Réchauffement climatique : EDF appelé à faire des investissements « conséquents » pour adapter ses centrales aux fortes chaleurs
Après le plan « grands froids », EDF doit s’atteler au plan « grands chauds », après le difficile été 2022. L’entreprise veut accélérer certains investissements, en particulier sur le nucléaire.
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Radio France
Publié le 17/05/2023 11:24 https://www.francetvinfo.fr/economie/energie/rechauffement-climatique-edf-appele-a-faire-des-investissements-consequents-pour-adapter-ses-centrales-aux-fortes-chaleurs_5828582.html
Temps de lecture : 2 min.

EDF est prié par la Cour des Comptes et l’Autorité de sûreté nucléaire de muscler ses plans d’adaptation au changement climatique et aux températures élevées. Les records de chaleur en 2022 ont été difficiles à vivre, alors que l’entreprise dispose pourtant d’un service spécialisé climat et d’un plan canicule.
Un service qui travaille aussi à un plan d’adaptation au changement climatique, en allant par exemple au-delà des prévisions du GIEC pour la hauteur de construction des réacteurs EPR 2 en bord de mer, comme l’indique Hervé Cordier, expert en gestion des risques : « On tient compte d’une augmentation du niveau de la mer qui est bien supérieure à ce qui est prévu par les modélisations du GIEC. On rajoute un mètre de marge pour tenir compte de cette augmentation à horizon fin de siècle. Et si le niveau y monte un peu plus ? On a en fait largement le temps déjà de voir la tendance arriver et ensuite, on pourrait s’adapter pour se protéger d’une inondation. On peut mettre des murs et donc avec un mur, on peut faire face à une augmentation du niveau de la mer. »
Des investissements « conséquents »
L’Autorité de sûreté nucléaire demande d’étudier des systèmes de refroidissements moins consommateurs d’eau pour les futurs EPR2. De son côté, la Cour des Comptes souhaite qu’EDF applique avant 2025 des mesures supplémentaires au parc actuel, notamment augmenter les stockages qui permettent d’éviter des rejets d’eaux trop chaudes, quand les cours d’eau sont à un niveau bas. Un programme financièrement lourd, pointe Cécile Laugier, directrice environnement à la production nucléaire, car « le changement climatique a déjà conduit à des investissements conséquents. »
« La Cour des Comptes a chiffré à environ un milliard les investissements déjà réalisés et à 600 millions ceux qui sont encore devant nous. Mais on peut d’ores et déjà dire que ce sera certainement plus. »Cécile Laugier, directrice environnement à la production nucléaire
à franceinfo
L’été 2022 a mis la production électrique sous pression. Si EDF a pu en assurer la sûreté, les barrages ont connu un été sans précédent, perdant un quart de la réserve en eau, développe Emmanuelle Verger, directrice EDF Hydro. « Selon notre historique, 1960 étaient l’année avec l’hydraulicité la plus faible, mais par le passé, on a aussi connu des années très sèches », reconnaît-elle. « Pour le futur, on n’a pas d’indication claire sur ce que cela sera amenée à se répéter plus souvent. Mais en tout cas, on sait que ce sont des années auxquelles on aura à faire face. »
Pour cette année, le niveau des barrages EDF est pour l’instant satisfaisant, mais Météo France prévoit un nouvel été plus chaud que la moyenne.
Canicules, sécheresses… Comment EDF va adapter son parc nucléaire au réchauffement climatique
Par Agathe Beaujon le 17.05.2023 à 18h30 Lecture 7 min.
Sécheresses, canicules, évènements météorologiques de plus en plus extrêmes… face aux conséquences du réchauffement climatique, EDF saura adapter et protéger son parc nucléaire, a assuré l’énergéticien à un parterre de journalistes, mardi 16 mai, au moment où les députés adoptaient définitivement le projet de loi pour l’accélération du nucléaire.

Une innovation du MIT va être testée sur la centrale du Bugey d’ici la fin de l’année pour récupérer l’eau évaporée dans les aéroréfrigérants et la réutiliser.
MOURAD ALLILI/SIPA
Les députés ont définitivement adopté ce mardi 16 mai le projet de loi sur l’accélération du nucléaire, qui vise l’installation de nouveaux réacteurs EPR2 et la prolongation de la vie des installations actuelles. Presque au même moment, EDF organisait une conférence de trois heures devant des journalistes pour faire passer un message: le parc nucléaire français saura résister et s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique, mais doit accélérer son adaptation.
Et l’été « inédit » de 2022 en est la preuve, appuient les ingénieurs de l’énergéticien. Car malgré les températures record et le manque d’eau, « tout s’est bien passé », assure l’entreprise confiante.
Les centrales nucléaires ont effectivement besoin d’eau pour leur refroidissement. En circuit ouvert, elles prélèvent environ 170 litres par kWh, immédiatement restitués à 100% au milieu naturel, mais réchauffés de 4 à 5 degrés. En circuit fermé, l’eau est très peu échauffée et la centrale n’a besoin que de 10 litres par kWh, mais en restitue moins de 80% au milieu, le reste s’évapore. Le problème de l’eau en cas de canicule ne tient pas tant à sa quantité pour refroidir la centrale -cet été, même sur la Loire à sec, il n’y a pas eu de risque pour le refroidissement des réacteurs selon EDF-, mais à l’impact de l’activité de la centrale, parfois obligée de ralentir sa production pour ne pas trop abîmer les mieux naturels alentours.
Peu d’impact sur la production
La loi encadre ainsi la température que peut avoir l’eau en aval de la centrale pour éviter de trop la réchauffer. Des limites de température en situation normale en situation climatique exceptionnelle sont ainsi définies, la production devant s’interrompre en cas de dépassement pour ne pas abîmer l’environnement. Mais en 2022, le mécanisme de dérogation exceptionnelle prévu par ce cadre réglementaire a été activé par Christophe Béchu pour la première fois pour faire face à la crise énergétique.
Des « autorisations exceptionnelles qui ont permis de préserver 0,2 TWh », indique Cécile Laugier, directrice Environnement et Prospective de la division production nucléaire d’EDF. Le tout sans quasiment aucun impact sur l’environnement considère l’observatoire des milieux aquatiques d’EDF. « Ce cadre réglementaire a fait ses preuves et a montré sa bonne capacité d’adaptation », estime la directrice, qui plaide tout de même pour son adaptation. Plutôt que de définir des températures fixes limites, il serait plus pertinent, pour l’énergéticien, de fixer un écart maximum de température entre l’amont et l’aval de la centrale.
LIRE AUSSILa France n’est pas prête à faire face au réchauffement climatique
Les réservoirs déjà installés dans les centrales ont en outre permis de stocker les effluents normalement rejetés, là où le niveau des cours d’eau n’était pas assez important pour les diluer suffisamment au détriment de la qualité de l’eau.
Les records de l’été dernier n’ont donc pas mis en danger la production d’EDF martèle l’énergéticien. S’il ne donne pas le chiffre des « pertes de production pour raison environnementale » en 2022, elles ne représenteraient en moyenne que 0,3% par an depuis 20 ans, même si celles-ci vont s’accélérer. A périmètre constant, EDF estime qu’elles seront de 1,5% par an, soit 5 TWh, à l’horizon 2050. « Ce qui n’entame en rien la rentabilité économique de la production nucléaire », souligne Cécile Laugier.
Pas de température extérieure limite pour fonctionner
Quant à l’impact des fortes chaleurs sur les équipements, là aussi pas d’inquiétude, veut rassurer EDF qui a défini pour la première fois en 2003 un « plan grand chaud », déployant sur le parc des groupes de refroidissement, des ventilateurs plus puissants, des matériaux qui résistent mieux à la chaleur… Autant de travaux intégrés dans le programme de maintenance du grand carénage.
De quoi anticiper la hausse des températures extrêmes, modélisée par le service climat de la direction recherche et développement d’EDF promet l’entreprise qui dit ne pas pouvoir donner de température maximale de fonctionnement. « Dans certains locaux, il peut déjà faire 80 degrés si on ne refroidit pas. Il n’y a donc pas de température limite. La seule limite est que la température extérieure doit être inférieure à celle du local, et d’ici à ce qu’elle soit à 80°C, nous avons de la marge », détaille Hervé Cordier, expert à la direction de l’Ingénierie et Projets nouveaux nucléaires.
« L’été 2022 nous a permis de vérifier la résilience de nos installations, et de nos capacités de production, mais nous fait aussi réfléchir sur les besoins d’accélération des investissements pour l’adaptation », se félicite Cécile Laugier, d’autant que ce réchauffement, étudié par EDF depuis 1990 arrive tout de même plus vite que prévu.
Nouvelle technologie en test
EDF compte notamment refaire un diagnostic complet de ses consommations d’eau et mise sur l’innovation. L’entreprise a par exemple repéré une invention du MIT, Infinite Cooling, qui pourrait récupérer l’eau évaporée dans les tours aéroréfrigérantes pour la réutiliser et donc réduire sa consommation. Une installation expérimentale sur la centrale du Bugey doit permettre de tester la technologie d’ici la fin de l’année pour voir si elle serait adaptable sur ses autres sites.
En revanche, contrairement à l’annonce d’Emmanuel Macron lors de sa présentation du « plan eau », il semble compliqué à l’énergéticien d’envisager transformer les circuits ouverts en circuits fermés, même si la question va être étudiée. En bord de rivière, 30 réacteurs sur 38 fonctionnent déjà en circuit fermé et modifier les autres entraînerait « des modifications substantielles de très grande ampleur, qui coûteraient très cher, avec probablement une immobilisation de la centrale », pointe Cécile Laugier, qui souligne un certain paradoxe à « fermer » les circuits: « certes les aéroréfrigérants réduiraient l’impact thermique, mais ils augmenteraient la consommation d’eau. »
Le risque climatique, un enjeu de sûreté
Enfin, face aux évènements climatiques extrêmes qui ont de plus en plus de risque de se produire, là encore EDF se veut aussi rassurant que possible, les scénarios du Giec sont projetés sur chaque site, et les centrales, notamment EPR2 sont conçues pour être capable de résister à des évènements extrêmes rarissimes expliquent les ingénieurs. Des risques pris en compte dans les mesures de sûreté réévaluées tous les dix ans. Par exemple pour les inondations, chaque installation est prévue pour être capable de résister à une tempête si violente qu’elle a une probabilité d’arriver une fois tous les 10.000 ans, sur la base d’un scénario d’une hausse du niveau des mers de 1 mètre en 2100 (là où le Giec anticipe 80 cm). Et si la calotte glaciaire fond complètement, faisant grimper le niveau des mers finalement de 2 mètres? « On le verra venir et on s’adaptera, essaye de rassurer, Hervé Cordier, presque caricatural: il « suffit » de construire des murs. Nous savons que nous sommes capables de nous adapter. »
De quoi n’exclure aucun site pour la construction des futurs réacteurs nucléaires EPR2: « dans le monde il existe des systèmes de centrales dans des zones très chaudes, où il y a très peu d’eau, comme aux Etats-Unis ou aux Emirats arabes unis, il existe des systèmes d’adaptation », martèle encore Hervé Cordier. Après, tout sera une question de choix: plus ou moins d’effluents, des échangeurs de chaleur plus ou moins gros et donc une emprise en termes d’espace plus ou moins grande… Et une question de moyens: jusqu’à aujourd’hui, les travaux d’adaptation du parc nucléaire au changement climatique ont coûté environ 1 milliard d’euros, a calculé la Cour des comptes dans un rapport publié le 21 mars 2023, et devraient encore nécessiter 600 millions d’euros pour les quinze prochaines années.
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Nucléaire, hydraulique : EDF défend la résilience des installations électriques face au réchauffement
Les principaux investissements destinés à adapter les réacteurs devraient avoir lieu dans le cadre des visites destinées à prolonger leur durée de vie au-delà de cinquante ans.
Par Perrine MouterdePublié hier à 08h34, modifié hier à 10h42 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/05/17/nucleaire-hydraulique-edf-defend-la-resilience-des-installations-electriques-face-au-rechauffement_6173671_3234.html
Temps de Lecture 3 min.

Les centrales nucléaires résisteront-elles aux canicules et aux sécheresses des prochaines décennies ? Alors que l’Assemblée nationale adoptait définitivement le projet de loi visant à accélérer la construction de nouveaux réacteurs, mardi 16 mai, le groupe EDF tentait de rassurer, lors d’une conférence de presse, sur la résilience de ses installations électriques face au dérèglement climatique. Un enjeu majeur pour l’entreprise, largement interpellée sur le sujet : fin mars, la Cour des comptes a mis en garde contre les effets « croissants » du réchauffement sur le parc nucléaire.
Lire aussi : Réchauffement climatique : le nucléaire appelé à s’adapter au manque d’eau *
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Outre l’adaptation des équipements et des bâtiments pour faire face à des températures en hausse, l’une des questions centrales est celle de l’eau. Le refroidissement des réacteurs est la troisième activité la plus consommatrice de cette ressource (12 %), après l’agriculture (58 %) et l’eau potable (26 %). Alors que six, voire quatorze, nouvelles installations pourraient être construites à l’avenir, la filière n’échappe pas aux appels à la sobriété dans ses usages.
Mais, pour adapter le parc, EDF ne fera pas ce que le président a annoncé. Lors de la présentation de son « plan eau », le 30 mars, Emmanuel Macron a appelé à engager « un vaste programme d’investissements pour faire des économies d’eau et permettre de fonctionner beaucoup plus en circuit fermé ». Il suggérait ainsi que les réacteurs situés en bord de fleuve et fonctionnant en « cycle ouvert » soient modifiés pour fonctionner en « cycle fermé », soit avec des tours aéroréfrigérantes.
Futur diagnostic des consommations
« Techniquement, cela nécessiterait des modifications de très grande ampleur qui coûteraient cher et amèneraient la centrale à ne pas produire d’électricité pendant longtemps, estime Cécile Laugier, la directrice environnement de la division production nucléaire d’EDF. Cela nous paraît à la limite du faisable. Et ce serait aussi paradoxal, car cela conduirait à augmenter la consommation d’eau. » Les réacteurs en « cycle fermé » consomment en effet davantage, puisqu’une partie de l’eau prélevée s’évapore au lieu d’être restituée au milieu, mais ils ont l’avantage de moins réchauffer les cours d’eau. Même si elle paraît difficile à mettre en œuvre, EDF assure tout de même « regarder » cette option.
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Le groupe affirme par ailleurs vouloir tester, d’ici à la fin de l’année, sur la station expérimentale du site du Bugey, à Saint-Vulbas (Ain), une innovation mise au point par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, aux Etats-Unis. Celle-ci permettrait de récupérer de la vapeur d’eau dans le panache des tours aéroréfrigérantes par le biais de panneaux produisant de l’électricité statique. L’entreprise met aussi l’accent sur l’importance de sa « veille technologique » et assure regarder ce que font des pays comme les Etats-Unis, l’Afrique du Sud ou les Emirats arabes unis, où des installations nucléaires fonctionnent dans des conditions particulièrement arides.
Autant d’éléments censés répondre à l’une des critiques de la Cour de comptes : dans son rapport, l’institution a appelé EDF à renforcer ses efforts de recherche pour développer des systèmes de refroidissement moins consommateurs d’eau, en soulignant qu’« aucune innovation technique notable » n’avait été mise en place jusqu’ici.
Au-delà des moyens technologiques, le groupe entend réaliser « un état des lieux et un diagnostic très complet » des consommations d’eau des centrales, qui sont d’importants sites industriels. Des réservoirs supplémentaires, permettant de stocker des effluents lorsque les températures trop élevées ou des débits trop faibles ne permettent pas de les rejeter dans les cours d’eau, doivent aussi être installés, d’abord sur le site de Civaux (Vienne), puis dans d’autres centrales.
Modélisations incertaines
« L’essentiel des efforts et des investissements visant à adapter le parc seront portés dans le cadre des cinquièmes visites décennales », des examens approfondis visant à prolonger la durée de vie des réacteurs au-delà de cinquante ans, précise Cécile Laugier. Ces visites pourraient débuter en 2029 pour les plus vieux réacteurs du parc.
Autre pilier de la production d’électricité bas carbone, les capacités hydrauliques d’EDF « sont adaptées » au dérèglement climatique, a également assuré le groupe. « Nos ouvrages savent fonctionner dans des conditions très diverses, et notre expertise nous permet d’anticiper à quelle vitesse nos lacs vont se remplir et de les gérer de façon efficace », insiste Emmanuelle Verger, directrice d’EDF Hydro.
Le réchauffement n’est toutefois pas sans effet sur l’exploitation des barrages. Déjà le groupe constate une fonte de la neige plus précoce et doit adapter sa gestion en conséquence. A ce stade, l’entreprise estime toutefois que le dérèglement climatique n’aura qu’un « impact minime » sur la production, les modélisations concernant l’évolution des précipitations à moyen et long terme étant encore largement incertaines.
Lire aussi : L’hydroélectricité sous la pression du changement climatique
La sécheresse de 2022, en revanche, a bien entraîné une chute historique de la production hydraulique. A l’approche de l’été, EDF observe que le remplissage des lacs est supérieur à la normale et que les stocks de neige, bien que faibles – l’enneigement des Pyrénées est inférieur au minimum historique depuis avril, celui des Alpes du Sud est déficitaire… –, sont globalement plus importants qu’en 2022. « A ce jour, la situation est meilleure qu’[en 2022] à la même époque,précise Pierre Bernard, hydrométéorologue à EDF Hydro. Mais il est trop tôt pour faire des prévisions. »
Nucléaire : ce que contient le projet de loi d’accélération de la construction de réacteurs adopté par le Parlement
Officiellement adopté mardi par l’Assemblée nationale, le texte doit permettre de lancer dès 2024 les travaux préparatoires sur le site de la centrale de Penly, à Petit-Caux, en Seine-Maritime.
Par Perrine Mouterde et Adrien PécoutPublié le 16 mai 2023 à 18h59, modifié hier à 07h58
Temps de Lecture 3 min.

Trois mois après le projet de loi destiné aux énergies renouvelables, place à celui visant à accélérer les procédures en vue de la construction de réacteurs nucléaires.
Ce deuxième texte porté par le gouvernement a, à son tour, été adopté lors d’un ultime vote à l’Assemblée nationale, mardi 16 mai. Il a recueilli une large majorité grâce aux voix du camp présidentiel, mais aussi à celles du parti Les Républicains, du Rassemblement national et de communistes. Cent députés des groupes écologiste et La France insoumise ont voté contre. Le Parti socialiste, qui s’était opposé en première lecture, s’est cette fois abstenu.
« Voter définitivement ce texte, c’est permettre à notre pays de réaliser une grande avancée écologique en mobilisant tous les leviers de décarbonation pour lutter contre le dérèglement climatique », s’était félicitée la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runnacher, lors du vote au Sénat, le 9 mai. Tour d’horizon des principaux points.
Une accélération des procédures
Ce nouveau projet de loi, qui attend sa promulgation, a une raison d’être : gagner du temps avant même la pose du premier béton de futurs réacteurs nucléaires – le gouvernement en voudrait au moins six, voire huit autres par la suite, alors que le chantier de l’EPR de Flamanville (Manche) est toujours en cours.
Il s’agit à présent de simplifier les procédures administratives et documents d’urbanisme, de telle sorte que les travaux préparatoires (terrassement, clôtures, parkings) aux chantiers puissent débuter au plus vite. Autrement dit, sans avoir à attendre le décret d’autorisation de création, conditionné à l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
Le gain de temps potentiel n’est pas spécifié dans le texte, mais, selon le ministère de la transition énergétique, il pourrait permettre une accélération d’au moins deux ans pour les chantiers de futurs EPR 2. Le maître d’ouvrage, EDF, espère ainsi attaquer les travaux préparatoires dès juin 2024 au lieu de 2026 sur le site de Penly (Seine-Maritime). La première paire de nouveaux réacteurs est censée entrer en service à l’horizon 2035, selon le scénario le plus optimiste du gouvernement.
Dispense d’un permis de construire supplémentaire, dérogation à la loi littoral, mesures d’expropriation… Toutes les nouvelles dispositions seront valables durant vingt ans, pour tous les projets de construction situés à proximité de centrales nucléaires existantes. Y compris pour d’éventuels petits réacteurs modulaires.
Une raison d’intérêt public majeur
La France vise, à terme, l’objectif de « zéro artificialisation nette ». Mais, après débat au Sénat, les nouveaux réacteurs n’entreront pas dans le décompte imposé aux collectivités locales pour protéger les sols. Ils seront plutôt comptabilisés au niveau national, sous réserve d’une autre loi, attendue avant le 1er janvier 2024.
Par ailleurs, à l’instar de certains projets autour des énergies renouvelables, le texte octroie désormais à tout réacteur la présomption de raison impérative d’intérêt public majeur. Le cas échéant, les délais de contentieux seront en outre raccourcis, les litiges passant directement par le Conseil d’Etat.
Le nucléaire dans le « mix » électrique
D’abord très technique, le texte a aussi pris une forte dimension programmatique, ce qui a d’ailleurs donné lieu à de vifs débats au cours de son examen.
Devançant la loi de programmation sur l’énergie et le climat (LPEC), qui ne sera débattue qu’à partir du second semestre, la droite sénatoriale a introduit des amendements visant à lever des limites à la part du nucléaire dans le futur mix électrique. Deux marqueurs forts datant de 2015 disparaissent : l’objectif de réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50 % (d’abord à l’horizon 2025, puis 2035), ainsi que le plafond de 63,2 gigawatts de capacité nucléaire installée.
Lire aussi : Ramener le nucléaire à 50 % de l’électricité : l’insaisissable totem
Avant la présentation du projet de LPEC, le gouvernement devra rendre un rapport permettant d’« évaluer les conséquences » de la construction, non pas de six mais bien de quatorze nouveaux réacteurs, sur la filière nucléaire française, les besoins en formation, la sûreté et la sécurité, le cycle du combustible et l’approvisionnement en uranium ou encore la gestion des déchets ou les options technologiques. Des élus d’opposition ont estimé, lors des débats, que cette évaluation aurait dû être réalisée avant l’adoption d’un texte permettant d’accélérer la construction de ces nouveaux réacteurs. Au total, ce texte de loi commande pas moins d’une dizaine de rapports au gouvernement sur divers sujets – prolongation des réacteurs au-delà de soixante ans, gestion de la ressource en eau…
Pas de fusion ASN-IRSN
Revers pour le gouvernement, le projet de démantèlement de l’Institut de recherche et de sûreté nucléaire (IRSN) et de son absorption par l’ASN ne figure pas dans la version finale du texte. L’exécutif avait introduit cette disposition à la surprise générale par le biais d’un simple amendement, après l’examen du projet de loi par le Sénat, suscitant un mouvement de grève inédit des salariés de l’IRSN et l’opposition de nombreux élus, de scientifiques et d’experts.
Lire aussi : Sûreté nucléaire : inquiétudes et appel à la grève après l’annonce d’une réforme des organismes de contrôle
Le texte ne prévoit finalement que la remise d’un rapport pour recenser « les besoins prévisionnels humains et financiers » de l’ASN, de l’IRSN ainsi que du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.
Le ministère de la transition énergétique n’a pas pour autant abandonné son ambition de mener à bien cette fusion. Un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques sur le sujet est attendu en juillet.
Durcissement des sanctions
Les militants antinucléaires sont prévenus. Après un ajout lors de son passage au Sénat, le texte double désormais les peines en cas d’intrusion dans une centrale nucléaire, pour les porter à deux ans d’emprisonnement et à 30 000 euros d’amende. De surcroît, il confère à la justice la possibilité d’ôter des aides publiques destinées aux associations dont les membres se rendraient coupables d’une telle infraction. Un durcissement des sanctions disproportionné, critique une partie de l’opposition, principalement à gauche.
Perrine Mouterde et Adrien Pécout
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Réchauffement climatique : le nucléaire appelé à s’adapter au manque d’eau
Le refroidissement des réacteurs et la dilution des rejets nécessitent d’importantes quantités d’eau. La filière nucléaire doit anticiper le stress hydrique croissant, dans la localisation et la conception des futures centrales.
Par Perrine MouterdePublié le 22 mars 2023 à 20h00, modifié le 23 mars 2023 à 05h57
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Le rôle du nucléaire dans la lutte contre le dérèglement climatique fait l’objet d’incessants débats. La question inverse, soit celle des effets du réchauffement sur la sûreté et la production électrique, est largement moins discutée – même si l’examen du projet de loi sur l’accélération du nucléaire, conjugué à la sécheresse hivernale, a contribué ces dernières semaines à la remettre au centre de l’attention.
La Cour des comptes, qui s’est penchée sur le sujet, a présenté ses conclusions et recommandations mardi 21 mars, au lendemain de la publication du rapport de synthèse du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et alors que s’ouvrait, aux Etats-Unis, une conférence visant à alerter sur la crise mondiale de l’eau.
« Les conséquences du changement climatique vont affecter, et affectent déjà, à des degrés divers mais croissants, les réacteurs du parc actuel, a pointé Annie Podeur, la présidente de la deuxième chambre de la Cour des comptes, devant la commission des finances du Sénat, qui avait commandité ce rapport. Elles affecteront encore plus les projets de construction de nouveaux réacteurs susceptibles d’entrer en service à partir de 2035. » Le gouvernement entend en effet mettre en chantier six réacteurs de type EPR 2 et étudie la possibilité de construire huit unités supplémentaires.
Températures, débits moyens et minimaux des cours d’eau, niveau de la mer… Si le dérèglement climatique agit sur plusieurs paramètres, la question de l’eau apparaît comme l’enjeu majeur pour le parc nucléaire, qui en dépend pour refroidir la partie électrique des centrales. A l’heure actuelle, elle soulève des questions de production, plus que de sûreté. « Nous avons besoin de beaucoup d’eau pour produire de l’électricité, mais d’un tout petit peu d’eau pour garantir la sûreté » et assurer le refroidissement quand la production baisse, explique au Monde Cécile Laugier, la directrice environnement de la division production nucléaire d’EDF. « Il suffit d’un débit très faible pour refroidir un réacteur », confirme Rémy Catteau, directeur des centrales nucléaires à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
Lire aussi : Le projet de loi d’accélération du nucléaire adopté en première lecture par l’Assemblée nationale
A partir de certains seuils de température ou de débit, les centrales doivent toutefois réduire ou cesser leur production pour limiter leur impact sur l’environnement. Ces pertes se concentrent aujourd’hui sur six sites (Saint-Alban, Tricastin, Bugey, Blayais, Golfech et Chooz) et n’ont, à l’échelle annuelle, qu’un impact limité (moins de 1 %) sur la production totale du parc, selon les travaux du gestionnaire du Réseau de transport d’électricité (RTE). En juillet 2019, ces indisponibilités simultanées ont toutefois atteint près de 6 gigawatts, soit environ 10 % de la capacité installée.
« Risques de tension sur le réseau »
A l’avenir, le débit moyen des fleuves devrait diminuer – de 10 % à 40 % pour une majorité de bassins, et encore plus lors des mois d’août et de septembre, selon les travaux prospectifs Explore 2070, qui remontent à 2012 et sont en train d’être mis à jour – et les périodes de sécheresse et de canicule seront plus longues et plus fréquentes. « Les précipitations n’interviendront plus au même moment qu’aujourd’hui, pas avec la même densité ni dans les mêmes volumes », résume Agathe Euzen, directrice de la cellule eau au CNRS.
Lire aussi : Comment la canicule affecte le fonctionnement des centrales nucléaires
En conséquence, selon RTE, le risque d’indisponibilité pourrait augmenter « d’un facteur deux à trois » pour les unités en bord de fleuves. EDF, qui devrait publier d’ici à début 2024 ses propres études sur le sujet, évoque un facteur allant de deux à quatre. « L’impact sur la production va augmenter, c’est indéniable, mais il restera dans des marges assez faibles », estime Cécile Laugier. Comme RTE, la Cour des comptes pointe tout de même que ces pertes peuvent « s’avérer critiques en accroissant les risques de tension sur le réseau », notamment lors de pointes de consommation l’été, au moment où d’autres sources de production comme l’hydraulique pourraient être indisponibles.
Outre les prélèvements, la question de l’eau porte aussi sur les rejets liquides ou thermiques : plus le débit du cours d’eau est faible, moins ces rejets peuvent être dilués. Le rapport appelle à « consolider et mettre à jour » les fondements scientifiques qui justifient les seuils de température, par le biais d’une expertise indépendante. « Il y a très longtemps que l’on n’a pas réinterrogé ces limites », a souligné Annie Podeur.
Un appel à la sobriété
La Cour demande également à l’Etat de mieux documenter, à l’échéance de quelques années, l’évolution du débit des fleuves, qui reste encore très incertaine. Surtout, elle lance un appel à la sobriété : EDF devrait renforcer ses efforts de recherche pour développer des systèmes de refroidissement moins consommateurs d’eau et de réactifs chimiques, qui sont ensuite rejetés dans le milieu naturel. « Aucune innovation technique notable » n’a été mise en place jusqu’ici, insiste-t-elle.
Au-delà du parc actuel, dont la durée de vie pourrait être prolongée au-delà de soixante ans, la Cour des comptes adresse « une forme d’alerte » à l’ensemble des acteurs du nucléaire à propos des futurs réacteurs, qui seront soumis à « des exigences beaucoup plus fortes ». Si elle est validée par le Parlement, la relance du nucléaire engagera le pays à l’échelle d’un siècle. Dans ce contexte, un élément sera décisif : l’emplacement des nouvelles installations.
S’ils voient le jour, quatre des six prochains EPR devraient être situés en bord de mer, à Penly (Seine-Maritime) et à Gravelines (Nord). « L’option du bord de mer est intéressante, puisque ces réacteurs ne consomment pas d’eau douce – même si elle a d’autres inconvénients tels que le risque de submersion marine », précise Olivier Dubois, adjoint du directeur de l’expertise de sûreté à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). La dernière paire d’EPR pourrait être installée dans le Bugey ou dans le Tricastin, soit le long du Rhône, le fleuve ayant le débit le plus important.
D’autres cours d’eau subissent encore plus lourdement les contraintes climatiques. Selon les deux référentiels climatiques considérés par RTE, le nombre de jours pendant lesquels le débit de la Loire à Orléans, par exemple, est inférieur à 120 mètres cubes par seconde – soit le tiers de son débit moyen actuel – augmenterait de 40 % à 90 % à l’horizon 2050.
Pas « d’évolution technologique marquée »
Concernant les huit réacteurs prévus en option, la Cour estime « urgent » de donner de la visibilité sur leurs emplacements possibles, alors qu’EDF affirme n’exclure aucun des sites nucléaires existants. « Tous sont éligibles, dans la mesure où l’on pourra adapter la technologie aux besoins et à la disponibilité des ressources, affirme Cécile Laugier. Il y a des innovations un peu partout dans le monde. C’est le débat avec le territoire, pour que le partage de l’eau se fasse dans la sérénité, qui sera l’élément le plus déterminant dans le choix de la localisation. »
La Cour souligne toutefois que, si les EPR 2 intègrent bien des marges de sécurité pour faire face au réchauffement, ils ne comportent pas, eux non plus, « d’évolution technologique marquée » permettant de disposer de systèmes de refroidissement sobres en eau. Leur conception exclut par ailleurs l’hypothèse extrême, et jugée peu probable par le GIEC, d’une fonte des calottes glaciaires qui provoquerait une hausse plus élevée du niveau de la mer.
Si le défi du dérèglement climatique est considéré comme bien pris en compte par EDF, qui a mis en place « une gouvernance, une organisation interne et des projets » pour y faire face, la Cour regrette toutefois l’absence d’une approche « réellement intégrée et commune » à l’ensemble des acteurs directement concernés, soit EDF mais aussi l’ASN et l’IRSN, chaque organisation agissant encore dans le cadre de son périmètre et avec sa propre méthodologie. Cette approche devra être « territorialisée et concrète », plaide le rapport.
L’enjeu de l’adaptation des centrales, pour EDF, n’est en tout cas pas financier, même si le coût « n’est pas encore pleinement mesuré » et doit être précisé. EDF évalue les investissements réalisés en lien avec les événements météorologiques extrêmes à 960 millions d’euros sur la période 2006-2021, et à un peu plus de 600 millions pour 2022-2038. « Cela paraît faible, mais des investissements importants arrivent, surtout si l’on demande aux centrales d’assurer l’équilibre du réseau quelles que soient les conditions climatiques », a précisé Catherine Halbwachs, la directrice du projet Adapt d’adaptation au changement climatique chez EDF.
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Voir aussi:
Au total, il y a 320 soudures réparées et donc désormais suspectes, dans les 56 réacteurs français, a alerté l’ASN https://environnementsantepolitique.fr/2023/03/17/42434/
https://environnementsantepolitique.fr/2022/09/29/la-debacle-industrielle-dedf/
https://environnementsantepolitique.fr/2022/09/29/la-debacle-industrielle-dedf/