« La dépendance à la nicotine est en moyenne plus importante dans les milieux défavorisés »
Date de publication : 1er juin 2023

« Les plus pauvres sont aussi ceux qui fument le plus. Parmi les personnes au chômage, 42% se déclarent fumeurs, contre 26% chez les actifs occupés et 19% chez les étudiants, selon les données publiées mercredi par Santé publique France à l’occasion de la journée mondiale sans tabac », révèle Libération.
Fabienne El-Khoury, chercheuse en épidémiologie sociale, insiste sur « la nécessité de mettre en œuvre des programmes adaptés aux caractéristiques sociales et difficultés des populations vulnérables ». «Une multitude de facteurs s’alimentent même entre eux et forment des cercles vicieux, depuis des décennies et dans la majorité des pays», note-t-elle. La chercheuse estime également qu’« augmenter les prix est l’une des mesures les plus efficaces dans la lutte contre le tabac ».
Interview
Tabagisme chez les plus précaires : «La dépendance à la nicotine est plus importante dans les milieux défavorisés»
En France, selon l’enquête publiée par Santé publique France ce mercredi 31 mai, les plus pauvres sont aussi ceux qui fument le plus. Pour Fabienne El-Khoury, chercheuse en épidémiologie sociale, les mesures anti-tabac vont dans le bon sens, mais méritent d’être adaptées aux obstacles que rencontrent ces populations, qui cumulent les facteurs de risques.
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publié le 31 mai 2023 à 7h06
Les plus pauvres sont aussi ceux qui fument le plus. Parmi les personnes au chômage, 42% se déclarent fumeurs, contre 26% chez les actifs occupés et 19% chez les étudiants, selon les données publiées ce mercredi 31 mai par Santé publique France. En 2022, le tiers de la population au plus bas revenu était celui qui fumait le plus, signale ce même rapport, qui rappelle l’ampleur des inégalités de santé liées au tabagisme, premier facteur de mortalité évitable en France. Elles transparaissent dans tous les indicateurs – niveau de revenu, de diplôme, d’activité professionnelle – et pour tous les âges, qu’il s’agisse des premières cigarettes, des tentatives d’arrêt ou des rechutes. Cet écart n’est pas nouveau. Mais force est de constater que les mesures anti-tabac de ces dernières années n’ont fait que le stabiliser.
Fabienne El-Khoury, chercheuse en épidémiologie sociale à l’Inserm, revient pour Libération sur les raisons de ces inégalités. Elle insiste sur la nécessité de mettre en œuvre des programmes adaptés aux caractéristiques sociales et difficultés de ces populations plus vulnérables.
Pourquoi les catégories les moins favorisées sont celles qui fument le plus ?
Une multitude de facteurs peuvent l’expliquer, ils s’alimentent même entre eux, forment des cercles vicieux, depuis des décennies et dans la majorité des pays du monde. D’abord, le tabagisme est fortement lié aux normes sociales. Le tabac est globalement plus stigmatisé dans les milieux favorisés, où le niveau d’éducation et l’importance donnée à la prévention et la santé sont plus élevés. Dans les milieux défavorisés, la perception du risque pour la santé est aussi moindre : les personnes qui en sont issues ont du mal à se projeter dans vingt, trente, quarante ans car elles vivent dans la précarité, au jour le jour. Cette même précarité est aussi liée à une anxiété et des troubles dépressifs plus importants : même si le tabac ne diminue pas le stress, il est souvent perçu comme une manière de le soulager, ce qui favorise l’initiation [les premières cigarettes, ndlr]. Et complique l’arrêt. Car le sevrage tabagique est vu comme une rude étape à traverser et beaucoup ne veulent pas ajouter un stress supplémentaire à leur quotidien déjà difficile.
Il faut aussi souligner un autre facteur significatif : le nombre de personnes fumeuses dans son entourage. Avoir un conjoint fumeur est l’un des obstacles les plus importants à l’arrêt de la cigarette par exemple. C’est aussi ce qu’on a observé chez les jeunes dans les lycées professionnels : dans une classe où 70 % des jeunes fument, et dont les amis et la famille fument majoritairement, la perception de la cigarette sera beaucoup moins négative que dans des milieux où le tabac est moins répandu, même chez les non-fumeurs.
Est-ce que l’augmentation du prix du tabac a pu affecter leur consommation ?
Oui et non. Augmenter les prix est l’une des mesures les plus efficaces dans la lutte contre le tabac. En France, elle a entraîné une diminution du nombre de fumeurs, de fumeuses et de cigarettes fumées pour ceux qui n’ont pas totalement arrêté, quel que soit le milieu social. Il reste pourtant beaucoup de personnes défavorisées qui ne parviennent pas à s’arrêter ou à diminuer leur consommation et voient donc leur pouvoir d’achat décroître. Pour elles, les inégalités sociales s’aggravent et elles doivent faire des choix, comme rogner sur leur nourriture. D’autant plus que la dépendance à la nicotine est en moyenne plus importante chez les personnes issues de milieux défavorisés, en partie à cause du stress lui-même lié à leur situation socio-économique.