La prolongation de la durée de vie de nos centrales nucléaires jusqu’à 60 ans, est loin d’ être acquise

Nucléaire : l’ASN juge prématuré d’envisager un fonctionnement des réacteurs français jusqu’à 60 ans

Il est trop tôt pour envisager un prolongement à soixante ans du parc nucléaire. D’autant que certaines pièces présentent des faiblesses (cinq réacteurs sont déjà sur la sellette). La centrale de Cruas est, pour sa part, menacée par le risque sismique.

Energie  |  15.06.2023  |  P. Collet

https://www.actu-environnement.com/ae/news/avis-asn-prologation-nucleaire-60-ans-41995.php4

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Nucléaire : l'ASN juge prématuré d'envisager un fonctionnement des réacteurs français jusqu'à 60 ans

© Frédéric ProchassonLa découverte d’une faille sous la centrale de Cruas (Ardèche) pourrait remettre immédiatement en cause la poursuite du fonctionnement des réacteurs. 

La durée de fonctionnement des réacteurs nucléaires français peut-elle être étirée jusqu’à soixante ans, voire au-delà ? C’est la question posée à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) par les pouvoirs publics dans le cadre des travaux préparatoires de la prochaine programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Pour l’instant, « cet horizon s’avère (…) trop lointain pour que les enjeux en matière de sûreté nucléaire puissent être pris en compte de manière suffisamment anticipée dans la définition de la politique énergétique », explique l’ASN, qui vient de remettre un premier avis sur le sujet.

Un dossier peu étayé techniquement

Le sujet semble d’autant plus prématuré que, pour l’instant, les éléments soumis par EDF « sont peu étayés techniquement », déplore l’ASN. Et cela, alors même que la poursuite des réacteurs de 1 300 mégawatts (MW) au-delà de quarante ans n’est pas encore acquise (l’ASN ne statuera qu’en 2025).

Cet horizon s’avère trop lointain pour que les enjeux en matière de sûreté nucléaire puissent être pris en compte de manière suffisamment anticipée dans la définition de la politique énergétique 

ASN

L’Autorité a demandé donc à EDF de « [justifier] d’ici à la fin 2024 l’hypothèse d’une poursuite du fonctionnement des réacteurs actuels jusqu’à soixante ans et au-delà, pour permettre une instruction approfondie débouchant sur une prise de position de l’ASN, fin 2026 ». Et, quoi qu’il en soit, la décision finale d’autoriser, ou non, les réacteurs à fonctionner au-delà de cinquante ans sera prise à l’occasion de leur cinquième réexamen périodique.

Concrètement, l’ASN s’est penchée sur les conclusions de l’analyse préliminaire réalisée par EDF sur la capacité des réacteurs à fonctionner jusqu’à soixante ans, ainsi que sur les enjeux techniques associés. Pour l’instant, l’ASN a identifié deux sujets techniques qui doivent être analysés prioritairement par EDF.

Doutes sur la résistance de certains coudes

Le premier est la résistance mécanique de certaines portions des tuyauteries principales du circuit primaire de plusieurs réacteurs. L’ASN estime que la ténacité de l’acier composant ces tronçons, appelées coudes E, peut « être très faible »après quarante à soixante ans. L’Autorité demande donc à EDF de démontrer la résistance de ces coudes en acier inoxydable moulé, en tenant compte d’éventuels défauts de fabrication. En effet, le moulage de ces pièces est propice à de tels défauts et certains ont été détectés lors des examens radiographiques de fin de fabrication.

Problème : « les coudes E concernés par cette problématique sont considérés par EDF comme difficilement remplaçables, car ils sont directement connectés à la cuve et situés dans une zone soumise à des niveaux d’irradiation rendant difficiles les interventions humaines de longue durée. »

Pour l’instant, cinq réacteurs présentent des coudes E pour lesquels les analyses mécaniques réalisées lors de la quatrième visite décennale ne permettent pas de justifier une poursuite à soixante ans : le réacteur 4 du Tricastin (Drôme), le réacteur 2 de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), le réacteur 4 de Dampierre (Loiret), le réacteur 3 du Blayais (Gironde) et le réacteur 2 de Paluel (Seine-Maritime).

EDF propose des pistes d’action, comme des évolutions des méthodes de justification mécanique, le développement de nouvelles méthodes de contrôles pour caractériser de petits défauts (pour les exclure de la liste des défauts problématiques), ou le remplacement de ces coudes avec des techniques d’intervention robotisées. Mais « la démonstration de leur caractère suffisant n’est pas acquise ».

Risque sismique à Cruas

Le second sujet concerne les réacteurs de la centrale nucléaire de Cruas (Ardèche), et la prise en compte du retour d’expérience du séisme survenu au Teil, le 11 novembre 2019. L’ASN explique qu’EDF doit mener des investigations complémentaires. Et de prévenir : « Si ces investigations montraient la présence, sous le site de Cruas, d’une faille capable d’induire une rupture en surface, la démonstration de sûreté de cette centrale serait complexe à établir et pourrait nécessiter des travaux conséquents. » La découverte d’une telle faille pourrait même remettre immédiatement en cause la poursuite du fonctionnement des réacteurs de la centrale, sans attendre la visite décennale suivante, alerte l’ASN.

Par ailleurs, d’autres facteurs « doivent également faire l’objet d’une attention particulière dans la perspective d’un fonctionnement jusqu’à soixante ans ». Y figurent en particulier les effets attendus du changement climatique. L’ASN attire l’attention sur les effets cumulés de la prolongation des réacteurs actuels jusqu’à soixante ans et de la mise en service de nouveaux réacteurs sur les sites actuels. Cette stratégie « [pourrait] induire une pression supplémentaire en termes de prélèvements d’eau et de rejets radiologiques, chimiques et thermiques cumulés sur certains bassins versants », explique l’Autorité, qui juge nécessaire « de prévoir, dès à présent, des évolutions technologiques des installations, dans le cadre d’une approche globale et de long terme ».

Autre sujet : le fonctionnement, dans des conditions de sûreté satisfaisantes, des installations du cycle du combustible. L’indisponibilité de certaines installations ou la saturation des piscines de La Hague (Manche) sont des « situations bloquantes », prévient l’ASN.

Philippe Collet, journaliste
Chef de rubrique déchets / économie circulaire

Nucléaire : neuf réacteurs pourraient être particulièrement difficiles à prolonger jusqu’à 60 ans

Dans un avis préliminaire, l’Autorité de sûreté nucléaire appelle EDF à étudier « deux sujets techniques prioritaires » pour la prolongation de la durée de vie du parc. 

Par Perrine MouterdePublié le 15 juin 2023 à 19h03, modifié le 15 juin 2023 à 19h19 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/06/15/nucleaire-neuf-reacteurs-pourraient-etre-particulierement-difficiles-a-prolonger-jusqu-a-60-ans_6177822_3244.html

Temps de Lecture 4 min. 

Sur le site de la centrale nucléaire du Tricastin, à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme), le 27 juin 2019.
Sur le site de la centrale nucléaire du Tricastin, à Saint-Paul-Trois-Châteaux (Drôme), le 27 juin 2019. BENJAMIN MALLET / REUTERS

Les cinquante-six réacteurs du parc français pourront-ils fonctionner jusqu’à 60 ans ? La réponse à cette question est cruciale pour l’avenir énergétique de la France. Pour faire face aux besoins croissants en électricité bas carbone au cours des prochaines décennies, les différents scénarios prospectifs misent clairement sur une prolongation du plus grand nombre de réacteurs possible, jusqu’à 60 ans, voire au-delà. Le président, Emmanuel Macron, avait validé le lancement d’études en ce sens lors d’un conseil de politique nucléaire, au début de février.

Dans une note publiée mercredi 14 juin, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) rappelle toutefois que cette prolongation de la durée de vie du parc est encore loin d’être acquise : elle note qu’Electricité de France (EDF) a jusqu’ici transmis des éléments « peu étayés techniquement » pour justifier une telle hypothèse et demande à l’exploitant de travailler, en priorité, sur « deux sujets techniques ». Pour formuler cet avis préliminaire, le gendarme du nucléaire se base sur une analyse réalisée par EDF et transmise le 21 avril à la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher. Sa prise de position formelle sur le sujet n’aura lieu qu’à la fin de 2026, après une instruction approfondie.

A ce stade, l’ASN identifie une première difficulté concernant les coudes des tuyauteries principales du circuit primaire, appelés « coudes E », fabriqués en acier inoxydable moulé. Soumis à la température de fonctionnement des réacteurs, ces coudes voient leur résistance à la propagation d’un défaut diminuer de manière importante lors des quarante à soixante premières années de fonctionnement.

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Or, selon EDF, la résistance de coudes E pourrait être « insuffisante » pour justifier la prolongation de la durée de vie de cinq réacteurs en particulier, situés dans les centrales du Tricastin (Drôme), de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), de Dampierre (Loiret), du Blayais (Gironde) et de Paluel (Seine-Maritime). Ces portions de tuyauterie sont, en outre, considérées comme difficilement remplaçables, notamment parce qu’elles sont situées dans une zone soumise à des niveaux d’irradiation importants. Contacté par Le Monde, EDF explique étudier « des solutions de réparation reposant sur la mécanisation et l’automatisation des procédés ». Dans son avis, l’ASN estime toutefois qu’en l’état EDF n’a pas encore démontré que ces pistes d’action étaient suffisantes.

Réseau de failles considéré jusque-là comme inactif

Le deuxième sujet prioritaire concerne la centrale de Cruas-Meysse (Ardèche), où les investigations lancées après le séisme survenu au Teil (Ardèche), le 11 novembre 2019, sont toujours en cours. Ce tremblement de terre de magnitude 5 sur l’échelle de Richter a mis en évidence un réseau de failles considéré jusque-là comme inactif, et qui pourrait se prolonger jusque sous la centrale. Il a également provoqué, sur plusieurs kilomètres, une « rupture en surface », cassant des routes et créant des décalages du sol de plusieurs centimètres, ce qui est extrêmement rare en France métropolitaine. « Le fait qu’il puisse y avoir une faille sous ou à proximité de la centrale n’a pas été pris en compte à la conception », précise Julien Collet, le directeur général adjoint de l’ASN.

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L’autorité insiste sur le fait que si les investigations révélaient la présence d’une faille capable d’induire une rupture en surface, la démonstration de sûreté de la centrale serait « complexe à établir et pourrait nécessiter des travaux conséquents, voire remettre en cause la poursuite du fonctionnement » des quatre réacteurs.

Au total, neuf réacteurs du parc sont concernés par ces deux problématiques : dans l’ébauche de feuille de route énergétique publiée lundi par le secrétariat général à la planification écologique, le gouvernement prévoit bien un scénario « défavorable », dans lequel neuf réacteurs devraient être mis à l’arrêt avant leur sixième visite décennale, pour des raisons de sûreté. EDF se dit toutefois « confiant » dans sa capacité à remplir les conditions pour prolonger l’ensemble du parc. « Quelques réacteurs présentent une sensibilité technique particulière mais pour chaque situation, des solutions de traitement ou de modifications existent ou sont en cours de développement », assure l’électricien.

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La cuve et l’enceinte de confinement

Outre ces deux points techniques, l’ASN revient également dans sa note sur les deux composants non remplaçables des centrales que sont la cuve et l’enceinte de confinement. En cas d’accident, cette enceinte du bâtiment réacteur doit permettre de contenir les substances radioactives qui pourraient être relâchées, pour limiter les rejets dans l’environnement. Or des tests sous pression, réalisés dans le cadre d’examens décennaux, ont fait apparaître des taux de fuite élevés.

« Dans les réacteurs les plus récents, il peut y avoir une dégradation du béton dans le temps et l’apparition de microfissures, explique Julien Collet. L’exploitant remet alors une couche de revêtement composite pour rétablir l’étanchéité. » L’enjeu est désormais de savoir comment ces revêtements vont se comporter, et si l’étanchéité pourra être garantie jusqu’à 60 ans. Si ce n’était pas le cas, des « travaux d’ampleur » devraient être menés, avec des conséquences très lourdes en termes de disponibilité des réacteurs.

Concernant la capacité des cuves à fonctionner jusqu’à 60 ans, la tonalité de la note est plus positive. EDF estime, en effet, dans son analyse du 21 avril, qu’il peut justifier le prolongement de leur durée de vie en mettant en œuvre des méthodes relativement simples – ce que l’électricien devra encore justifier.

Alors que le gouvernement prépare la nouvelle feuille de route énergétique de la France, qui devrait être adoptée en 2024, ces premiers éléments d’analyse doivent contribuer à formuler des hypothèses réalistes quant à la disponibilité future du parc nucléaire, alors que vingt-cinq réacteurs ont été raccordés au réseau il y a quarante ans ou plus. Si la réglementation française ne prévoit pas de « durée de vie » maximale des réacteurs, une hypothèse de quarante ans de fonctionnement avait été retenue lors de leur conception.

« Nous souhaitons que les choix faits en matière de politique énergétique ne nous mènent pas dans une situation très difficile s’il fallait arrêter des réacteurs pour des raisons de sûreté, sans que cela ait été anticipé », rappelle Julien Collet.

Perrine Mouterde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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