Brésil : la politique environnementale de Lula mise à rude épreuve
Soumis aux pressions d’une opposition puissante et doté d’alliés proches de l’agro-industrie, Lula semble prêt à lâcher du lest sur l’écologie. Le président – en visite à Paris cette semaine – et sa ministre Marina Silva savent aussi l’importance de cette thématique pour sa crédibilité, tant au Brésil qu’à l’étranger.
19 juin 2023 à 11h47
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RioRio de Janeiro (Brésil).– Mardi 30 mai, en pleine nuit, le projet de loi 490 (PL490) a été approuvé sans accroc ni esclandre par la chambre basse du Parlement brésilien. Résigné·es, la plupart des parlementaires du Parti des travailleurs (PT) ont voté contre, sans panache, conscient·es de la force des député·es lié·es à l’agro-industrie, les ruralistas, qui sont 241 sur 513 parlementaires.
Les trente-trois articles de la loi regroupent pourtant un patchwork de mesures restreignant les droits des autochtones, une menace sans précédent depuis le retour de la démocratie. Entre autres dispositions, le PL490 limite la revendication de nouvelles terres, menace les peuples isolés et ouvre la porte à l’exploitation agricole ou minière sur les territoires autochtones.
Une catastrophe à même d’entraîner une déforestation massive sur les terres les mieux préservées du pays. Ce projet doit encore passer devant le Sénat, peut faire l’objet d’un veto présidentiel ou être jugé inconstitutionnel par la Cour suprême. Il n’empêche : le symbole est désastreux pour le président Lula, qui sera reçu par Emmanuel Macron à Paris les 22 et 23 juin. Même sous Jair Bolsonaro, les ruralistas n’étaient pas allés aussi loin. D’autant que le lendemain, les député·es imposeront une réorganisation des ministères, retirant nombre de prérogatives à celui de l’environnement et à celui des peuples autochtones.
Dans les couloirs de Brasília, certains soupçonnent Lula de faire des concessions sur l’environnement pour faire adopter d’autres projets jugés prioritaires. Sans majorité, les négociations politiques sont en tout cas complexes, tout particulièrement avec Arthur Lira, président de la Chambre des député·es.

Lié à l’agro-industrie et contrôlant un grand nombre de parlementaires, Arthur Lira conditionne son soutien au gouvernement à l’attribution de postes et de subventions pour garantir l’influence qu’il a su accroître durant le mandat de son ancien allié Jair Bolsonaro, tout en s’opposant à l’agenda environnemental de l’actuel gouvernement. « La situation est très mauvaise au Congrès, surtout à la Chambre des députés. Dans les années 2000, l’exécutif avait un meilleur contrôle du jeu institutionnel, il doit maintenant réagir pour éviter d’être l’otage du législatif », estime Suely Araújo, spécialiste de politiques publiques à l’Observatoire du climat.
Déjà conservateur, le Congrès a basculé encore plus à droite lors des dernières élections. Jair Bolsonaro a fait d’une bonne part de son mandat une croisade contre la législation environnementale et « une partie des élus semble disposée à résister à la restructuration proposée par Lula », estime Lorena Fleury, professeure à l’université fédérale du Rio Grande do Sul.
Le retour de l’État en Amazonie
Sous pression, Lula et Marina Silva tentent de réagir après ces sévères revers. Le 5 juin, le président annonce son veto à une loi menaçant la forêt atlantique, un écosystème particulièrement fragile. À ses côtés, sa ministre de l’environnement relance le Plan d’action et de prévention contre la déforestation en Amazonie (PPCDam), instrument essentiel à la réduction de la destruction de la forêt lors de son premier mandat (2003-2008).
Pour Suely Araújo, le gouvernement doit effectivement se montrer plus actif pour défendre ses engagements. « Trop peu de parlementaires défendent l’environnement. Seuls, ils n’ont aucune chance. » Malgré une influence entravée au Congrès, le président peut compter sur la législation existante ou les institutions comme l’ICMbio, chargé de la gestion des zones protégées, ou l’Ibama, pour la protection de l’environnement.
Mais ces deux organes reviennent de loin. Vilipendés par les plus hautes autorités de l’État, agressés sur le terrain, persécutés par des supérieurs choisis parmi les forces armées ou de la police, sous-financés, leurs fonctionnaires en ont bavé pendant quatre ans. « On peut enfin travailler sans entrave et l’ambiance a radicalement changé, s’exclame André*. On fait maintenant pression sur le gouvernement pour réorganiser une institution qui a été démantelée ! »À LIRE AUSSIEn Amazonie, Lula chasse les orpailleurs et tente de faire revenir l’État
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Il salue l’augmentation des budgets (même limitée) qui lui a permis, comme à d’autres, de participer à l’immense opération contre l’orpaillage sur les terres Yanomami. Lors de la dernière mandature, ses supérieurs l’empêchaient d’aller sur le terrain. Malgré les restrictions, notamment en effectifs, le retour de l’État en Amazonie entraîne une première baisse de la déforestation : − 31 % sur cinq mois par rapport à la même période en 2022.
Après quelques mois d’euphorie, Oscar est pourtant inquiet. Conséquence de ce premier bras de fer perdu par l’exécutif, Marina Silva, affaiblie, va perdre le contrôle sur certaines nominations. Après six mois de pressions, des alliés politiques exigent certains postes qu’elle se refusait jusqu’à présent à leur céder, notamment les 27 directions locales de l’Ibama.
« Marina Silva semble ne pouvoir imposer ses choix que dans deux États (Pará et Mato Grosso), stratégiques vu que la déforestation y est la plus forte. Ailleurs, les accointances politiques primeront sur les compétences », souligne Oscar. Certains noms font bondir les fonctionnaires, comme ceux d’un homme impliqué dans une affaire de pédophilie ou d’une dentiste qui accumule des amendes pour crimes environnementaux.
Tensions autour d’un projet pétrolier
Marina Silva n’a pas seulement souffert de la suppression de certaines compétences de son ministère. Au sein du gouvernement, tous ne voient pas d’un bon œil une ministre de l’environnement trop influente. La perspective de l’exploitation de pétrole au large de l’embouchure de l’Amazone a notamment exacerbé les tensions. Le refus de l’Ibama d’accorder une autorisation de forage a déclenché une volée de bois vert, unissant alliés du gouvernement et farouches opposants.
« Il y a toujours des dissensions au sein du pouvoir, mais cette discussion est largement au-dessus du ton acceptable. Surtout pour une décision prise sur des critères techniques », soupire Suely Araújo. Alors qu’elle dirigeait l’Ibama, entre 2016 et 2018, elle a, sans essuyer de telles critiques, refusé des concessions dans cette zone fragile, peu étudiée et avec des courants puissants. Lula reste pourtant ambigu sur le sujet, déclarant que « ce pétrole ne sera pas exploité s’il peut créer des problèmes pour l’Amazonie », avant d’ajouter qu’il considère cela peu probable.
De puissants ministres soutiennent ce projet pétrolifère, tandis que le PL490 ou la réforme ministérielle ont aussi leurs partisans gouvernementaux. Une aile « national-développementiste », prête à sacrifier l’environnement à la croissance, reste toujours influente au sein du PT et continue d’avoir l’oreille d’un Lula longtemps conquis par ses idées. D’autres grands projets en Amazonie continuent de faire briller des yeux au gouvernement et donnent des sueurs froides aux défenseurs de l’environnement.
49 % des émissions de gaz à effet de serre du Brésil sont issues de la destruction de la forêt.
Malgré ces contradictions, accentuées par un gouvernement élu grâce à une coalition très disparate, impossible d’imaginer, pour le moment, une nouvelle démission d’une Marina Silva acculée, comme en 2008. Suely Araújo souligne « qu’une approche interministérielle a été développée sur l’environnement. 20 des 37 ministères sont désormais, dans leurs statuts, concernés par le sujet. Marina Silva n’est plus isolée comme dans les années 2000. Les discours de Lula ont aussi évolué dans le même sens. » Une preuve de plus, selon elle, d’un président désormais conscient des enjeux climatiques.
« Le monde a changé, précise Lorena Fleury. Le réchauffement climatique est désormais à la une de l’agenda global, Lula base sa politique extérieure sur ces questions et parcourt la planète pour gagner en influence et obtenir des aides. » États-Unis et Royaume-Uni ont par exemple promis respectivement 460 et 94 millions d’euros. Reste que si Lula discute du sujet au gré de ses voyages internationaux, il semble davantage impliqué dans ses tentatives de s’imposer comme un acteur central de futures négociations de paix en Ukraine.
Si la déforestation est loin d’être le seul problème environnemental, le président sait qu’il sera d’abord jugé sur ce bilan, notamment parce que 49 % des émissions de gaz à effet de serre du Brésil sont issues de la destruction de la forêt. Une baisse drastique permettrait au pays de s’imposer rapidement comme leader dans la lutte contre le réchauffement climatique.
Mais les chiffres de 2023 ne s’annoncent pas très encourageants. Le bilan annuel attendu en novembre prend en compte les six derniers mois du mandat de Jair Bolsonaro et part donc avec un passif de 7 000 km² de forêt rasés. En position fragile, Lula n’a pas le droit à l’erreur. « S’il faiblit politiquement, il peut y avoir de vrais reculs », craint Lorena Fleury. Un boulevard s’ouvrirait alors pour une nouvelle période de prédation environnementale.