Quel avenir pour les stations de ski ?

Les Arcs, une « usine à ski » qui cherche à se réinventer

PAR JESSICA GOURDON

La station savoyarde, emblématique des plans neige des années 1960, veut diversifier son économie, trop dépendante des sports de glisse

https://www.lemonde.fr/planete/visuel/2023/06/14/les-arcs-une-usine-a-ski-qui-cherche-a-se-reinventer_6177555_3244.html

Depuis son enfance aux Arcs, l’une des plus grosses stations de sports d’hiver des Alpes, Candice Falcoz n’avait connu que ça : la neige qui se transforme en or, le ski qui, en quelques mois d’activité, permet de vivre toute l’année. Ses parents ont tracé la route : ils ont ouvert un restaurant sur les pistes, qu’elle gère aujourd’hui en famille – ainsi que deux autres établissements. Mais depuis quelque temps, la belle mécanique des Arcs – initiée en 1968 – s’est enrayée. Le nombre de forfaits vendus stagne, les prix augmentent tous les ans, les jeunes skient moins, la clientèle change : plus riche, plus internationale, plus exigeante… L’ambiance n’est plus la même. 

Sous l’effet du changement climatique, la météo est devenue plus aléatoire, avec de fortes variations de température au cours de l’hiver, des saisons plus courtes, des pluies plus fréquentes – côté ski, la semaine de Noël n’est plus garantie. Et puis, le Covid-19 est arrivé, paralysant la station et faisant éclater au grand jour la faible résilience de ce modèle face aux crises.

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Candice Falcoz, patronne d’un hôtel « nouvelle génération », qui mise sur un tourisme quatre saisons. Les Arcs 2000 (Savoie), le 13 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

« C’est là qu’on a pris conscience de notre vulnérabilité, explique la quadragénaire. Aux Arcs, le ski nous fait encore vivre. Nous ne sommes pas au pied du mur, contrairement aux stations de plus basse altitude. Nous avons quelques années pour investir dans un autre modèle, moins dépendant de la neige, qui mette en valeur le territoire tout au long de l’année. Si on ne fait rien, si on reste les rentiers de cette activité en déclin, nos enfants devront partir. » 

Depuis début 2022, Candice Falcoz tente de promouvoir une autre forme de tourisme. Elle développe un concept de chalets en « coliving » (c’est-à-dire avec des chambres individuelles et des espaces collectifs), destinés à des séjours courts ou longs, qui combinent activités de montagne, rencontres, détente et éventuellement télétravail ou séminaires. « Nos clients, ce sont surtout des gens de Grenoble, de Lausanne, de Saint-Etienne qui veulent profiter du bon air. Le ski est un élément parmi d’autres », explique-t-elle. L’année dernière, le taux d’occupation a atteint 85 %. 

Evoluer vers un modèle moins dépendant de la neige, diversifier l’activité… cette petite musique, jadis minoritaire, est désormais jouée par nombre d’habitants de Bourg-Saint-Maurice-Les Arcs. « Même s’ils en vivent, on entend beaucoup de gens défendre l’idée qu’il faut remettre le tourisme des sports d’hiver à sa place. Il y a une forme d’usure, les promesses ne sont plus au rendez-vous, le consensus n’existe plus », observe Philippe Bourdeau, enseignant-chercheur à l’université de Grenoble, spécialiste du tourisme de montagne.

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Le domaine skiable des Arcs 2000 (Savoie), le 13 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

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Construction de chalets dans la station des Arcs 1600 (Savoie), le 13 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

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Vue sur Bourg-Saint-Maurice (Savoie) sur le funiculaire reliant la ville à la station. Le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

Le maire de Bourg-Saint-Maurice élu en 2020 incarne cette volonté de transition. Originaire de Rouen, professeur de physique-chimie en lycée et contrebassiste dans un groupe de jazz, Guillaume Desrues a un côté ovni dans cette vallée de la Tarentaise, territoire qui rassemble les plus grosses stations d’Europe (Tignes, Val-d’Isère, Courchevel-Méribel, etc.), et les plus grandes fortunes liées à l’or blanc. Se définissant de centre gauche, le quadragénaire, qui n’a aucun lien avec l’industrie du ski, doit son élection à une promesse emblématique : un moratoire sur toute nouvelle construction touristique. « Mon élection a été un mini-séisme », estime aujourd’hui le maire de cette commune de 7 000 habitants. 

Il faut dire que depuis cinquante ans, le domaine des Arcs, « usine à ski » de 43 000 lits touristiques (deuxième station de France, derrière La Plagne), ne vit presque que grâce à la neige, qui lui permet de dégager, en quatre mois, un chiffre d’affaires de 350 millions d’euros (80 % du PIB annuel de la commune). Créée grâce au plan neige déployé par l’Etat, la station a ouvert en 1968, et s’est développée, comme les stations de cette génération, grâce à des avantages fiscaux pour les acheteurs d’appartements et des facilités pour exproprier les agriculteurs de leurs terres. Elle a peu à peu investi différents sites, dénommés selon leur altitude : Arc 1600, Arc 1800, Arc 2000… 

Pendant des années, la croissance semblait sans limite : hausse continue du nombre de skieurs, de constructions, des prix du foncier, expansion du domaine skiable, multiplication du nombre de canons à neige… le ski et le BTP étaient les deux mamelles de ce modèle pensé par Roger Godino, polytechnicien, cofondateur de l’école de management Insead, et fondateur des Arcs.

Le funiculaire qui relie Bourg-Saint-Maurice aux Arcs 1600 (Savoie), le 13 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

Des appartements dessinés par l’architecte française Charlotte Perriand, dans la station des Arcs 1600 (Savoie). Le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

La station, célèbre pour ses immeubles en escalier et ses appartements fonctionnels dessinés par l’architecte Charlotte Perriand (1903-1999), devait accompagner la massification des sports d’hiver, expliquait ce proche de Michel Rocard. Une ambition sociale qui s’est perdue : depuis les années 2000, la station est montée en gamme, portée par la multiplication des constructions luxueuses. Deux symboles en témoignent : le village néosavoyard Arc 1950, construit par le promoteur canadien Intrawest, et le Club Med, qui a ouvert à Arc 1600 un paquebot de mille lits en 2018. Les prix se sont envolés avec l’afflux de touristes étrangers (Britanniques, Néerlandais, Belges, Chinois, Brésiliens, Israëliens) qui constituent un tiers des vacanciers d’hiver. 

Pour un maire, renoncer à construire de nouveaux hôtels ou résidences, c’est mettre en cause tout ce modèle de croissance. « On ne pouvait plus continuer comme ça », justifie Guillaume Desrues, qui dresse une liste de « renoncements » symboliques. L’office de tourisme a arrêté de faire la promotion des Arcs auprès de la clientèle étrangère lointaine, qui vient en avion : terminés les salons en Chine, en Corée ou au Brésil. Les feux d’artifice, qui avaient lieu toutes les semaines l’été et l’hiver, ont été réduits à quatre par an. Quant au partenariat avec une marque automobile allemande, il a été stoppé. « Pas cohérent avec nos valeurs », dit le maire. ADS (filiale de la compagnie des Alpes), qui exploite les remontées mécaniques en délégation de service public, a aussi renoncé à un projet de terrasse panoramique sur le site des Deux Têtes. « Ce serait passé comme une lettre à la poste il y a cinq ans. Mais là, beaucoup de collaborateurs étaient contre ce projet », explique Laura Cumin, 31 ans, diplômée de Sciences Po Grenoble, qui travaille chez ADS et incarne cette nouvelle génération.

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Laura Cumin, salariée d’ADS, l’exploitant des remontées mécaniques (à gauche) et le maire de Bourg-Saint-Maurice (Savoie), Guillaume Desrues. Morgan Fache pour « Le Monde »

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La station des Arcs 1600 (Savoie), le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

Dès lors, quel modèle inventer pour demain ? Une chose est sûre : le ski ne sera plus, comme aujourd’hui, au centre de tout. Une étude réalisée en 2021 en partenariat avec Météo-France, sur la base de deux scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), énonce que la station des Arcs n’a « que » vingt ans de bons hivers devant elle, c’est-à-dire avec un enneigement des pistes (naturel ou artificiel) suffisant pour être exploité au moins cent jours par an. La météo sera plus instable que jadis, la saison amenée à commencer plus tard en décembre – ce qui implique une utilisation croissante des canons à neige. Des évolutions ont déjà été décidées, comme la fermeture au grand public de la piste de l’Aiguille rouge, devenue dangereuse en raison de la fonte du glacier. 

Comme d’autres stations, Les Arcs mise sur le tourisme d’été, et a développé depuis longtemps une offre variée : randonnée, vélo, VTT de descente, tyrolienne, vélo électrique, golf, etc. Mais les retombées économiques sont incomparables avec la saison d’hiver. « Ces activités ne sont pas assez rentables, surtout sur une période si courte », affirme Eric Adamkiewicz, enseignant, et ancien responsable de l’office de tourisme des Arcs. « Les stations de haute altitude sont moins armées que les stations village, car leur environnement s’y prête moins. Les sites ont moins de charme, il y a moins d’agriculture, de forêts », poursuit Philippe Bourdeau.

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La station des Arcs 1600 (Savoie), le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

La vraie porte de sortie serait-elle de développer une autre économie locale, avec des habitants à l’année ? Le problème, c’est que cette station nécessiterait d’être entièrement repensée d’un point de vue urbanistique. Créée pour le ski, la commune est gangrenée par le phénomène des « lits froids », c’est-à-dire des appartements occupés moins de quatre semaines par an. Les résidences secondaires constituent déjà plus de la moitié de l’habitat de la ville. Aujourd’hui, beaucoup appartiennent à des personnes âgées, qui ont acheté leur bien dans les années 1970-1980 et n’y viennent presque plus. D’autres sont des appartements de particuliers qui étaient commercialisés dans des résidences de type Pierre & Vacances, et qui quittent ce système, notamment quand ces structures exigent des propriétaires de coûteux travaux qu’ils ne sont pas prêts à financer. 

Même lorsqu’ils tentent de les louer l’hiver, ces appartements ne trouvent plus preneurs. D’une part parce qu’ils sont souvent trop petits, pas assez rénovés, mal isolés ; et d’autre part parce que l’offre est largement supérieure à la demande. « Avant, un propriétaire pouvait espérer louer son bien quatorze semaines chaque hiver. Aujourd’hui, on est plutôt sur huit », observe Thomas Di Lorenzo, responsable d’Alpissime, une agence et conciergerie qui gère trois cents appartements aux Arcs. 

Plusieurs dispositifs ont été lancés au niveau national pour aider les propriétaires à rénover leurs appartements et les remettre sur le marché locatif, sans beaucoup de succès. A côté, la population locale peine à se loger, alors que les prix ont beaucoup augmenté. Des jeunes couples qui travaillent à Bourg-Saint-Maurice doivent habiter ailleurs, faute d’appartements disponibles à l’achat ou à la location à l’année. Le paradoxe saute aux yeux de tout le monde. « Il faudrait un volontarisme politique et juridique beaucoup plus fort dans ce domaine. Mais c’est extrêmement difficile, car on se heurte à la propriété privée », commente Philippe Bourdeau.

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Dans la station des Arcs 1600 (Savoie), le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

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Le skatepark de Bourg-Saint-Maurice (Savoie), le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

Malgré cela, le domaine Bourg-Saint-Maurice-Les Arcs dispose d’atouts : un funiculaire qui permet d’accéder sans voiture à la station, une gare SNCF… « Mais les liaisons, les fréquences sont loin d’être satisfaisantes », pointent David et Anne-Sophie Morille, un couple de quadragénaires qui a quitté la capitale il y a douze ans pour lancer une agence de communication. Au début, on les prenait pour des fous, et David Morille avait « du mal à expliquer » à ses clients parisiens que leur agence était basée dans un village de montagne. 

Aujourd’hui, non seulement cela passe très bien, – « mais c’est même un avantage » – la localisation incarne un esprit nature qui plaît à ses clients. L’agence prospère, au point qu’ils ont lancé il y a deux ans un espace de coworking, Sowo, qui accueille des travailleurs nomades : développeurs, graphistes, fondateurs de start-up, etc. Des citadins qui viennent chercher, pour quelques semaines ou quelques mois, un bureau et un cadre de vie – Sowo va d’ailleurs rajouter à son « pack » une offre de logement.« On pense qu’on est au début d’un flux de gens qui vont s’installer ici pour profiter du grand air, alors que le télétravail est totalement banalisé », explique David Morille.

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David et Anne-Sophie, des néohabitants venus de Paris. Le 14 avril 2023, à Bourg-Saint-Maurice (Savoie). Morgan Fache pour « Le Monde »

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Sowo, une agence de communication et un espace de coworking pour télétravailleurs, créé par David et Anne-Sophie à Bourg-Saint-Maurice (Savoie). Le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

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Le funiculaire qui relie Bourg-Saint-Maurice aux Arcs 1600 (Savoie). Le 14 avril 2023. Morgan Fache pour « Le Monde »

D’autres lieux incarnent cette tentative d’attirer ou de « fixer » la population locale. Juste à côté, une nouvelle usine – fait rare dans cette vallée – a ouvert il y a deux ans : elle exploite une source d’eau minérale qui jaillit à Bourg-Saint-Maurice, commercialisée sous le nom d’eau de Bonneval. Signe des temps : le créateur de l’entreprise, David Merle, est un diplômé d’Harvard, comme Roger Godino, l’aménageur des Arcs. 

Au mois de juin, la ville va inaugurer une recyclerie, ainsi qu’un espace qui accueille des artistes en résidence. La programmation culturelle pour les habitants s’est musclée, une extension du village d’entreprises est prévue. Pour attirer ou retenir des jeunes, un « campus connecté » a été lancé en 2022 à Bourg-Saint-Maurice – un lieu qui permet de suivre une licence, un master ou une école à distance. Vingt et un étudiants de tous les âges y sont inscrits. Certains sont du coin, d’autres sont venus spécifiquement pour cette structure. Ils aménagent leur vie entre leurs études et leurs jobs de saisonniers… avec le grand air de la montagne toute l’année.

Par Jessica Gourdon (Bourg-Saint-Maurice (Savoie), envoyée spéciale)

« Le Monde » a calculé le bilan carbone des modes de déplacement utilisés pour ce sujet. Cliquez ici pour en savoir plus. 
Empreinte carbone transports de ce reportage : 98,14 kg CO2e, dont 80,6 kg CO2e en voiture diesel (380 km), 8,9 kg CO2e en TER (282 km), 5,4 kg CO2e en autocar (27 km), 3,2 kg CO2e en TGV (961 km) et 0,04 kg CO2e en métro (8 km).

A Tignes, la fonte du glacier met le « ski business » en sursis

PAR SYLVIA ZAPPI (REPORTAGE), 
FRANCESCA FATTORI, VICTOR SIMONNET 
ET ERIC DEDIER (INFOGRAPHIE)

https://www.lemonde.fr/planete/visuel/2023/06/14/a-tignes-la-fonte-du-glacier-met-le-ski-business-en-sursis_6177575_3244.html

Pour la lucrative station, construite autour d’un trésor de glace qui décline inexorablement, l’adaptation du modèle économique s’annonce particulièrement complexe.

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La neige est enfin tombée et a blanchi le glacier. Le massif de la Grande-Motte, nimbé de brouillard en cette journée de mi-avril, désespérait depuis de longs mois de se parer d’un manteau de flocons. Du haut du nouveau téléphérique, inauguré en septembre 2018, on peut admirer la vue à plus de 3 000 mètres d’altitude. L’œil novice ne voit que la splendeur immaculée, la roche majestueuse des flancs, et devine au loin le panorama s’ouvrant sur le mont Blanc, la cime de Bellecôte et l’aiguille de la Grande-Sassière. Pourtant, guides et skieurs locaux y décèlent, année après année, une vision plus sombre : celle d’un front glaciaire qui recule inexorablement. 

Pour eux, tout détail fait démonstration de la fonte qui s’accélère. Là des blocs de roche qui émergent, ici un lac récemment formé dessinant un anneau bleuté sous la neige. Plus bas, la forêt qui monte, les chutes de roches et les crevasses qui se multiplient avec le recul du manteau glaciaire. Et, en face, ce front rocheux qu’il faut désormais grimper sur quarante mètres, peaux de phoque sous les skis, quand, il y a dix ans, on pouvait le rejoindre tout schuss en hors-piste. Le glacier s’est coupé en deux, lors de la canicule qui a sévi à l’été 2022. 

« En 1982, il y avait 30 mètres d’épaisseur de glace en bas, maintenant il n’y a plus rien. Et on continue de perdre plus d’un mètre par an », se désole Jean-Louis Monjo. Cet ex-directeur des sports de Tignes, devenu moniteur et accompagnateur, a vu « ses » montagnes se transformer avec la hausse des températures. Fini le ski d’été ou presque : la Grande-Motte a pris des teintes grises et a dû être fermée deux semaines après son ouverture, à la mi-juin 2022.

Le glacier de la Grande-Motte est situé entre 2 600 et 3 600 mètres d’altitude. Il surplombe Tignes et ses stations de ski, dont il a fait la renommée avec le slogan « Tignes, le ski 365 jours par an », car on peut y skier été comme hiver.

Le funiculaire de la Grande-Motte, percé dans la roche, est ouvert depuis 1993. Ce « métro des neiges », d’une longueur de 3,5 kilomètres, achemine en quelques minutes 3 000 touristes et skieurs par heure.

Aujourd’hui, le glacier de la Grande-Motte est en train de passer d’« emblème de la station » à « symbole du changement climatique ».

et celle qu’il recouvre en 2019.

Selon une étude conduite en 2020 par l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE) de l’université Grenoble-Alpes, le glacier a perdu, entre 1982 et 2019, un tiers de sa surface et deux tiers de son volume, soit un mètre d’épaisseur par an en moyenne. Dans la partie la plus au nord, on enregistre environ dix mètres d’épaisseur perdue ; plus au sud, la fonte atteint par endroits soixante-dix mètres d’épaisseur.

Et la tendance se poursuit. En se basant sur les différents scénarios d’évolution des émissions de gaz à effet de serre modélisés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’étude de l’IGE menée en 2020 estime que le glacier est condamné. Selon elle, la première partie à disparaître sera le glacier de la Leisse, avant 2030.

Aux alentours de 2045, le glacier de Roselin aura aussi disparu et celui de la Grande-Motte restera cantonné au-dessus de 3 150 mètres d’altitude. Selon le scénario modéré du GIEC, le glacier aura disparu dans sa totalité avant 2090 – et même 2060, selon le scénario pessimiste.

La fonte du glacier a déjà provoqué la création d’un nouveau lac, à 2 810 mètres d’altitude. A terme, celui-ci risque de déborder et de se déverser dans la vallée de Tignes.

Par ailleurs, plusieurs infrastructures des remontées mécaniques (pylônes, gares, cabanes seront déstabilisées par la dégradation du sol gelé, le pergélisol. D’ores et déjà, des téléskis ont dus être démontés à l’automne 2022, là où une crête rocheuse est apparue. Il a aussi fallu fermer le domaine skiable du glacier à deux reprises plus tôt que prévu, durant les étés 2019 et en 2022.

Le snowfarming fait partie des techniques adoptées pour ralentir la fonte. Depuis 2019, pour conserver la neige d’une saison à l’autre, des tas de neige artificielle sont protégés par des bâches. Mais, sur les 400 hectares du glacier, seuls 2 sont bâchés, et l’impact environnemental de cette pratique n’est pas encore évalué.

Alors que l’arrêt du ski sur le glacier semble inéluctable, Tignes cherche à le maintenir dans l’offre touristique en développant de nouvelles infrastructures, afin d’attirer les touristes, notamment en leur permettant de se rendre au pied du dôme du glacier, à 3 456 mètres.

Parmi eux, un pont de singe entre le restaurant Le Panoramic et la gare de départ du téléphérique…

… ou encore une passerelle belvédère, suspendue dans le vide à l’arrivée sur le glacier.

Entre parcours « contemplatif et pédagogique » pour les uns ou « tourisme de la dernière chance » pour les autres, l’exploitation du glacier se poursuit.

Les glaciologues du CNRS de Grenoble avaient alerté, depuis le début des années 2000, sur les variations de masse de ce dôme. En 2013, la ville a cessé pourtant de leur commander des études, comme si elle préférait ne plus savoir. En 2019, devant l’évidence énoncée par les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), une nouvelle commande sur l’évolution d’ici à 2100 a été faite à l’Institut des géosciences de l’environnement. Il ne s’agit plus de calculer le déclin mais de savoir quand la Grande-Motte va disparaître.

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La Grande-Motte a perdu 70 % de son volume depuis 1982

Le constat de l’équipe menée par Christian Vincent, chercheur au CNRS, est sans appel: entre 1982 et 2019, la Grande-Motte a perdu 70 % de son volume, entraînant un recul de la branche de la Leisse, à l’est, d’environ 250 mètres, et de Roselin, la branche nord, d’environ 300 mètres (plus de 450 mètres, par endroits). « Lors de l’étude, nous avions pu évaluer la disparition du glacier vers 2060, selon la trajectoire la plus pessimiste. L’été drastique de 2022 qui a provoqué une forte accélération de la fonte nous fait penser que c’était un scénario un peu optimiste », souligne-t-il. 

Roselin pourrait être appelé à disparaître d’ici vingt ans, voire avant, l’espérance de vie de la Leisse ne dépassant, elle, pas 2030. Le reste du glacier serait en sursis jusqu’en 2060. Il y aurait aussi lieu de s’inquiéter du grossissement d’un lac formé au-dessus de Tignes et de l’éventualité de son « déversement » sur la station : « Le lac est barré par une moraine rocheuse d’un côté, par le glacier de l’autre. Au fur et à mesure de la fonte, il peut se déverser ou se vidanger d’un coup », souligne le glaciologue. 

La station d’altitude doit désormais penser son avenir avec le destin limité de ce trésor de glace. Et imaginer le ski, ce filon si lucratif, avoir une fin. Tignes n’existe pourtant qu’autour de son glacier. C’est lui qui fut le salut de la poignée d’habitants expulsés du village du bas quand il fut dynamité et englouti pour la construction du barrage, en 1952. Ils durent emménager 6 kilomètres au-dessus, dans ce qui allait devenir une des plus grosses stations du monde, organisée en quatre sites : les Brévières, les Boisses, puis le lac et Val Claret.

Le lac du Chevril est une retenue d’eau artificielle créée en 1952 après la construction du barrage du même nom par EDF.

A l’époque, le vieux Tignes, le chef-lieu de la commune, et 270 hectares de vallée sont inondés pour alimenter le barrage. Près de cinq cents personnes doivent quitter la vallée.

Aujourd’hui, la commune de Tignes se compose de plusieurs hameaux de différentes tailles et situés à différentes altitudes.

Après la construction du barrage, la région mise sur le tourisme pour maintenir la population, qui était jusque-là tournée vers une économie agropastorale. Beaucoup investissent leurs indemnités liées au déplacement forcé dans l’économie du ski. Les Brévières (1 550 mètres) et Les Boisses (1 850 mètres) sont les premiers sites aménagés.

La « route de l’avenir » est alors construite entre Les Boisses et le lac naturel, situé à 2 100 mètres d’altitude, en 1953. Cela permet le développement d’équipements touristiques en altitude et la création de la station de Tignes Le Lac. Avec le plan Neige, à partir de 1964, suivent les stations du Lavachet (2 100 mètres), puis du Val Claret (2 150 mètres).

Les remontées mécaniques se multiplient pour relier les sites. L’Espace Killy, qui regroupe Val d’Isère et Tignes, est aujourd’hui l’un des domaines skiables les plus grands au monde.

Avec le changement climatique, la station ne peut plus miser seulement sur le ski. La zone représentée en rouge aura, entre 2040 et 2060, moins de cent vingt jours de neige durant une saison de ski, selon une modélisation fondée sur le scénario intermédiaire du GIEC, qui prévoit une stagnation des émissions d’ici à la fin du siècle.

D’ici la fin du siècle, les hautes altitudes seront aussi concernées.

Située à la limite du parc de la Vanoise (créé pour compenser le bétonnage massif de la vallée de la Tarentaise à l’époque des plans Neige), Tignes doit son succès − et la richesse de ses propriétaires − à sa configuration en cirque glaciaire, ainsi qu’à son modèle « tout-ski » : 300 kilomètres de pistes, 78 remontées mécaniques, un funiculaire sous terre qui vous porte à 3 000 mètres en sept minutes, une télécabine pour monter sur le glacier, 400 canons à neige… Rien n’était de trop pour permettre de glisser « trois cent soixante-cinq jours par an », comme le proclamait le slogan.

Un bilan carbone faramineux

Avec la ruée des skieurs l’hiver et des équipes professionnelles qui viennent s’entraîner l’été, c’est une vraie réussite touristique. Tignes est devenue une mine d’or pour les promoteurs et la Compagnie des Alpes, qui gère les remontées mécaniques en délégation de service public. Peu à peu, les opérateurs de voyage se sont installés et de gros contingents de visiteurs étrangers affluent chaque hiver par avion de Chambéry ou de Genève (Suisse). D’Europe, d’abord – un vol toutes les sept minutes venant de Birmingham, Bristol ou Londres pour desservir les grosses stations de la vallée en période de pointe hivernale –, puis des Etats-Unis ou d’Amérique du Sud. Avec un bilan carbone faramineux. 

Les constructions ont poussé partout : Tignes compte aujourd’hui 28 000 lits touristiques (sans compter les résidences secondaires) pour une population de 2 200 habitants. Sous le mandat de Jean-Christophe Vitale (2014-2020), les chantiers ont fleuri. Et le confinement, qui a mis la station à l’arrêt en 2020, n’a pas freiné l’élan. La livraison de plusieurs gros projets est ainsi planifiée entre décembre 2022 et décembre 2024 : un nouveau Club Med et un ensemble hôtelier à Val Claret, un « écovillage » à Brévières, une unité touristique au Lavachet, soit quatre mille lits.

Le développement de la station se poursuit. Le village Tignes 1 800, avec ses chalets typiques, a été inauguré fin 2013. Il est organisé autour de la réplique de l’église du vieux Tignes, englouti par les eaux du lac du Chevril.

Aux Brévières, un écovillage haut de gamme est aussi en construction, à 1 500 mètres d’altitude.

Au Lavachet, une unité touristique nouvelle doit voir le jour en 2025, avec un hôtel, une résidence touristique et des logements, soit 4 000 lits.

Le Club Med a ouvert un nouveau complexe en décembre 2022 à Tignes Val Claret (2 150 mètres). Il peut accueillir 800 personnes et employer jusqu’à 400 salariés. Il s’adresse à une clientèle internationale et doit répondre à la diversification de l’offre touristique (tourisme d’affaire, tourisme de randonnée, etc.), et ce toute l’année.

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« Nous essayons de renouveler et rajeunir la clientèle en allant chercher des groupes hors vacances scolaires et faire du remplissage durable avec les Anglais et les Néerlandais. On est gestionnaire d’un aménagement de la montagne qu’il faut faire fonctionner le plus possible en répondant à une demande de loisir forte », défend Frédéric Porte, directeur de Tignes Développement. Pour lui − et l’argument est repris sur place comme un leitmotiv −, « les séjours concentrés sur un seul site seront toujours plus vertueux que le tourisme en gîtes essaimés à la campagne »

La mairie a un discours plus prudent, assurant avoir hérité des chantiers de l’ancienne équipe, à son arrivée en 2020.« On est obligés d’assumer ces projets en essayant d’en limiter la portée, en réduisant le nombre de lits, et on prévoit un plan local d’urbanisme qui va borner les hauteurs des immeubles et donner la priorité à la rénovation de l’existant », explique Olivier Duch, premier adjoint à la vie économique et au développement durable. « L’état du glacier nous oblige ! », assure-t-il, énumérant les initiatives prises depuis deux ans pour réduire l’impact carbone : une application incitant les voyageurs à venir en train, les dameuses passées au fuel végétal, les bus à l’électricité, un plan d’incitation à la rénovation thermique des logements locatifs, un partenariat passé avec l’Office national des forêts pour planter des arbres.

Exploiter le glacier « en s’adaptant »

Côté équipements, l’élu jure aussi ne vouloir que moderniser l’existant. Pas de nouvelles remontées mécaniques programmées, seulement le remplacement de machines vieillissantes. « On sait qu’on est entrés en transition, car le “ski business” tel qu’on le connaît aura une fin », insiste le bras droit du maire, Serge Revial. Avant d’ajouter : « Mais pas avant cinquante ans ! » L’équipe municipale entend exploiter le glacier tant que c’est encore possible, « en s’adaptant »

Comme le ski en toute saison est compromis, la commune prévoit d’accélérer le développement de ses activités d’été (VTT, vélo électrique et randonnées en montagne, baignade et nautisme sur le lac). Elle a aussi un projet centré sur l’explication de la fonte du glacier, au sommet de la Grande-Motte : un belvédère à l’arrivée de la télécabine, sorte de grande passerelle de métal et de verre surplombant le sérac, et une extension du bâtiment existant. De nouvelles constructions auxquelles les autorités du parc national de la Vanoise ne s’opposent pas, y voyant une « alternative intelligente »

Pour les autres saisons, pas de changement de cap. Il s’agit d’« aménager le modèle ». La Société des téléphériques de la Grande-Motte (STGM, filiale de la Compagnie des Alpes) a fait tourner un logiciel d’enneigement, en lien avec Météo-France, qui a calmé les inquiétudes des autorités locales et des professionnels du tourisme : il n’y aurait pas de problème pour skier à Tignes d’ici 2100. Y compris, le plus longtemps possible, sur le glacier. 

Les périodes d’ouverture de la station pour le ski vont être ajustées : « On ne va pas faire d’acharnement sur le ski d’été, mais les enjeux sont de maintenir la saison d’automne pendant dix ans et d’allonger la période de ski de printemps pour les équipes professionnelles et les équipementiers qui font vivre du monde ici », expose Pascal Abry, directeur de la STGM. Pour préserver la skiabilité du glacier, le snowfarming (bâchage d’une piste et de deux zones de stockage sur le glacier pour conserver la neige, création de pièges à neige sur les sommets venteux) est encouragé par la mairie. « Le ski, c’est une vie à l’année et des emplois. Avec le réchauffement, on va se retrouver avec des affluences record », anticipe Sébastien Huck, directeur de l’Ecole du ski français (ESF). Car Tignes espère bénéficier du report des touristes des stations moins enneigées.

Une trajectoire critiquée

Ce discours fait bondir les rares voix critiques. « Le glacier disparaît, mais on continue comme si de rien n’était. Le but, c’est de perpétuer la pompe à fric », grince Jean-Louis Monjo. Pour les défenseurs d’un autre modèle, il faut arrêter le ski sur le glacier et cesser d’aller chercher des clients lointains. « On a besoin de touristes qui peuvent venir en train et de baisser les prix du forfait pour qu’il soit accessible à une clientèle nationale », pense Frédéric Sandoz, responsable de l’association Pact (Pacte d’avenir citoyen de Tarentaise). 

Alors que les plus téméraires réclament un moratoire sur les constructions, la mairie préfère parler de « réduction » et de « transition douce ». Bernard Raymond, qui fut maire de 1995 à 2002, s’est récemment ému, dans un courriel à l’attention de la majorité municipale, que des permis de construire continuent à être délivrés et que plus de 40 000 mètres carrés soient dans les tiroirs – chiffre que la mairie conteste. 

Nicolas Vermon, accompagnateur en montagne, ne croit pas à la conversion écologique de la station : « Ici, c’est l’apogée de l’irraisonnable ! ». Et d’insister : « Est-ce que l’enjeu, pour une station de plus de 40 000 lits, ce sont les bus électriques ? Le problème, c’est que les droits à construire sont donnés par les élus locaux qui ont intérêt à ces constructions. Il faudrait une décision de l’Etat, comme au moment des plans Neige. » 

Cet ancien gardien de refuge mentionne la fermeture prématurée pour manque d’eau, à la mi-juillet 2022, de celui du Palet, comme un des signes qui auraient dû alerter l’ensemble des autorités de la station : « Là-haut, il n’y a pas d’artifice mécanique pour remédier à la sécheresse. Les refuges sont aux avant-postes des événements qui toucheront bientôt la vallée. » 

Au village, chacun regarde désormais le glacier, entre désolation et inquiétude. Combien de temps verra-t-on sa masse blanche ? Ce lac nouveau qui se développe au sommet, quel danger représente-t-il ? L’équipe municipale vient de recontacter Christian Vincent et son équipe de chercheurs sur l’évolution de cette retenue d’eau. Le glaciologue espère à cette occasion une prise de conscience plus marquée de l’urgence qu’a Tignes à s’adapter.

Par Sylvia Zappi (Tignes (Savoie), envoyée spéciale), Francesca Fattori, Victor Simonnet et Eric Dedier (infographie) 
Sources : C. Vincent et al., « Evolution du glacier de la Grande Motte d’ici 2100 », Institut des géosciences de l’environnement (IGE) de Grenoble, 2020 ; Compagnie des Alpes, « Modélisation du changement climatique », 2021 ; haute-tarentaise.net ; commune de Tignes ; communauté OpenStreetMap ; IGN.

« Le Monde » a calculé le bilan carbone des modes de déplacement utilisés pour ce sujet. Cliquez ici pour en savoir plus. 
Empreinte carbone transports de ce reportage : 46,8 kg CO2e, dont 32,4 kg CO2e en autocar (160 km), 7,7 kg CO2e en voiture essence en covoiturage (104 km), 3,4 kg kg CO2e en TER (108 km), 3,3 kg CO2e en TGV (1 001 km) et 0,02 kg CO2e en métro (4 km).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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