À la Mutualité française, le faste pour les uns, le licenciement pour les autres
La fédération regroupant les mutuelles françaises a annoncé un large plan de licenciement en février, se séparant de plus d’un quart de ses effectifs. Le motif économique mis en avant par la direction vient d’être remis en question par une expertise commandée par les représentants du personnel.
À la Mutualité française, fédération regroupant les mutuelles françaises de complémentaire santé et de prévoyance, la pression ne retombe pas entre la direction et les élus du personnel. Les salarié·es dénoncent la brutalité du plan de licenciement qui leur a été annoncé en février et pointent du doigt les dépenses fastueuses que continue de faire la direction de la fédération, en contradiction avec les valeurs mutualistes.
Mardi 20 juin, les représentants du personnel, et une large intersyndicale allant de Sud à la CFE-CGC en passant par la CFDT, ont tenu une conférence de presse surprise pour informer sur l’état des négociations en cours, alors que 84 postes vont être supprimés.

Les élus ont surtout rendu publiques les conclusions d’un rapport remettant sérieusement en question le motif économique avancé par la fédération pour remercier un quart de ses effectifs… Ce qui ne manquera pas d’agacer une direction qui préfère laver son linge sale en famille : en mars, trois jours après le premier article de Mediapart sur le sujet, la directrice générale sermonnait les élu·es du personnel en insistant sur le fait que « la divulgation d’informations confidentielles […] constitue un manquement à [leurs] obligations professionnelles et un abus dans l’exercice de [leur]mandat ».
En février dernier, le président de la fédération, Éric Chenut, a annoncé le lancement d’un plan de licenciements devant se conclure à l’été. À force de négociations, les représentant·es du personnel ont obtenu que les licenciements aient lieu quelques mois plus tard, en janvier 2024. « Mais c’est la seule victoire pour l’instant. Sur le reste des chiffres, rien n’a changé », s’inquiète Françoise Troublé Uchôa, secrétaire du comité social et économique (CSE) de la fédération. 85 postes seront supprimés. 68 % d’entre eux sont actuellement occupés par des salarié·es de plus de 50 ans.
La Mutualité française doit-elle être compétitive ?
Or, selon le cabinet d’expertise comptable Ethix, missionné par le CSE, les motivations avancées par la direction pour licencier sont discutables. Pour justifier le plan de licenciements, la Mutualité française s’appuie sur un motif prévu par la loi : la sauvegarde de sa compétitivité. Or, la fédération évolue dans un secteur où elle est la seule fédération, sans concurrence. Il s’agirait plutôt d’assurer sa pérennité, ce qu’elle aurait largement les moyens de faire, à en croire les élus du CSE et le cabinet d’expertise.
85 % des recettes de la fédération proviennent des cotisations versées par les mutuelles qui financent le collectif selon leur chiffre d’affaires et leur nombre d’adhérent·es. Mais depuis 2021, les cotisations sont sans cesse revues à la baisse, sur décision des mutuelles. « Or, la cotisation fédérale ne représente que 0,2 % des chiffres d’affaires des mutuelles, indique la secrétaire du CSE. En gros, c’est un euro par an et par personne protégée. »
3 mars 2023
Au sein de la Mutualité française, ce sont les mutuelles qui donnent le ton : elles sont membres de l’assemblée générale, représentée au conseil d’administration et au bureau. Le président Éric Chenut lui-même a fait sa carrière à la Mutuelle générale des fonctionnaires de l’Éducation nationale (MGEN), puis au sein du groupe VYV, né de l’union de certaines des plus grosses mutuelles, dont la MGEN, Chorum ou Harmonie Mutuelle.
Aujourd’hui, le groupe VYV est de loin le plus gros acteur d’un secteur qui ne cesse de se concentrer. En 1995, quelque trois mille mutuelles de même poids contribuaient au financement de la fédération. Aujourd’hui, elles sont environ trois cents. Dont une dizaine de taille très importante, qui apportent la grande majorité des cotisations à la Mutualité.
Ils se servent de leurs chiffres malhonnêtes pour justifier ce plan de licenciement.
Françoise Troublé Uchôa, secrétaire du CSE
Pour la secrétaire du CSE, les choses sont claires : la baisse continue des cotisations ne serait justifiée que par un agenda caché, celui des grosses mutuelles qui aimeraient voir la fédération se fragiliser et moins bien accompagner les petites et moyennes mutuelles, concurrentes, qu’elles préféreraient absorber.
« La fédération a aussi une vision très pessimiste de ses budgets, on arrive toujours à un réalisé meilleur que le prévisionnel, explique Françoise Troublé Uchôa. Et ils se servent de leurs chiffres malhonnêtes pour justifier ce plan de licenciement. »
Un exemple parmi d’autres : les mutuelles augmentent leurs tarifs pour rattraper l’inflation, cela a donc un impact sur leur chiffre d’affaires et, in fine, sur la cotisation versée à la fédération. Et pourtant, dans ses projections financières, la Mutualité française ne prend pas en compte cette inflation. En même temps que les recettes sont sous-évaluées, les dépenses sont surévaluées, assurent les élus, s’appuyant sur le rapport du cabinet Ethix.
« Le rapport méconnaît la dynamique du marché de la complémentaire santé, assure de son côté la direction, dans une réponse envoyée aux élus le 15 juin. En l’occurrence, les projections de cotisation fédérale ne sont pas pessimistes mais prudentes. » La direction persiste et annonce un résultat « structurellement déficitaire », 5,2 millions d’euros manquant en 2022.
Voyage professionnel à New York
Le rapport d’Ethix dit autre chose. Le cabinet estime que ce déficit est conjoncturel, dû à des pertes temporaires, prévisibles et exceptionnelles. Première explication : l’immeuble parisien de la Mutualité est actuellement restructuré à grands frais par un architecte star, Rudy Ricciotti (celui du Mucem de Marseille ou de la Manufacture de la mode Chanel). La fédération ne voulait plus d’une verrière, l’architecte l’a convaincue du contraire, pour un surcoût de plus de 3 millions d’euros.
« Bref, un projet pharaonique bien loin des valeurs mutualistes », soufflent les élus. Rudy Ricciotti a par ailleurs été condamné pour travail dissimulé en 2018, alors que le discours de la Mutualité française s’articule beaucoup autour de la protection des travailleuses et des travailleurs.
Pendant ce temps, la Mutualité paye un loyer supplémentaire pour des locaux d’appoint. De plus, l’immeuble fédéral accueillait aussi des locataires extérieurs, dont les loyers alimentaient les caisses de la fédération, ce qui n’est plus le cas depuis le début des travaux en 2020. « L’impact du projet immobilier sur les comptes de la fédération peut être estimé à 9,7 millions d’euros sur la période 2020-2022 », avance le cabinet.

Mais ce n’est pas tout. L’un des congrès les plus chers de l’histoire de la fédération s’est tenu en septembre 2022, pour quelque 5,7 millions d’euros. « Et donc, la direction a profité de cette toute petite fenêtre de tir, où les dépenses conjoncturelles se sont ajoutées, pour annoncer leur PSE », estiment les élus.
« Une réserve spéciale congrès est désormais constituée, répond la direction. Ce mode de comptabilisation ne modifie cependant pas la nature des dépenses de congrès qui ne peuvent être considérées comme une charge ponctuelle, mais une charge récurrente, inscrite dans nos statuts, tous les trois ans. »
Les élus pourraient s’épancher pendant des heures sur le faste réservé aux uns, alors que le licenciement est promis aux autres. Par exemple, le séminaire du bureau fédéral, dans un hôtel luxueux de l’hippodrome de Saint-Cloud quelques semaines après l’annonce du PSE. Ou, en ce mois de juin, la réunion du conseil d’administration à Vincennes pour un coût de plus de 20 000 euros alors que des devis deux fois moins chers avaient été proposés.
Fin mai, le voyage à New York des administrateurs pour plusieurs dizaines de milliers d’euros, est également mal passé. « Ce voyage a pour objectif d’appréhender la complexité du système de santé américain », affirme la direction dans une note interne. « Étonnant d’aller à New York pour trouver des idées pour renouveler la protection sociale française », ironise la secrétaire du CSE.
« On nous vire mais, en même temps, ils ne se privent de rien », concluent, amers, les représentant·es du personnel. Selon les calculs des experts, les économies permises par le PSE ne représenteraient que 0,037 % du chiffre d’affaires santé déclaré par les mutuelles.