Conseil d’État : une soirée de violences, une nuit d’errance
mercredi 21 juin 2023

Il est 20h ce mardi 20 juin quand près de 450 jeunes isolés, accompagnés d’une centaine de bénévoles, s’installent sous tentes devant le Conseil d’État à Paris. Cette action avait pour but de visibiliser la détresse de ces jeunes qui survivaient depuis plus de deux mois dans une école désaffectée et d’ouvrir un dialogue avec l’État jusque-là inexistant. La réaction du ministère de l’Intérieur a été un déversement de violences par la préfecture de police. Une quarantaine de jeunes et bénévoles ont été interpellés, six autres ont dû être hospitalisés.
Les jeunes dont nous parlons ici ont quitté leur famille, leurs amis, leur maison, leur pays avec l’espoir de trouver une société d’accueil. Ils ont traversé le désert, les montagnes et la mer Méditerranée avant d’arriver ici à Paris, seul et sans ressource. Beaucoup ont enduré la violence, la discrimination, certains, la torture et la traite.
Selon le droit international, tous ces jeunes devraient être considérés mineurs par l’État avant une éventuelle décision contraire d’un juge des enfants.
Aux alentours de 21h hier soir, en réponse à la mise en place d’une nasse policière autour de la place, une chaîne de solidarité s’est formée autour des jeunes aux appels de “Liberté, Égalité”. Au fil des heures, des fonctionnaires de la BRAV-M et de la police nationale ont fait usage de la violence afin d’extraire en plusieurs phases certains jeunes et bénévoles de la nasse, conduisant à la destruction d’une trentaine de tentes données par les associations. Environ 200 policiers étaient mobilisés.
Les violences n’ont cessé de s’enchaîner contre ces participants pacifiques : des jeunes isolés ont été frappés et traînés sur le sol, des bénévoles ont été étranglés et aspergés de gaz lacrymogène, des avocats et députés ont été violentés et poussés à terre. De nombreux policiers ont été entendus prononcer une dialectique d’extrême-droite : « qu’ils rentrent chez eux », « Prenez-les chez vous ». Les numéros d’identification RIO de bon nombre de fonctionnaires n’étaient pas visibles.
Au cours de la soirée, la préfecture de police a interpellé une trentaine de jeunes et une dizaine de bénévoles sans motif. Une grande majorité a finalement été libérée dans la nuit sans aucune poursuite.
Aux alentours de 3h, après une escorte forcée sur près de 5 km jusqu’au square Jules-Ferry du 11ᵉ arrondissement de Paris, une distribution alimentaire a pu être organisée par les associations et les jeunes ont pu se reposer quelques heures, à même le sol, sans tente ni couvertures, avant d’être de nouveau poussés à l’errance par la police municipale.
Au vu d’une situation de crise humanitaire passée sous silence par l’État, les associations et les jeunes ont pris la décision de ne pas retourner dans l’école désaffectée du 16ᵉ arrondissement, un huissier est venu attester notre départ. Nous dénonçons un déferlement de violence inouï et continuons de demander simplement la mise en place d’un dialogue constructif avec les autorités compétentes.
Dès ce mercredi soir, les associations seront de nouveau auprès des jeunes afin de les accompagner au mieux et continueront à se mobiliser pour le respect du droit et de la dignité humaine.
Plusieurs signalements seront déposés aujourd’hui auprès de la Défenseure des Droits. Des plaintes au pénal sont également en réflexion.
Ce mardi 20 juin symbolisait pourtant la journée mondiale des réfugiés.
À Paris, associations et jeunes exilés s’installent devant le Conseil d’État pour réclamer un hébergement
Mardi 20 juin, de jeunes étrangers en recours de minorité ont planté leurs tentes devant le Conseil d’État avec le soutien de quatre structures associatives. Alors qu’ils espéraient obtenir un abri, ils ont été violentés par les forces de l’ordre en milieu de soirée.
21 juin 2023 à 08h10 https://www.mediapart.fr/journal/france/210623/paris-associations-et-jeunes-exiles-s-installent-devant-le-conseil-d-etat-pour-reclamer-un-hebergement?utm_source=quotidienne-20230621-194603&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20230621-194603&M_BT=115359655566
LesLes tentes se sont rapidement dépliées, ouvertes, et posées à même le sol, face au Conseil d’État à Paris. Plusieurs centaines de jeunes exilés, ainsi que des bénévoles associatifs, se sont donné rendez-vous mardi 20 juin à 20 heures pour une énième action visant à obtenir des solutions d’hébergement, faute de réponse de l’État.
Depuis près de trois mois, environ 500 jeunes se déclarant mineurs – mais non reconnus comme tels – occupent une école désaffectée du XVIe arrondissement de Paris, avec l’aide de quatre associations (Utopia 56, Tara, Les Midis du Mie et la Timmy), pour « sortir de la rue » et avoir enfin un lieu où dormir en sécurité.
En vain. « Ça fait 77 jours qu’ils sont dans cette école, on a zéro réponse du gouvernement et de la préfecture malgré nos multiples relances », déplore Flore Judet, coordinatrice d’Utopia 56. Au total, vingt mails ont été adressés à la préfecture de région Île-de-France, seize à différents ministères (l’intérieur, le logement, l’enfance ou la cohésion sociale).

L’extrême droite (notamment des membres et sympathisants de Reconquête) a organisé plusieurs rassemblements devant l’école occupée pour dénoncer leur présence dans le quartier, évoquant un risque de viols et d’insécurité. « On a aussi été harcelés sur les réseaux sociaux. Ce silence de l’État met en danger les jeunes et les bénévoles. »
S’engouffrant dans sa tente sous les yeux ébahis des touristes présents ce jour-là près du Conseil d’État, Ibrahim, originaire de Guinée Conakry, se dit désespéré. « Aidez-nous, aidez-nous ! », hurle son ami et voisin, qui ne laisse que ses yeux apparaître derrière le tissu de la tente qui lui servira d’abri pour la nuit.
« Ça fait trois mois qu’on dort dehors. On a été reconnus mineurs à notre arrivée en Italie et ici, ils ne nous croient pas, déroule le jeune homme, qui dit avoir 16 ans. Onsouffre, on ne dort pas bien, on n’a pas de prise en charge, on ne peut pas aller à l’école. »Devant lui, sept avocates, vêtues de leur robe noire, se positionnent autour du camp éphémère et se tiennent par la main pour former une chaîne de solidarité.
« Et de justice, aussi », précise l’une d’elles. Toutes sont de l’antenne de mineurs et sont notamment confrontées à des demandes de protection pour des mineurs isolés. « On les accompagne, on formule des arguments juridiques et on les aide avec leurs papiers, parfois contestés par la police aux frontières », détaille Nathalie Aller, qui souligne que ces jeunes sont « présumés mineurs » et que comme le préconise le comité des droits de l’enfant de l’ONU, une mise à l’abri le temps de leur recours devrait leur être proposée. « D’autant que les délais peuvent être longs. Pour l’un des jeunes que j’ai accompagnés, ça a duré 18 mois. Il a finalement été placé en appel. »

« C’est des sauvages !, s’agace une retraitée en passant devant les tentes. Ici, c’est le Conseil d’État, c’est la France. On en a marre, ces gens sont des clandestins qui n’ont pas de papiers. Quand je vais à l’étranger, j’ai des papiers, je respecte les gens. Moi je ne me sens pas respectée ici. » Les remarques racistes ne tardent pas à fuser : « Ben ouais, mais ils avaient qu’à rester chez eux… », lâche un homme. « Les trois quarts d’entre eux viennent de la Villette, qu’est-ce que tu vas leur proposer ? », ose un autre.
Yann Manzi, le président d’Utopia 56, tente de trouver les mots. « Ils ne sont pas clandestins, explique-t-il à la retraitée. Ils ont le droit d’être ici, ils ont déposé un recours en justice. » Rien n’y fait.
66 personnes interpellées, deux autres placées en rétention
À l’écart, un groupe de cinq jeunes observe la scène de loin. Ils étaient dans la même situation que leurs camarades deux semaines plus tôt. Mais la décision pour leur recours est tombée, ils ont été reconnus mineurs. « Ce n’est pas normal qu’ils soient obligés de faire une action pour obtenir un hébergement », estime Mamadou, 16 ans. Lui dort enfin à l’abri, dans une chambre d’hôtel à Saint-Denis. C’est « mille fois mieux »que la rue et l’école désaffectée. « Là-bas, dix nouveaux jeunes arrivaient chaque jour, la tension commençait à monter. Trois mois sans réponse [des autorités], c’est trop. »
La mobilisation de l’extrême droite pour contester leur présence dans l’école vient encore accentuer les tensions et les peurs. Les bénévoles associatifs s’organisent pour assurer une présence 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Les jeunes en ont marre, ils ne tiennent plus, souligne Yann Manzi.
« Et nous non plus. C’est dramatique d’en arriver là, mais on le fait pour qu’ils nous parlent, qu’ils nous répondent. Que l’État fasse son boulot. » En décembre 2022, déjà, une action de « visibilisation » avait été organisée à cet endroit par Utopia 56 pour obtenir la mise à l’abri de jeunes étrangers isolés qui vivaient sous les ponts d’Ivry-sur-Seine.
En milieu de soirée, les forces de l’ordre ont délogé plusieurs jeunes, les contraignant à sortir de leur tente, comme le montrent des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. Selon les associations présentes sur place, deux jeunes auraient fait un malaise et une trentaine de personnes – jeunes et bénévoles – auraient été interpellées. « La répression continue, de manière toujours plus violente », a tweeté Utopia 56 peu avant minuit, indiquant que la police faisait usage de gaz lacrymogène sur les occupants de la place du Palais-Royal.
Contactée par Mediapart, la préfecture de police de Paris indique que la place du Palais Royal a été évacuée parce qu’un groupe de plusieurs centaines de personnes avaient « illégalement occupé » les lieux et avaient installé quelque 200 tentes sur place. « Cette évacuation s’est effectuée avec un usage proportionné de la force. Le préfet de police y a personnellement veillé, malgré les jets de projectiles essuyés par des policiers. » Selon la préfecture, 66 personnes ont été interpellées, dont 52 mineurs et 14 majeurs. Sept d’entre eux ont été placés en garde à vue et deux autres en centre de rétention administrative.
Et de conclure : « Ceux qui ont conduit sur la place du Palais Royal ces personnes, qui occupaient précédemment l’école Erlanger (occupation pour laquelle le jugé judiciaire était saisi d’une demande d’expulsion par la Ville de Paris), portent une lourde de part de responsabilité. Le préfet de police avec le préfet de région travaillaient en effet à la mise à l’abri des personnes dans le cadre de l’évacuation du squat de la rue Erlanger. »
Nous republions ci-dessous un reportage vidéo diffusé par Mediapart le 20 mai 2023, qui donnait la parole à plusieurs jeunes occupants de l’école du XVIe arrondissement de Paris.
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Depuis le 4 avril, les associations d’aide aux exilés Utopia 56, la Timmy, les Midis du MIE et Tara occupent une école désaffectée dans le XVIe arrondissement de Paris, pour héberger 450 jeunes qui tentent d’obtenir en justice le statut de « mineurs non accompagnés » et pour les « sortir de la rue ». Tout en imposant un rapport de forces avec les autorités qui, à leurs yeux, ne remplissent pas leur rôle.
Dès les premiers jours, explique Yann Manzi, président d’Utopia 56, l’extrême droite a pris le lieu pour cible, déchirant les banderoles des associations, collant des posters d’Éric Zemmour et envoyant des menaces par message privé sur les réseaux sociaux et par courrier. Mardi 16 mai, le groupuscule d’extrême droite Les Natifs (des anciens de Génération identitaire) ont organisé un rassemblement devant l’école, scandant « Rentrez chez vous ! » ou « Clandestins expulsion ». Reportage en vidéo au lendemain de cette manifestation.