Médecine et environnement : une évidence qui s’impose peu à peu
Par Romain Loury le 16-06-2023

[DOSSIER]
Si l’environnement est un déterminant majeur de notre santé, il est encore peu pris en compte dans les stratégies de prévention et de traitement des pathologies. Pourtant les connaissances scientifiques sur les liens entre santé et environnement sont de plus en plus précis, que cela concerne le réchauffement climatique, les particules dans l’air, ou les substances chimiques.
En outre, une prise en compte de l’impact du système de santé sur l’environnement commence à se dessiner.
Au sommaire :
– Les généralistes, en première ligne face au réchauffement
– La pollution de l’air, un risque en construction
– Perturbateurs endocriniens : chez les femmes enceintes, les difficultés de la prévention
– Dans la santé, la transition écologique s’affiche enfin au grand jour
– Médicaments : le bon usage pour limiter l’impact environnemental
– L’éco-anxiété, ou le trop-plein de réalité
« Rares sont les cliniciens à penser aux expositions environnementales lorsqu’ils sont face à leurs patients »
Alors que l’environnement ne cesse de se dégrader, la santé environnementale, longtemps négligée, fait l’objet d’une prise de conscience croissante. Pour les médecins, l’enjeu de la formation apparait crucial. Interview de la Dre Elisabeth Gnansia*, présidente de la Société francophone de santé et environnement (SFSE).
Egora.fr : La santé environnementale vous semble-elle bien prise en compte par les médecins ?
Dre Elisabeth Gnansia : Oui et non ! A mon sens, on distingue deux grandes catégories : d’une part, des médecins très motivés, s’estimant insuffisamment informés ; d’autre part, ceux, aussi peu informés, qui considèrent que ce n’est pas leur rôle de parler de santé-environnement. Mais rares sont les cliniciens à penser aux expositions environnementales lorsqu’ils sont face à leurs patients.
Le sujet ne date pas d’hier : en 1996, Jean-François Mattei, alors député, avait publié un rapport, considéré aujourd’hui comme fondateur quant aux liens entre santé et environnement. Il y appelait à créer une « médecine de l’environnement », estimant qu’un médecin ne pouvait « plus se contenter de panser les plaies de ses patients », et qu’il devait « se pencher sur leurs conditions de vie, en un mot, sur leur environnement ».
Nombreuses sont les études qui démontrent un impact de la dégradation de l’environnement sur la santé humaine. Comment expliquer que la santé environnementale demeure si négligée ?
Le lien de causalité est parfois évident, par exemple pour la pollution de l’air avec les maladies cardiovasculaires et pulmonaires. Mais dans certaines pathologies, un rôle de l’environnement peut être soupçonné, sans être complètement démontré. Cela prend du temps, et c’est pour cela que la recherche doit se poursuivre. Ce qui ne doit pas empêcher le respect du principe de précaution : on a le droit de se protéger, même si le lien de causalité n’est pas fermement établi. Jusqu’à la création des agences sanitaires, les mises en garde concernant l’environnement émanaient souvent des ONG, ce qui, pour les médecins, n’était pas une garantie de rigueur scientifique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : plusieurs agences nationales, mises en place au cours des 30 dernières années dédiées à l’environnement, développent une expertise dédiée à l’environnement.
Ces agences, dont l’Anses**, s’adressent très peu aux médecins ! Pareil pour les plans nationaux santé environnement ; ils fixent certes des objectifs en matière de formation, mais ciblent peu les professionnels de santé.
Pour l’Anses, c’est vrai, mais c’est parce que le rôle principal des agences consiste avant tout à évaluer les risques pour l’aide à la décision politique. Ces agences ont été créées suite aux scandales de l’amiante et du sang contaminé, dans l’idée qu’il ne faut pas que les mêmes personnes évaluent les risques et les gèrent. Idem pour le plan nationale santé environnement (PNSE), surtout destiné aux services déconcentrés de l’Etat.
Cette difficulté à intégrer la santé environnementale dans la médecine ne reflète-t-elle pas le peu de place accordée à la prévention ?
C’est un sujet sur lequel la France est moins au point que d’autres pays occidentaux : elle pèche par manque de prévention. C’est vrai d’autres pays latins, alors que les pays nordiques sont meilleurs en matière de prévention. Ce qui caractérise les pays scandinaves, c’est de responsabiliser la population. Le grand défaut des pays latins, dont la France, c’est d’avoir peur de faire peur, donc de minimiser le risque.
Face à ce défaut de prise en compte de la santé environnement, la formation constitue un enjeu critique. Où en est-on en France ?
C’est seulement en 2009 qu’apparaissait une première formation des étudiants en médecine, mise en place par le Club de neurologie de l’environnement à la faculté de Strasbourg. A ma connaissance, à l’exception de Strasbourg, il n’y a à ce jour aucun enseignement obligatoire de la santé environnement dans les études de médecine. Cela va changer à la rentrée 2023, avec la mise en place d’un module médecine et santé environnementale, créé par la Conférence des doyens des facultés de médecine (voir encadré). Une formation obligatoire au cours du cursus me semble indispensable, même si beaucoup vous diront que les étudiants ont déjà un programme chargé. C’est vrai, mais il faut au moins qu’ils aient des bases dans le domaine de la santé environnementale. Car c’est cette formation initiale qui peut les inciter à aller plus loin, notamment via la formation continue.
Un module santé environnementale à la rentrée 2023
Sous format numérique, ce module pédagogique de médecine et santé environnementale, d’une durée de six heures, comptera une vingtaine de vidéos de 15 minutes, animées par des médecins, des scientifiques, des écologues et des spécialistes du climat. Pour la Conférence des doyens des facultés de médecine, à l’initiative de ce Mooc, « cette entrée de la thématique de la santé environnementale dans tous les cursus des étudiants en médecine constitue une première pierre à l’édifice de la construction de l’approche une ’seule santé/santé globale’ et est un signal fort et encourageant pour les futurs praticiens de santé ».
*La Dre Gnansia déclare n’avoir aucun lien d’intérêts. **Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail
Sources :
Entretien avec la Dre Elisabeth Gnansia, présidente de la Société francophone de santé et environnement (SFSE).
Les généralistes, en première ligne face au réchauffement
Par Romain Loury le 16-06-2023

[DOSSIER] Du fait de nos émissions de gaz à effet de serre, la planète s’est réchauffée en moyenne de 1,2 °C depuis 1850, et s’achemine vers, a minima, +3 °C en 2100 si rien n’est fait pour enrayer le phénomène. Face aux effets du changement climatique sur la santé humaine, les généralistes seront aux avant-postes.
Longtemps négligés, les impacts sanitaires du réchauffement inquiètent sérieusement les experts de la santé mondiale. De manière marquée depuis la COP21 de décembre 2015, qui a débouché sur l’Accord de Paris, la santé est même considérée comme un des principaux leviers pour persuader la société et les politiques d’agir plus résolument.
Parmi les menaces les plus évidentes, les vagues de chaleur. Considérée comme exceptionnelle il y a 20 ans, la canicule de l’été 2003, à l’origine d’un excès de près de 15 000 décès en France, est en passe de devenir la norme. Au niveau mondial, la moyenne de mortalité annuelle liée à la chaleur, chez les plus de 65 ans, a d’ailleurs crû de 53,7% au cours des 20 dernières années (1).
La santé menacée de toutes parts
De même, les évènements climatiques extrêmes, tels que les incendies de forêt, les sécheresses, les inondations et les tempêtes, se font plus courants, avec des effets majeurs attendus sur la santé. A quoi s’ajoutent les menaces sur l’alimentation (baisse des rendements agricoles), la recrudescence d’allergies au pollen (en France, leur prévalence a triplé entre 1985 et 2010, notamment en raison de l’allongement des saisons polliniques) et les effets sur la pollution de l’air (en particulier l’ozone, dont la production est accrue par de hautes températures).
Egalement en jeu, le risque infectieux. Début juin, l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), a lancé une mise en garde contre l’émergence possible de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, dont l’agent viral est véhiculé par les tiques du genre Hyalomma. Bien présents en Espagne, où une dizaine de cas, dont plusieurs mortels, sont survenus depuis 2013, ces acariens, déjà implantés dans le sud de la France, pourraient peu à peu coloniser l’Hexagone sous l’effet du réchauffement.
La santé déjà impactée, selon deux tiers des généralistes
En première ligne face au tsunami climatique qui s’annonce, la communauté médicale a-t-elle pris la mesure du problème ? La question intéresse de jeunes médecins, dont la Dre Flavia Nunes, généraliste à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes), auteure en 2021 d’une thèse sur la place des généralistes face au changement climatique (2). Elle y a sondé 728 médecins généralistes (59,9% de femmes, âge moyen 44,3 ans), interrogés par questionnaire sur leur perception du réchauffement et le rôle qu’ils envisagent de jouer, face à leurs patients ou au sein de la société.
Parmi les répondants, 67,2% estiment que les conséquences sanitaires du réchauffement sont déjà présentes, tandis que 23,6% les prévoient dans un avenir proche (avant dix ans) et que 9,2% pensent qu’elles ne surviendront soit jamais en France, soit dans un futur lointain. Parmi les groupes de pathologies, celles de natures allergique, respiratoire et infectieuse sont celles dont le lien avec le climat leur paraît le plus évident.
Alors que 75% des médecins interrogés estiment que leur profession a un rôle à jouer face au réchauffement, c’est avant tout, et très logiquement, aux côtés du patient qu’il doit s’exercer. Notamment en matière d’éducation des plus vulnérables (face aux pics polliniques, aux vagues de chaleur, etc.), mais aussi de sensibilisation du patient sur les effets du réchauffement sur sa santé.
« Lever la distance psychologique »
S’ils sont globalement conscients du phénomène climatique, nombreux sont les généralistes (62,36%) à se sentir peu, ou pas, informés sur le sujet. Raison probable pour laquelle 60,7% se disent intéressés par une formation sur le sujet. Selon Flavia Nunes, la formation constitue d’ailleurs un élément essentiel : « nous avons vraiment besoin de connaître au mieux les effets du réchauffement sur la santé. C’est grâce à cela qu’il sera possible de lever la distance psychologique » qui, bien au-delà des médecins, constitue un frein à l’action, citoyenne et politique.
Selon le Dr Anthony Delcambre, généraliste à Rostrenen (Côtes-d’Armor) et cofondateur de l’association Alliance santé planétaire, la « mise à distance » du sujet climatique n’épargne pas le corps médical, pas plus que la société dans son ensemble. « Ce n’est pas parce qu’on a fait des études scientifiques qu’on ne présente pas de biais cognitifs, de biais d’optimisme », estime le médecin, auteur en 2022 d’une thèse sur la santé planétaire (3).
Engagé dans le combat climatique, Anthony Delcambre perçoit son rôle aussi bien au niveau collectif, comme lanceur d’alerte auprès des décideurs locaux afin de protéger la santé des habitants, que dans son cabinet pour sensibiliser ses patients. « En ce moment, de nombreuses morsures de tiques sont recensées, j’explique en quoi elles sont liées au changement climatique. Lors des canicules, on peut donner des conseils sur l’hydratation et sur les façons d’éviter la chaleur, tout en faisant le lien avec le réchauffement ». Un travail qui n’a rien de superflu, alors que 37% des Français considèrent que le phénomène est soit inexistant, soit d’origine naturelle.
- Watts et al., The Lancet, 9 janvier 2021
- « Changement climatique et santé : quelle place pour le médecin généraliste ? Enquête auprès de 728 praticiens français », thèse soutenue en mars 2021 par Flavia Nunes, université Claude Bernard Lyon 1
- « La santé planétaire en médecine générale : état des lieux des connaissances et des pratiques des médecins généralistes des Hauts-de-France », thèse soutenue en mai 2022 par Anthony Delcambre, université de Lille
Sources :
D‘après les propos des Drs Flavia Nunes et Anthony Delcambre, généralistes à Villeneuve-Loubet (Alpes-Maritimes) et Rostrenen (Côtes-d’Armor).
Anses, « Analyse des risques pour la santé humaine et animale liés aux tiques du genre Hyalomma en France », mai 2023.
Chiffres 2022 de l’Observatoire international climat et opinions publiques (Obs’COP), enquête réalisée par Ipsos et EDF.
La pollution de l’air, un risque en construction
Par Romain Loury le 16-06-2023

[DOSSIER] Chaque année, 40 000 décès sont attribuables aux particules fines PM2,5 en France, un chiffre du même ordre que le tabac et l’alcool. Pourtant, la pollution de l’air peine à trouver sa place dans le monde médical. Et ce alors que les preuves de ses effets sanitaires s’accumulent, au-delà des sphères respiratoire et cardiovasculaire.
Asthme, bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), cancer du poumon, infarctus du myocarde, accidents vasculaires cérébraux (AVC)… et bien plus. Au fil des études, la pollution de l’air se trouve associée à un nombre croissant de maladies. Parmi elles, celles de nature neurologique : selon une méta-analyse de 2022, une hausse de 10 µg/m3 du taux de PM2,5 (moins de 2,5 microns) s’accompagne d’une augmentation de 40% du risque de démence (1). Chez l’enfant, un risque du même ordre a été observé pour les troubles du spectre autistique (TSA).
Source de stress oxydatif et d’inflammation, ces polluants (particules, oxydes d’azote, ozone, etc.) ont aussi été impliqués dans la dépression, le diabète, l’obésité, plusieurs cancers (sein, ovaire, vessie), ainsi que des maladies rhumatismales et auto-immunes. Chez les nouveau-nés, ils favoriseraient faible poids de naissance et prématurité, qui à leur tour prédisposent aux maladies chroniques de l’âge adulte. Autant d’effets qui prouvent, selon la Pre Isabella Annesi-Maesano, professeure d’épidémiologie environnementale à Montpellier, que « l’impact de la pollution est très sous-estimé ». D’autant que plusieurs polluants, dont les particules ultrafines (moins de 0,1 micron), ne sont pas réglementés, et ne font pas l’objet d’une surveillance systématique.
Un facteur de risque collectif
Malgré son impact sur la santé publique, la pollution de l’air demeure négligée par le monde médical. Selon la Dre Sylvia Medina, coordinatrice du programme de surveillance air et santé de Santé publique France, « les facteurs de risque collectifs doivent être mieux pris en compte, même s’il est difficile de cerner leurs effets au niveau individuel. J’entends souvent dire que 40 000 morts par an, ce ne sont pas de vrais morts. Au contraire, ce ne sont pas des décès statistiques ! A moins de considérer que les décès attribuables à l’alcool, au tabac et à l’alimentation en soient aussi ».
C’est donc tout un changement de culture médicale qui s’impose face à la pollution de l’air, comme pour d’autres expositions environnementales. Selon Sylvia Medina, « on qualifie souvent la pollution de l’air de tueur invisible : il suffit de se rendre en Chine, en Inde ou au Bangladesh pour comprendre, au goût de l’air, que ce n’est pas le cas ! De plus, plusieurs études ont mis en évidence la présence de particules dans nos poumons, jusque dans les cellules pulmonaires humaines».
Connaître ses méfaits pour mieux informer
«Savoir que la qualité de l’air fait partie des facteurs de risque de certaines pathologies, c’est un point important, aussi bien pour sa propre culture médicale que pour l’information du patient », estime Matteo Redaelli, chef de projet scientifique au sein de l’unité d’évaluation des risques liés à l’air de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Selon lui, « on observe une sensibilité accrue dans la sphère médicale ». Un changement notamment visible lors des congrès médicaux, toujours plus nombreux à accorder une place à la pollution de l’air.
Signe d’espoir, la qualité de l’air s’est améliorée ces dernières décennies. Selon le bilan 2022 d’Airparif, le niveau annuel moyen de PM2,5 a connu une baisse de 40% en dix ans près du trafic en Ile-de-France, et de 35% à distance. Ce qui n’implique pas forcément que l’impact sanitaire s’atténuera dans les mêmes proportions, observe Matteo Redaelli : « les niveaux de pollution ont tendance à baisser mais, en parallèle, la population vieillit, et devient plus susceptible aux maladies chroniques ».
- Cheng et al., Public Health. Novembre 2022
Une étude pour mieux évaluer la morbidité
Au-delà de la mortalité, les épidémiologistes espèrent bientôt pouvoir évaluer l’impact de la pollution sur la morbidité. Ce qui devrait déboucher, courant 2024, sur une première évaluation quantitative d’impact sur la santé (EQIS) française, relative à la morbidité. Pour cela, une large étude bibliographique, associant l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Santé publique France et plusieurs de ses homologues européens, est en cours afin d’établir des « relations concentration-risque » pour plusieurs maladies. Scrutant diverses méta-analyses déjà publiées, les experts ont d’ores et déjà établi un niveau de preuve pour chaque pathologie, retenant celles dont le lien avec la pollution de l’air est suffisamment étayé par la littérature actuelle. En l’état de ces travaux, l’asthme, la BPCO, le cancer du poumon, l’hypertension, les infarctus du myocarde, les AVC, mais aussi les démences, se sont vus décerner un « niveau A ». Le niveau de preuve est un peu moindre pour les TSA et le diabète de type 2, de niveau B+. Quant au faible poids de naissance, les chercheurs attendent la publication prochaine de travaux britanniques, avant de décider de l’inclure dans l’analyse finale.
Sources :
D’après les propos de la Pre Isabella Annesi-Maesano (Inserm, Montpellier), de la Dre Sylvia Medina, coordinatrice du programme de surveillance air et santé de Santé publique France, et de Matteo Redaelli, chef de projet scientifique au sein de l’unité d’évaluation des risques liés à l’air de l’Anses.
Santé publique France, « Impact de la pollution de l’air ambiant sur la mortalité en France métropolitaine », avril 2021.
Airparif, « Bilan de la qualité de l’air, année 2022 », mars 2023.
Dans la santé, la transition écologique s’affiche enfin au grand jour
Par Romain Loury le 16-06-2023

[DOSSIER] Longtemps peu préoccupé par son empreinte environnementale, le système de santé français entame enfin sa transition verte. Alors que les initiatives locales se multiplient, l’Etat souhaite enfin s’atteler au sujet.
Environ 49 millions de tonnes équivalent CO2 (MtCO2e), soit plus de 8% de l’empreinte carbone de la France : tel est le niveau des émissions du système de santé français, selon le bilan publié mi-avril par les experts du Shift Project*. Premiers émetteurs, les hôpitaux (38%), suivis par la médecine de ville (23%), les établissements et services pour personnes âgées (21%), ceux pour enfants et adultes handicapés (17%). Selon ce bilan, les achats de médicaments occupent la première place (29%), devant les dispositifs médicaux (21%), l’alimentation (11%), le transport des patients et de leurs visiteurs (9%).
Alors que la France, comme l’UE, vise la neutralité carbone en 2050, le système de santé sera-t-il en mesure de participer à l’effort collectif ? Oui, à en croire le Shift Project. Selon ses modélisations, il est possible de réduire les émissions de 80% d’ici la moitié du siècle. Et ce en jouant sur tous les leviers : bâtiment (rénovation thermique, énergie bas carbone), alimentation (réduction du gaspillage, des emballages), transport (télémédecine, véhicules électriques, covoiturage, transports en commun), médicaments et dispositifs médicaux (achats écoresponsables, relocalisation de la production), réduction des déchets. Ce verdissement radical permettrait d’atteindre un bilan carbone de 9,8 MtCO2e en 2050, au lieu des 50,7 MtCO2e attendus, soit une baisse de 80%.
De nombreuses initiatives locales
Pour y parvenir, il faudra accélérer la cadence. Pour le Pr Patrick Pessaux, chef du service de chirurgie viscérale et digestive et endocrinienne des Hôpitaux universitaires de Strasbourg et président du Collectif écoresponsabilité en santé (Ceres), « certains secteurs se sont engagés depuis des années, mais celui de la santé s’y met avec retard ». Notamment au regard des pays d’Europe du nord, tels que le Royaume-Uni, dont le National Health System (NHS) s’est doté en 2010 d’une « feuille de route pour une santé durable ». Résultat, l’empreinte carbone du système de santé britannique a diminué de 11% entre 2007 et 2015, malgré une activité en hausse de 18%.
Plutôt qu’une approche descendante à la britannique, la France se caractérise par de nombreuses initiatives locales. Des actions notamment relayées par le Comité pour le développement durable en santé (C2DS), association créée en 2009 et qui regroupe près de 850 établissements, dont 11 CHU et les 19 centres de lutte contre le cancer (CLCC). Pour sa directrice Véronique Molières, « la plupart des professionnels de santé souhaitent s’engager dans une dynamique de développement durable. Nous n’avons plus besoin d’expliquer pourquoi s’engager, mais comment, que ce soit sur le transport, le gaspillage ou l’énergie ».
Egalement en première ligne, le Ceres, fondé en 2020 et regroupant 22 sociétés savantes, vise, outre le partage d’initiatives, à promouvoir la formation continue et la publication de recommandations de bonne pratique. Plusieurs sociétés savantes se sont attelées au sujet, dont la Société française d’anesthésie et de réanimation (Sfar) afin de réduire l’impact environnemental de l’anesthésie générale, et la Société francophone de néphrologie dialyse transplantation (SFNDT) sur la « dialyse verte ».
Une Convention de planification écologique à l’automne
Longtemps peu disertes à ce sujet, les autorités sanitaires semblent enfin s’y mettre. Le 22 mai, le gouvernement a réuni un premier Comité de pilotage (Copil) de la planification écologique pour le système de santé. Présidé par la ministre déléguée aux professions de santé, Agnès Firmin-Le Bodo, il débouchera à l’automne sur une Convention de planification écologique, qui traitera aussi bien d’énergie, de soins comme de numérique et de transport.
Chargé de suivre les travaux du Copil en tant qu’expert externe, Patrick Pessaux salue la démarche : « il faut qu’il y ait un cadre, un agenda et des objectifs, pour que les établissements sachent vers quoi ils doivent s’engager ». Il est « absolument essentiel de coordonner les différents efforts pour aller dans le même sens. Cette volonté politique, nous l’appelons de nos vœux depuis un moment », renchérit Véronique Molières.
D’autant que, face à la crise qui frappe le secteur de la santé, la transition écologique devrait constituer « une opportunité, et pas un frein », estime Patrick Pessaux. Non seulement parce que l’explosion des coûts, notamment de l’énergie, impose de rationnaliser la consommation, mais aussi parce que la transition écologique permet de « redonner du sens à nos pratiques », ajoute le président du Ceres. « Quand on parle de transition écologique, il ne s’agit pas que d’empreinte carbone. Le développement durable a aussi des dimensions sociales et économiques. Pour les établissements, cela peut même constituer un levier d’attractivité ! ».
* Association créée en 2010, le Shift Project se définit comme « un think tank qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone ». En 2020, il a lancé un Plan de transformation de l’économie française, ensemble de propositions visant à décarboner 15 secteurs économiques, tels que l’énergie, l’agriculture et la santé.
Sources :
D’après les propos de Véronique Molières, directrice du C2DS, et du Pr Patrick Pessaux, chef du service de chirurgie viscérale et digestive et endocrinienne des Hôpitaux universitaires de Strasbourg, président du Ceres et président du comité « transition écologique en santé » de la Fédération hospitalière de France (FHF).
Et d’apprès les rapports « Décarboner la santé pour soigner durablement », Shift Project, avril 2023, et « La soutenabilité environnementale des systèmes de santé », Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes), avril 2023.
Médicament : le bon usage pour limiter l’impact environnemental
Par Muriel Pulicani le 16-06-2023

[DOSSIER] Utiliser le médicament à bon escient peut être un levier de réduction de l’impact humain sur l’environnement. Cette nouvelle approche implique une amélioration des conditions de production – et une diminution des volumes –, une réduction des déchets et des résidus, mais aussi un changement des pratiques de prescription et des modes de consommation.
Faudra-t-il inclure l’impact environnemental du médicament à la balance bénéfice-risques ? C’est la question force posée lors du forum Bon usage du médicament organisé par l’association éponyme (ABUM) au ministère de la santé le 30 mai. Aux risques sanitaires individuels s’ajoutent des risques collectifs, environnementaux. « Il y a un effet boomerang : contamination de l’eau, effet de serre, impact sur la fertilité humaine, antibiorésistance… », a énuméré Thomas Borel, directeur affaires scientifiques et responsabilité sociétale des entreprises au Leem, la fédération des entreprises du médicament. Le secteur de la santé représente 8 % des gaz à effet de serre émis par la France, soit 50 millions de tonnes équivalent CO2 sur un total de 604 millions.
Evolution des normes de production
Les législations, tous secteurs d’activité confondus, évoluent afin d’atténuer la pression humaine sur les écosystèmes. « Le Green deal européen a pour objectif une neutralité carbone à 2050 et zéro pollution de l’air, de l’eau et des sols », a listé Nathalie Gimenes, responsable à l’École des Mines et présidente de l’agence de conseil Be-Concerned. « Il devient obligatoire pour toutes les entreprises de mesurer leur empreinte carbone », a ajouté Thomas Borel. Des règles spécifiques s’appliquent à la pharma : normes de construction et de fonctionnement des usines, obligation d’études sur l’impact environnemental des médicaments… Cependant, aujourd’hui, 80 % de la fabrication des matières premières est confiée à un vaste tissu de sous-traitants situés en Asie, aux normes sociales et environnementales bien en-deçà des exigences européennes ou nord-américaines. La complexité de la chaîne de fabrication, éclatée entre de nombreux acteurs, a des conséquences délétères en termes de qualité, de ruptures d’approvisionnement, d’accroissement du transport international… Des entreprises ont maintenu leur activité industrielle en Europe ou rapatrié certaines productions, encouragées par des incitations étatiques et/ou régionales. Mais la relocalisation est complexe : acceptation sociétale de la réimplantation d’usines, manque de compétences, coûts importants…
Obligation de transparence
Les industriels s’interrogent : les investissements nécessaires seront-ils valorisés dans le prix du médicament ? Quels seront les critères retenus pour calculer l’impact écologique ? Et surtout, celui-ci deviendra-t-il un critère de refus d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) ? Il est déjà intégré dans les appels d’offres de certains établissements de santé… « Nous sommes dans une période critique, entre urgence environnementale et nécessité d’approvisionner les marchés », a pointé Thomas Borel. « En Europe, la nouvelle réglementation pharmaceutique va mieux prendre en compte l’évaluation du risque environnemental », a confirmé Chantal Guilhaume, cheffe du bureau « médicament » de la sous-direction « politique des produits de santé et qualité des pratiques et des soins » à la Direction générale de la santé (DGS). « Il faut travailler sur tous les critères (eau, sol…) et sur tout le cycle de vie du médicament. Cependant, l’impact environnemental n’est pas un critère de la balance bénéfices/risques mais une exigence faite à l’industriel de fournir plus d’informations, dans un souci de transparence », a-t-elle précisé.
Responsabilité du médecin prescripteur
Le médecin pourrait se servir de ces informations pour mieux prescrire. « Il s’agit d’intégrer le souci des autres dans le soin de soi », a résumé Eric Baseilhac, président de l’ABUM et directeur affaires économiques et internationales du Leem. Des outils sont en cours d’expérimentation. Comme smartbiotic, une application d’aide à la prescription d’antibiotiques en fonction de l’écologie bactérienne locale. Ou le Hazard Score, expérimenté en Suède, qui compare l’impact environnemental des médicaments pour choisir, à efficacité égale, une alternative moins polluante. « 1 001 molécules ont été analysées sur les 3 000 présentes sur le marché européen. Dans 84 situations de prescription sur 323, il y a eu des alternatives », a décrit le Dr Matthieu Sevenier, médecin généraliste. « C’est un score théorique, qui prend en compte la toxicité aquatique, mais pas les rejets dans l’air ou le sol, ni le conditionnement ou le transport », a reconnu le Dr Paul Frappé, président du collège de la médecine générale, évoquant un « travail introductif ».
Mieux consommer
Le sujet est abordé par la convention signée en mars 2022 entre les pharmaciens et l’assurance maladie : lutte contre le gaspillage et le stockage inutile des médicaments, dispensation du médicament ayant le moins d’impact environnemental…
Les modes de consommation doivent aussi évoluer vers un usage plus raisonné. Les patients pourraient adopter les médicaments les plus « vertueux ». « La loi Climat et résilience de 2021 prévoit un affichage environnemental sur les produits du quotidien », a rappelé Nathalie Gimenes. Enfin, le tri et la gestion des déchets (emballages…) et des médicaments non utilisés doivent être améliorés. La pharma fait partie des filières à « responsabilité élargie des producteurs » (REP) et est ainsi tenue d’« assurer la prévention et la gestion des déchets issus de ces produits en fin de vie ». Cyclamed est chargé de la collecte et la destruction des médicaments non utilisés. « Les textes imposent la valorisation énergétique, meilleure solution pour éviter l’enfouissement. On récupère aujourd’hui 70% de ce qu’on voudrait récupérer », a témoigné Thierry Moreau-Defarges, président de l’éco-organisme.
Améliorer la gestion des déchets et des rejets
« L’industrie du médicament est en train de construire une feuille de route « 3R » [réduire, recycler, réutiliser] pour le plastique », a ajouté Thomas Borel. Des plans nationaux sont en cours et la législation évolue. « La loi Agec [anti-gaspillage contre une économie circulaire] de 2020 interdit de commercialiser des dispositifs médicaux contenant des micro-plastiques dès 2024 et vise à éliminer les plastiques jetables à usage unique d’ici 2030 », a rappelé Nathalie Gimenes. Le ministère de la santé a présenté fin mai une « feuille de route de la planification écologique du système de santé », ayant notamment comme objectifs de « transformer et accompagner les pratiques vers les soins éco-responsables dès 2023 » et d’« accélérer la réduction des déchets et leur valorisation d’ici 2030 et optimiser le périmètre DASRI [déchets d’activités de soins à risques infectieux et assimilés] pour le limiter le plus possible dès 2024 ».
Enfin, les rejets médicamenteux, notamment dans l’eau, font l’objet de plans nationaux et européens. « Il y a des discussions au niveau européen sur un projet de refonte de la directive-cadre sur l’eau (Dir 2000/60/CE) et de ses directives filles, avec l’inclusion de molécules pharmaceutiques dans les listes », a expliqué Chantal Guilhaume. « Cela montre que les substances pharmaceutiques ne sont plus à part. »
L’évolution des modes de production, de consommation et de gestion des déchets du médicament doit en priorité s’accompagner d’un renforcement de la prévention en santé, encore très insuffisante en France.
Sources :
D’après le Forum bon usage du médicament organisé par l’association ABUM (30 mai 2023)
L’éco-anxiété, ou le trop-plein de réalité
Par Romain Loury le 16-06-2023
https://www.egora.fr/actus-medicales/sante-publique/80947-l-eco-anxiete-ou-le-trop-plein-de-realite

[DOSSIER] Angoisse, insomnies, pensées obsessionnelles… autant de symptômes de l’éco-anxiété, un état de mal-être engendré par la crise écologique en cours. Face à des souffrances vouées à s’étendre, psychologues et psychothérapeutes se saisissent du problème.
L’éco-anxiété, nouveau mal du siècle ? Alors que le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité et les diverses pollutions voient leurs effets -et leurs échos médiatiques- s’accentuer, nombreux sont ceux à éprouver un profond mal-être, peinant à donner un sens à leur vie dans un monde perçu au bord du gouffre. C’est en 1997 que ce phénomène est dénommé « éco-anxiété » par Véronique Lepaige, chercheuse en santé publique belgo-canadienne.
Vingt-six ans plus tard, ses contours demeurent encore mal définis. A l’inverse de ses manifestations, bien connues. Les éco-anxieux « rapportent des symptômes du champ des troubles anxieux : attaques de panique, angoisse, insomnies, pensées obsessionnelles, troubles alimentaires (anorexie, hyperphagie), émotions négatives (peur, tristesse, impuissance, désespoir, frustration, colère, paralysie) », observent deux psychiatres, le Pr Antoine Pelissolo et la Dre Célie Massini, dans un ouvrage publié en 2021, « Les émotions du dérèglement climatique »*.
2,5 millions d’éco-anxieux
Selon ces auteurs, ces symptômes sont « à l’origine d’une perturbation notable de la vie quotidienne chez certains individus ». Pour Pierre-Eric Sutter, psychologue-psychothérapeute et directeur de l’Observatoire de l’éco-anxiété (Obseca), celle-ci est « un état de mal-être, une détresse psychique » qui, à la différence des phobies, repose sur des faits solides. « Il suffit de lire les rapports du Giec [groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] pour se rendre compte que le discours des éco-anxieux est très construit, très rationnel », ajoute-t-il.
Combien la France compte-t-elle d’éco-anxieux ? S’appuyant sur l’échelle de Hogg, forgée en 2021 par des chercheurs australiens et néo-zélandais, une récente étude de l’Obseca estime à environ 5% la proportion de Français de plus de 18 ans souffrant d’une éco-anxiété sévère. Soit 2,5 millions de personnes qui seraient « en situation de voir un psychothérapeute », estime Pierre-Eric Sutter.
Alors que les Etats-Unis disposent d’une Climate Psychology Alliance et d’une Climate Psychiatry Alliance, psychologues et psychothérapeutes français tentent à leur tour de faire émerger le sujet de la prise en charge. Plusieurs d’entre eux, qui se sont spécialisés dans l’éco-anxiété, ont mis en place un Réseau de professionnels de l’accompagnement face à l’urgence écologique (Rafue). Fin 2022, l’Obseca a lancé une Maison des éco-anxieux, association qui propose une mise en contact avec des psychologues.
Sortir du sentiment d’abattement
Cofondateur du Rafue, le Dr Jonathan Journiac, psychologue clinicien et psychothérapeute à Strasbourg, estime que « les souffrances de ces patients sont bien réelles. Dans ma pratique, je vois de plus en plus de personnes touchées, de plus en plus de gens qui osent venir. Leurs émotions sont multiples, allant de la colère à la tristesse. Elles peuvent engendrer un abattement généralisé chez ces personnes, qui se sentent seules, incomprises, impuissantes ».
Comment soulager ces souffrances alors que leurs causes, à savoir la destruction de l’environnement par l’homme, se font toujours plus visibles ? Tout dépend de la situation personnelle du patient. Jonathan Journiac dit « aller chercher dans les ressources de la personne pour y trouver ce qui va bien. Il faut identifier les moments où ça va mieux, essayer de les reproduire ». « Beaucoup de ces personnes sont à l’affût de toutes les informations, il peut y avoir un besoin de pause médiatique », ajoute-t-il. Pour certains, il peut s’agir de « renouer le contact avec la nature ». Pour d’autres, de s’impliquer dans des actions écologiques locales. Ou, à l’inverse, de prendre du recul avec le militantisme, chez ceux que ce combat submerge.
La santé mentale face au tsunami climatique
Et si l’éco-anxiété n’était qu’un signal avancé de dégâts bien plus graves ? La crise climatique fait en effet peser de nombreuses menaces sur la santé mentale. Exemple, les fortes chaleurs. Selon Antoine Pelissolo et Célie Massini, « des chercheurs américains ont montré qu’un réchauffement de 1 °C est associé à une progression du taux de suicide de 0,7% aux États-Unis et de 2,1% au Mexique (…). Si les températures continuent à s’élever au même rythme, d’ici à 2050 il pourrait y avoir entre 9 000 et 40 000 suicides supplémentaires dans ces deux pays, soit autant qu’après une période de récession économique ». Les catastrophes climatiques, toujours plus fréquentes, sont source de nombreux cas de syndrome de stress post-traumatique (SSPT) : un an après l’ouragan Katrina, qui a frappé la Louisiane en août 2005, 20,9% de la population en était atteinte. A quoi s’ajoutent les effets liés à la recrudescence de maladies infectieuses, aux pénuries d’eau et de nourriture, aux troubles économiques, aux conflits, aux migrations climatiques…
Sources :
D’après les propos de Pierre-Eric Sutter, psychologue-psychothérapeute et directeur de l’Obseca, et du Dr Jonathan Journiac, psychologue clinicien et psychothérapeute à Strasbourg.
« Les émotions du dérèglement climatique », Pr Antoine Pelissolo (chef du service de psychiatrie de l’hôpital Albert-Chenevier, Créteil) et Dr Cécile Massini (GHU Paris psychiatrie & neurosciences), éditions Gallimard, 2001.
« Eco-anxiété : analyse d’une angoisse contemporaine », Eddy Fougier, Fondation Jean-Jaurès, 2021.