Elèves infirmiers: en 2021, 10 % des étudiants ont abandonné en première année, alors que le ministre veut une montée en compétence pour la profession

« Tous les jours, j’y allais un peu plus à reculons. Un jour, j’ai arrêté d’y aller » : paroles d’étudiants infirmiers qui ont jeté l’éponge

Leur décision a souvent été prise à la suite d’un stage, à cause du « rythme », d’un sentiment de manquer d’encadrement et d’impuissance face aux « cas pratiques ». En 2021, 10 % des étudiants ont abandonné en première année. Pour enrayer le phénomène, une réforme de la formation est annoncée. 

Par Mattea BattagliaPublié hier à 06h00 https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/07/tous-les-jours-j-y-allais-un-peu-plus-a-reculons-un-jour-j-ai-arrete-d-y-aller-paroles-d-etudiants-infirmiers-qui-ont-jete-l-eponge_6176500_3224.html

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Un infirmier se protège avant d’entrer dans la chambre d’un patient infecté par le Covid-19 dans le service de réanimation de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris, le 6 avril 2021.
Un infirmier se protège avant d’entrer dans la chambre d’un patient infecté par le Covid-19 dans le service de réanimation de l’hôpital Georges-Pompidou, à Paris, le 6 avril 2021.  ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Helena, Emilie et Thibault, qui ont tous les trois souhaité rester anonymes, n’ont pas seulement pour point commun leur âge – la vingtaine –, et l’espoir partagé, mais qui « s’éloigne », disent-ils à regret, d’exercer un jour le métier d’infirmier. Ils ont aussi une façon bien à eux de comptabiliser le temps de formation durant lequel ils ont « tenu » avant de jeter l’éponge. Non pas en mois ou en semestres, mais en nombre de stages.

« J’ai compris que je n’irai pas beaucoup plus loin au bout du septième », raconte Helena, qui se remet à peine de ce stage terminé, fin janvier, dans un service d’urgences de Nouvelle-Aquitaine. « Trop de brancards dans les couloirs, trop de patients en attente… » Son « rêve » a tourné court : « Cepatients avaient besoin qu’on s’occupe d’eux, qu’on reste auprès d’eux, ils avaient plein de questions… Et moi, face à ça, je me suis sentie très seule, très en incapacité de les aider… »

Des infirmières diplômées sont bien présentes, « compréhensives », mais en nombre insuffisant pour l’encadrer et pour « passer derrière [elle] ». Son bac scientifique et ses cours qu’elle pense pourtant maîtriser ne lui sont pas d’un grand secours, face aux « cas pratiques » auxquels elle se retrouve confrontée.

En avril, à quelques mois d’achever sa troisième et dernière année d’études, après une autre mauvaise expérience en oncologie, Helena officialise une interruption de formation auprès de son « IFSI »l’un des 337instituts de formation en soins infirmiers qui accueillent près de 100 000 étudiants. « Ce n’était pas vraiment un choix : je n’en pouvaitout simplement plus », confie-t-elle.

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« Je me suis heurtée à un mur »

Emilie, qui a « tout stoppé » au milieu de sa deuxième année d’études, dans un IFSI du Grand-Est, fait de son cinquième stage, en médecine générale, l’« élément déclencheur » : « Je me suis sentie livrée à moi-même, avec trop peu de tuteurs pour trop d’étudiants, comme moi, à encadrer. Je n’avançais pas, je n’apprenais pas, et je savais qu’il y aurait, derrière, les partiels… Je voyais le retard s’accumuler. Je marchais vers l’échec. Tous les jours, j’y allais un peu plus à reculons. Un jour, j’ai arrêté d’y aller. »

Titulaire d’un bac technologique sanitaire et social, elle pensait avoir le « bagage » pour réussir dans cette filière, l’une des plus demandées sur Parcoursup. « Infirmière, je m’étais toujours imaginé le devenir… » Elle a déchanté. « Je me suis heurtée à un mur, celui de mes limites, peut-être, mais aussi celui d’un rythme effréné qui te fait alterner les semaines de cours et les semaines de stage. Ce qu’on te demande d’apprendre et de faire, ça m’a semblé inadapté, beaucoup trop lourd… »

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Des cas loin d’être isolés : alors que le nombre d’étudiants infirmiers a été relevé depuis 2019, pour répondre au défi du recrutement, la part d’abandon a elle aussi augmenté : sur l’ensemble de la scolarité de la promotion 2018, 14 % des étudiants ont décroché ; c’est 3 points de plus que pour la promotion 2011, précise la Drees, direction statistique relevant du ministère de la santé. En 2021, 10 % des étudiants ont abandonné en première année ; ils étaient trois fois moins dix ans plus tôt. Sur cette même décennie, le nombre de diplômés a baissé, chaque année, de 7 %.

Face aux alertes, l’institution a sonné la mobilisation : la formation en soins infirmiers sera « repensée », pour juguler la« trop forte déperdition des étudiants », a promis le ministre de la santé, François Braun, en développant le tutorat durant les stages mais aussi l’apprentissage dès la rentrée de septembre. A l’horizon 2024, c’est tout le métier qui devra avoir fait son aggiornamento, avec la réécriture du décret définissant les actes infirmiers.

Des offres de stages « lacunaires »

La crise sanitaire est passée par là, plaçant en première ligne tous les soignants, étudiants compris. Mais les problèmes viennent de plus loin, rappelle-t-on à la Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières. Parmi les « facteurs d’abandon », sa présidente, Manon Morel, cite aussi un encadrement et une offre de stages « très lacunaires » : « Des étudiants nous rapportent être incités à se rapprocher d’ergothérapeutes, de kinés ou même de vétérinaires… Dans un contexte où l’hôpital se vide, on marche sur la tête ! » Elle cite également les limites de la formation théorique – dont le référentiel remonte à 2009 –, creusant l’« écart entre ce qui s’apprend et ce qui devrait être appris ». Et la précarité étudiante, « nerf de la guerre ».

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Thibault, ex-étudiant à Marseille, en sait quelque chose : en février 2022, à 25 ans, il est revenu à son métier d’avant, la restauration, faute de pouvoir « tenir financièrement ». « J’avais repris meétudes sans autre aide qu’une bourse de région, je devais travailler avant les cours, après les stages… En fait, je travaillais tout le temps ! », raconte le jeune pompier volontaire. Mais les « doutes », et même le « choc », dit-il, sont venus des stages. Et notamment du deuxième,réalisé dans un service de médecine générale, durant lequel il s’est senti « totalement inutile » « Je faisais la toilette des patients, ça et rien que ça. J’ai vite compris que je remplaçais des aides-soignants absents. Les infirmières me répétaient “Il faut t’y faire, l’hôpital est à l’os…” » Thibault a tenu cinq stages : « En Ehpad, en psychiatrie, ça ne m’a jamais semblé aussi dur qu’en médecine générale. »

Avec un an de recul, les regrets viennent renforcer son envie de « se relancer ». « Je bosse, je remplis mon compte formation. Je fais des recherches sur les financements, dit-il. Je ne me suis pas enlevé le métier de la tête. » 

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Mattea Battaglia

Les infirmiers, un levier pour renforcer l’offre de soins

Le ministre de la santé, François Braun, se donne seize mois pour refonder le métier. Le décret qui l’encadre va être réécrit, d’ici à 2024, pour privilégier une approche par « missions » et pas seulement par « actes ». L’occasion d’une montée en compétences pour la profession, à l’heure où les déserts médicaux progressent. 

Par Mattea BattagliaPublié hier à 14h00

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/07/les-infirmiers-un-levier-pour-renforcer-l-offre-de-soins_6176586_3224.html

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François Braun, le ministre de la santé, lors d’une visite au centre de santé de Samatan (Gers), le 1ᵉʳ avril 2023.
François Braun, le ministre de la santé, lors d’une visite au centre de santé de Samatan (Gers), le 1ᵉʳ avril 2023.  JEAN-MARC BARRERE / JEAN-MARC BARRERE

Dans un système de santé en crise, c’est un « maillon essentiel » que le gouvernement a annoncé remettre en jeu. Et, même, remettre au centre de l’offre de soins : à l’heure où se fait durement sentir le manque de médecins, le ministre de la santé, François Braun, a promis de réformer ce métier qu’exercent quelque 650 000 infirmiers pour leur confier de nouvelles missions, revoir leurs perspectives de carrière et de formation.

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« Investir dans l’avenir de cette profession est une nécessité », a défendu le ministre en conclusion d’un séminaire organisé avenue de Ségur, le 26 mai, en précisant que « cette refondation devra aboutir en septembre 2024 ». Un second séminaire devait se tenir le 7 juin en présence des directeurs de tous les instituts de formation en soins infirmiers de France.

La date butoir peut sembler lointaine, alors que le décret qui définit les actes infirmiers n’a pas été modifié depuis presque vingt ans. Entre-temps, les soins et techniques ont évolué, les besoins d’une population vieillissante ont augmenté. « On veut être ambitieux… et réalistes », a justifié Marie Daudé, directrice générale de l’offre de soins au ministère de la santé, devant un parterre d’infirmiers venus assister, le 22 mai à Paris, à un colloque sur l’évolution de la profession organisé par leur ordre. « Ce chantier d’envergure demande de revoir toute l’architecture, d’avancer de concert sur le volet des compétences et de la formation », a-t-elle aussi rappelé.

Plus de responsabilités

Le coup d’envoi a été donné les 11 et 12 mai, dans une relative discrétion, avec l’organisation au ministère de la santé d’un « atelier » réunissant une trentaine d’infirmiers venus de toute la France. Les organisations représentatives, elles, n’y étaient pas. Un « oubli » que le séminaire ministériel du 26 mai est venu rattraper. « Ce premier temps d’échange a permis de tester la méthode, fait-on valoir au cabinet de François Braun. Il est maintenant prévu un temps de travail avec l’ordre, les associations et les syndicats, ainsi qu’une concertation impliquant les professionnels, les étudiants et les patients. »

Voilà pour la méthode et le calendrier. Les infirmiers ont déjà obtenu des avancées vers plus d’autonomie et de responsabilités, le gouvernement et la majorité présidentielle faisant feu de tout bois, depuis des mois, pour parvenir à décharger les médecins d’un certain nombre de compétences qui pourraient être prises en charge par d’autres professionnels de santé. Une « délégation de tâches » dont l’exécutif a fait un levier de sa lutte contre les déserts médicaux et les inégalités d’accès aux soins, sûr que la solution passe moins par la contrainte à l’installation des médecins – un « chiffon rouge » – que par une meilleure coordination entre soignants, dont les infirmiers, et une « montée en compétences » de ces derniers.

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Une logique inscrite au cœur de la loi portée par la députée Renaissance du Loiret Stéphanie Rist : adoptée mi-mai après d’âpres débats, elle a introduit un « accès direct » – sans passer chez le médecin – aux infirmiers en pratique avancée (diplômés à bac + 5 plutôt qu’à bac + 3), aux kinésithérapeutes et aux orthophonistes. Un virage symbolique : cette autonomie reste très encadrée, limitée à ceux exerçant au sein d’équipes de soins ou de centres de santé. Une large frange de médecins a fait entendre ses réserves, voire sa franche opposition. Les infirmiers, eux, ont soutenu la disposition, qui coïncide avec la remise en jeu du périmètre de leur action.

« Réglementation obsolète »

Un coup de billard à plusieurs bandes, donc. « La cartographie démontre qu’il n’y a pas de désert infirmier, martèle Patrick Chamboredon, président de l’ordre national des infirmiers. Nous avons la possibilité de prendre en charge, en tout point du territoire, y compris dans les lieux les moins bien pourvus en médecins, davantage de patients et davantage d’actes. » A condition, donc, de dépoussiérer le décret socle de 2004 qui encadre strictement chaque acte de soin qu’un infirmier peut faire : soins préventifs, curatifs, palliatifs, relevant du champ de la santé mentale, etc. Certains en pratique autonome, comme les soins d’ulcères ou d’escarres, ou encore les vaccinations. D’autres sur prescription médicale, comme les injections de médicaments. Un « cadrage très français », relèvent les connaisseurs.

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C’est un chantier que l’ancienne ministre de la santé Agnès Buzyn s’apprêtait à lancer avant la crise due au Covid-19. Son successeur, Olivier Véran, s’y était aussi engagé en son temps. François Braun s’y attelle, donc, pour « passer à une approche plus agile, autour de grandes missions », ce qui permettrait de donner une définition moins limitative du métier, sans pour autant se passer des actes sur lesquels repose aussi, pour les infirmiers comme pour les médecins, son modèle économique.

« Il y a une forme d’urgence, réagit Thierry Amouroux, du Syndicat national des professionnels infirmiers. Nos compétences légales sont aujourd’hui très en dessous de nos compétences réelles. La France dispose d’une armée d’infirmiers bridée par une réglementation obsolète. » « Evoluer vers une approche par grandes missions, en faisant notamment plus d’éducation à la santé et de prévention, nous semble essentiel, souligne John Pinte, du Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux. Mais sans abandonner pour autant les actes : ils sécurisent le métier. »

« Cache-misère »

Les grandes manœuvres qui s’annoncent autour du texte juridique ne rencontrent pas, toutefois, une adhésion unanime. Dans les rangs syndicaux et/ou les cabinets de libéraux, beaucoup disent redouter que, sans définition claire de ce que peuvent faire – ou ne pas faire – les infirmiers, la « subordination » à l’égard des médecins en sorte « renforcée ». D’autres, qu’ils y perdent à la « redistribution des tâches », que certains actes soient « récupérés » par les aides-soignants, les pharmaciens… Ou encore que la réforme serve de « cache-misère » à la crise du métier.

Car cette réforme, également présentée comme un levier de revalorisation et d’attractivité, intervient dans un contexte de tensions aiguës et d’une dégradation, reconnue, des conditions de travail : selon un sondage diffusé par l’ordre national des infirmiers, cet automne, près d’un tiers des participants (29 %) envisageraient de quitter le métier dans l’année.

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Dans les faits, et au fil des ans, leurs responsabilités ont déjà beaucoup évolué : pour déroger à la réglementation, les infirmiers ont la possibilité de contractualiser un « protocole de coopération » avec un médecin. Cela permet, pour un acte déterminé, d’aller au-delà du décret en le déléguant du médecin à l’infirmier. Il en existe à ce jour 37 impliquant la profession, chiffre-t-on au cabinet du ministre, où l’on veut y voir un signe que les esprits sont mûrs pour le changement.

Celui-ci a aussi été amorcé par d’autres voies : le budget de la Sécurité sociale pour 2023 a, par exemple, confirmé l’élargissement de leurs compétences en matière de vaccination (compétences que la crise liée au Covid-19 avait mises en lumière), et autorisé une expérimentation leur permettant de signer des actes de décès. La loi Rist a, elle, consacré leur savoir-faire dans le traitement des plaies de cicatrisation, en les autorisant à prescrire des examens complémentaires et produits de santé nécessaires.

D’autres propositions de loi sur l’accès aux soins s’annoncent, à commencer par celle du député Horizons de Seine-et-Marne Frédéric Valletoux, qui arrive à l’Assemblée. Avec elle, il y aura peut-être aussi, soufflent les infirmiers, la possibilité, par la voie d’amendements, de « faire sauter d’autres verrous ».

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Mattea Battaglia

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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