniquement fondée sur la «preuve», exclusivement centrée sur le traitement médicamenteux, favorisant les logiques à court terme ou reposant sur des considérations économiques. Tout cela au détriment de ce que nous pouvons tisser collectivement à partir de la rencontre entre soignants et soignés, dynamique pourtant nécessaire à la santé de tous ».

« Nous, jeunes psychiatres, faisons le constat d’une psychiatrie sinistrée »

Tribune

Collectif

Les malades mentaux sont les laissés-pour-compte de la société, constate un collectif de jeunes praticiens dans une tribune au « Monde ». Ils s’inquiètent d’un abandon de la psychiatrie par le gouvernement et de la montée en puissance d’un discours sécuritaire sur le sujet.

Publié hier à 17h30, modifié hier à 17h40  Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/06/21/nous-jeunes-psychiatres-faisons-le-constat-d-une-psychiatrie-sinistree_6178617_3232.html

De jeunes psychiatres se sont insurgés, dans Le Monde du 17 avril, contre le rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, * qui fait état de l’augmentation des prescriptions de psychotropes chez les enfants et les adolescents.

Lire aussi la tribune : s  « En psychiatrie, se priver de molécules ayant des effets bénéfiques est un choix regrettable »

Ils voient dans ce rapport un « dénigrement [de la psychiatrie] qui passe par des attaques régulières contre ses pratiques thérapeutiques ». Confondant intérêt des traitements et risque de surprescription, ils omettent la partie du rapport qui dit que « les moyens dédiés aux soins de première intention, et le déploiement des dispositifs psychothérapeutiques, éducatifs et sociaux ne semblent pas avoir augmenté dans les mêmes proportions ».

Manque de moyens

Jeunes psychiatres également, nous nous interrogeons sur ce à quoi nos collègues font référence lorsqu’ils évoquent une discipline en « plein essor », faite d’« avancées majeures ». Dans notre pratique, nous n’avons pas été témoins d’avancées scientifiques majeures ces vingt dernières années concernant les traitements, ou la compréhension « biologique » des maladies psychiatriques.

Notre constat est celui d’une psychiatrie sinistrée : « beds managers » pour pallier la fermeture de 60 % des lits depuis les années 1980 (l’objectif premier du soin étant désormais de « faire sortir » le patient), défaut de formation, locaux vétustes, manque de moyens humains et financiers, obligation par la direction de faire des soins « pragmatiques », inflation des tâches administratives pour rendre compte de « l’activité », perte de sens du métier entraînant départs massifs et postes non pourvus, etc.

Lire aussi la tribune :    Pour un contrôle légal de « la prescription des psychotropes »

En Europe, la France a longtemps été dans le peloton de tête de la prescription de psychotropes. Bien souvent, un traitement « sédatif » ou une contention physique sont prescrits inévitablement du fait du retard d’accès aux soins, du manque de lits d’aval, de personnel ou de temps pour développer la relation au patient. En effet, les traitements ont parfois pour rôle de « faire quelque chose » pour le patient, face au sentiment d’échec, au fait d’être démuni du reste des outils nécessaires pour soigner.

Nos collègues « ne veulent pas » délaisser le champ des psychothérapies, se réclamant d’une démarche intégrative, à condition que ces psychothérapies soient « évaluées scientifiquement ». Ils négligent les biais croissants de l’« evidence-based medicine » (EBM, sigle de « médecine basée sur les preuves ») : pression et inflation à la publication, primauté de la méthode hypothético-déductive et de critères de jugements prétendument objectifs, pratiques frauduleuses, revues prédatrices, etc.

Le sujet pensant

Par ailleurs, la subjectivité étant présente par nature en psychiatrie, l’évaluation scientifique quantitative de nos outils ne peut en constituer qu’une dimension limitée, non un absolu. Enfin, l’EBM a un pendant de standardisation de la pratique, structurant le métier de façon descendante, au risque d’assujettir et de disqualifier le savoir-faire du soignant, non reconnu, comme l’explique Julien Dumesnil dans Art médical et normalisation du soin (Presses universitaires de France, coll. « Souffrance et Théorie », 2011).

Pourtant, nos collègues critiquent les dogmatismes dans notre discipline. Avec l’irruption en psychiatrie de la promesse du « tout neuro » (neurostimulation, neuromodulation, neurogénèse, neuroprogression, neuro-inflammation, etc.), nous serions à l’orée d’avancées majeures en psychiatrie : fantasme de trouver une « cause biologique » et de « guérir » les maladies psychiatriques. Certaines revues scientifiques et médias, qui surfent sur les effets de mode, alimentent cette « bulle spéculative » [une notion interrogée par le neurobiologiste François Gonon dans la revue Esprit, en novembre 2011] et font de cette approche un nouvel enfermement idéologique.

Lire aussi la tribune :   « Face à une offre de soins en psychiatrie sinistrée, il faut mener une réforme ambitieuse »

Nous ne nous intéressons pas seulement à un « organe » (ce « cerveau, dans un corps »), mais avant tout au sujet pensant, souffrant. La base de notre pratique est la rencontre sensible, l’entrée en relation intersubjective avec cet « autre », qui n’est pas simplement un patient vu au travers du prisme de sa maladie.

Si nous avons choisi d’être psychiatres, c’est que nous considérons que le sujet pensant, dans toute sa singularité, ne pourra jamais être résumé à une série de marqueurs biologiques et de formules mathématiques, aussi complexes soient-ils.

Nous revendiquons la vaste étendue, la pluralité et l’autonomie de notre discipline, et refusons toute domestication par les neurosciences. Dans la pratique, a fortiori quand on travaille avec la relation humaine, le savoir-faire se nourrit de l’aléa du terrain, de l’imprévisible, de ce qui échappe à la maîtrise, et refuse la « tentative de réduire l’être humain à une définition et de le dissoudre dans des structures formelles » , comme le stipule l’article premier de la Charte de la transdisciplinarité.

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https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/03/16/consommation-de-psychotropes-chez-les-6-17-ans-un-nouveau-rapport-juge-trop-alarmiste_6165702_3224.html

Consommation de psychotropes chez les 6-17 ans : un nouveau rapport jugé « trop alarmiste »

Le Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge a alerté, lundi, sur l’augmentation des prescriptions aux enfants et aux adolescents d’antidépresseurs et d’antipsychotiques notamment. Plusieurs pédopsychiatres s’offusquent d’une « diabolisation » des médicaments. 

Par Minh Dréan Publié le 16 mars 2023 à 08h53, modifié le 16 mars 2023 à 09h13

Temps de Lecture 2 min. 

« Des dizaines de milliers d’enfants sous psychotropes », voilà l’un des points soulevés par un rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA) – un organisme consultatif auprès du premier ministre. Intitulé « Quand les enfants vont mal, comment les aider », le rapport, paru lundi 13 mars, alertait sur la hausse de la consommation de psychotropes (médicaments utilisés pour soigner les troubles psychiques) chez les enfants et les adolescents. Un document qui a soulevé de nombreuses critiques de pédopsychiatres.

Selon le HCFEA, le besoin de soins augmente mais l’offre thérapeutique diminue, ce qui « favoriserait, par défaut, le soin par le médicament aux dépens des pyschothérapies ». Entre 2014 et 2021, la consommation de psychotropes chez les 6-17 ans aurait augmenté de 48,5 % pour les antipsychotiques, 62,6 % pour les antidépresseurs, 78 % pour les psychostimulants, 155,5 % pour les hypnotiques et sédatifs, selon le rapport, qui se base sur les données concernant la prescription.

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OIivier Bonnot, pédopsychiatre au CHU de Nantes et secrétaire général du Collège national des universitaires de psychiatrie, dénonce un rapport « alarmiste », ainsi qu’une « diabolisation des médicaments et une stigmatisation pour les jeunes qui en prennent ».

Sylviane Giampino, psychologue et présidente du conseil de l’enfance et de l’adolescence du HCFEA, assure, elle, que le rapport n’était pas à charge mais s’interrogeait sur « le déséquilibre entre les différents types d’aides »« La consommation augmenterait donc deux fois plus vite chez l’enfant que chez l’adulte », souligne Mme Giampino, qui s’inquiète d’une prise de psychotropes « qui pourrait toucher 5 % de la population pédiatrique ». Une « donnée hypothétique » à mettre en perspective, « la prévalence des troubles mentaux chez les enfants étant autour de 20 % », nuance Diane Purper-Ouakil, pédopsychiatre au CHU de Montpellier.

Manque criant de moyens

En réalité, plusieurs facteurs concourent à cette hausse. « La souffrance psychologique et psychiatrique des jeunes augmente, donc, par un effet mécanique, les prescriptions aussi », explique Olivier Bonnot. En même temps, ce n’est que depuis une quinzaine d’années que les psychotropes sont prescrits aux enfants. « Forcément, lorsque l’on part de très peu et quand on se met à en prescrire un peu plus, les chiffres explosent », tempère le pédopsychiatre. « Les études montrant l’efficacité de certains médicaments sur les symptômes se sont aussi multipliées », tranche Diane Purper-Ouakil. C’est le cas notamment du méthylphénidate, médicament utilisé dans le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), expose-t-elle. « Pour d’autres médicaments, les données scientifiques disponibles sont au contraire insuffisantes pour justifier une large prescription », ajoute-t-elle.

Autre point soulevé par le rapport : 40 % des prescriptions de psychotropes en pratique de ville et jusqu’à 94 % à l’hôpital se feraient « hors autorisation de mise sur le marché (AMM) » – ces médicaments étant développés au départ pour l’adulte. Pour Diane Purper-Ouakil, une prescription hors AMM ne signifie pas pour autant une mauvaise prescription. « Se baser sur des études scientifiques est aussi possible », explique-t-elle.

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Pour Julie Rolling, pédopsychiatre au CHU de Strasbourg, « les médicaments font partie intégrante de l’arsenal thérapeutique mais ne doivent pas se substituer à une prise en charge globale du patient ». La difficulté réside dans cet accompagnement : les spécialistes tirent la sonnette d’alarme sur un manque criant de moyens. En France, 597 pédopsychiatres sont recensés – entre 2010 et 2021, ce sont 420 professionnels qui sont partis à la retraite sans être remplacés –, des effectifs bien en deçà des besoins.

Il existe une forte incidence des facteurs sociaux dans l’apparition des troubles mentaux et dans la prescription médicamenteuse, pointe encore le rapport, qui estime que « les enfants de milieux défavorisés présenteraient des risques accrus de surmédication ». Julie Rolling note surtout que la pauvreté diminue les chances d’accès aux soins.

Ce qu’il faut retenir de ce rapport, mentionnent finalement les spécialistes, c’est la détérioration de la santé mentale des jeunes et le manque de moyens pour y répondre.

Lire aussi la tribune :   « En France, en 2022, des enfants et adolescents meurent de souffrance psychique par manque de soins et de prise en compte sociétale »

Minh Dréan

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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