Un retour utile sur les rapports historiques entre la France et la Crimée

La longue histoire de la France en Crimée

Chronique

Jean-Pierre Filiuprofesseur des universités à Sciences Po

La guerre de Crimée, où Paris s’allia à Londres, de 1853 à 1856, pour défendre l’Empire ottoman contre la Russie, marqua un tournant de la politique extérieure de la France.

Publié aujourd’hui à 07h00, modifié à 10h04  Temps de Lecture 3 min.  https://www.lemonde.fr/un-si-proche-orient/article/2023/06/18/la-longue-histoire-de-la-france-en-crimee_6178135_6116995.html

« Tout a commencé en Crimée et tout finira en Crimée ! » Les dirigeants ukrainiens, le président Volodymyr Zelensky en tête, affirment avec constance que l’agression russe, commencée en 2014 avec l’occupation puis l’annexion de la Crimée, ne sera véritablement repoussée qu’avec la libération de cette péninsule ukrainienne. En France, la classe politique n’a parfois pas pris la mesure de cette centralité de l’enjeu criméen dans le conflit actuel. Certains responsables ont même osé recycler la fable d’une Crimée attribuée en 1954 à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev (1894-1971), un soir de beuverie, alors qu’une telle décision participait d’une reconfiguration stratégique de l’URSS après la mort de Joseph Staline (1878-1953).

Un simple regard sur une carte suffit pourtant pour constater que la Crimée se situe bel et bien dans le prolongement méridional du territoire ukrainien, alors qu’elle n’a été rattachée à la Russie que par un pont, inauguré par Vladimir Poutine en 2018. Cette myopie est d’autant plus surprenante que la France a une longue histoire avec la Crimée, illustrée par la toponymie parisienne, avec une rue de Crimée (et une station de métro du même nom), un boulevard de Sébastopol et un pont de l’Alma.

Lire la chronique :  Pour l’Ukraine, la guerre a débuté en 2014, et non en 2022

L’expansionnisme tsariste

L’alliance franco-ottomane, nouée dès 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique, constitue un des piliers de la diplomatie de l’Ancien Régime, en Méditerranée comme dans les Balkans. Paris pousse ainsi Constantinople à s’opposer, en 1768, au protectorat imposé par la Russie à la Pologne, ce qui déclenche une guerre de six ans, dont la tsarine Catherine II sort largement victorieuse. En effet, l’Empire ottoman doit, en 1774, abandonner pour la première fois, avec la Crimée, un territoire majoritairement musulman. Les diplomates russes ménagent la susceptibilité de Constantinople en prétendant que la Crimée demeurera autonome et que la population musulmane y restera sous l’autorité spirituelle du calife ottoman. Ces promesses sont violées dès 1783 avec l’intégration de la Crimée dans l’Empire russe sous le nom de Tauride. Trois ans plus tard, Charles-Gilbert Romme, futur élu à la Convention révolutionnaire, rédige un Voyage en Crimée en 1786 où il décrit, entre autres, les rites des confréries soufies.

Lire aussi :    La Crimée, une péninsule à laquelle la Russie a lié son sort

C’est désormais sur les populations orthodoxes de l’Empire ottoman que Saint-Pétersbourg entend exercer une « protection » qui justifie l’interventionnisme russe dans les Balkans. S’y ajoute la répression du « printemps des peuples », avec, en 1849, l’entrée de l’armée russe en Hongrie et en Transylvanie pour y restaurer l’autoritarisme autrichien. Des milliers de Polonais et de Hongrois trouvent alors refuge dans l’Empire ottoman, qui refuse les pressions de Saint-Pétersbourg et de Vienne en faveur de leur extradition. Cette fermeté, encouragée par la France et la Grande-Bretagne, est saluée dans les milieux libéraux et progressistes en Europe. Le décor est planté pour que, face à un nouvel ultimatum lancé en 1853 par Saint-Pétersbourg à Constantinople, Napoléon III décide de nouer la première alliance franco-britannique en plus d’un siècle, et ce pour défendre l’Empire ottoman face à l’expansionnisme tsariste. Les hostilités se concentrent à partir de 1854 sur la péninsule de Crimée.

Lire aussi le récit :    1918-1920 : la République populaire d’Ukraine ou l’histoire d’un effacement

Une guerre effroyable

La France aligne quelque trois cent mille soldats, un effectif comparable à celui du contingent ottoman, mais trois fois supérieur à celui du corps expéditionnaire britannique. Les pertes seront effarantes, avec la mort de près d’un tiers des militaires français, avant tout du typhus et du choléra, qui font des ravages lors de deux terribles hivers. Les alliés débarquent en septembre 1854 dans le port criméen d’Eupatoria où, selon un chroniqueur français, la population musulmane « accueillit les Français avec de grandes démonstrations de sympathie ». Peu après, le 3e régiment de zouaves, dont c’est la première campagne hors d’Afrique, parvient à s’emparer de l’artillerie russe lors d’une bataille acharnée sur les rives de l’Alma. La voie est ouverte pour une longue année de siège du bastion russe de Sébastopol, siège au cours duquel est tué le général Michel Bizot (1795-1855). Il faut, pour briser la résistance russe, la prise de la redoute de Malakoff, en septembre 1855, sous les ordres du général Mac-Mahon. La citation « J’y suis, j’y reste ! », faussement attribuée alors à Mac-Mahon, devient la devise du 3e régiment de zouaves.

C’est à Paris qu’est signé, et célébré, le traité de paix mettant un terme, en mars 1856, à la guerre de Crimée. Ce traité garantit l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman, qui proclame l’égalité devant la loi de tous ses sujets, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs. Le traité de Paris officialise cette émancipation des chrétiens ottomans, mais passe sous silence celle des juifs, encore discriminés en Russie et dans d’autres Etats européens.

Lire la chronique :  Guerre en Ukraine : et si, en 2023, la clé de la crise se trouvait au Moyen-Orient ?

Peu après, Napoléon III inaugure le pont de l’Alma, où quatre statues représentent chacun des régiments s’étant illustrés en Crimée. Un promoteur ouvre, au sud de Paris, un très populaire parc à thème, officiellement appelé Malakoff en 1860, nom que conserve en 1883 cette commune de la proche banlieue. Quant au pont de l’Alma, sa rénovation de 1970 à 1974 ne préserve que la statue emblématique du zouave, les trois autres statues étant dispersées à Paris (dans le bois de Vincennes), à Dijon et dans l’Aisne.

De manière générale, la victoire française dans la guerre de Crimée, exaltée avec éclat sous le Second Empire, subit le phénomène inverse sous la IIIe République. Cela explique en partie le désintérêt relatif pour cette page de l’histoire de France.

Après avoir enseigné tout le mois de février à l’Académie Mohyla, à Kiev, je retourne en Ukraine, d’où j’adresserai donc mes prochaines chroniques.

Lire aussi :    En Ukraine, l’histoire en classe devient un enjeu de sécurité nationale 

Jean-Pierre Filiu (professeur des universités à Sciences Po)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire