La moitié des nouveaux chirurgiens-dentistes sont formés à l’étranger: en Espagne, Portugal et Roumanie

Pourquoi la moitié des nouveaux chirurgiens-dentistes exerçant en France sont formés à l’étranger

Par Eric Nunès Publié hier à 06h00, modifié hier à 11h02

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Enquête

Faute de places dans les facultés françaises, plus de la moitié des nouveaux chirurgiens-dentistes exerçant sur le territoire sont formés à l’étranger, notamment en Espagne, au Portugal et en Roumanie.

Le plus dur dans le métier de chirurgien-dentiste, « c’est de concilier la volonté de soigner et de garder une vie personnelle », estime la docteure Oana Charmetant, 35 ans, praticienne dans le département de la Sarthe, un désert médical. « Les patients souffrent. Ils appellent plusieurs fois par jour pour être traités en urgence alors que mon planning est plein pour les six prochains mois. Je pourrais travailler chaque jour et chaque nuit jusqu’à 3 heures du matin. » Les journées à rallonge, les patients exaspérés et en souffrance sont également le quotidien dujeune docteur Gautier Lambour, chirurgien-dentiste dans l’Essonne. A l’exception du cœur de quelques métropoles, le manque de praticiens en dentaire affecte l’ensemble du territoire français. C’est ainsi que Lilas (le prénom a été changé), 25 ans, en cinquième et dernière année d’études en odontologie, croule déjà sous les offres de collaboration, plusieurs mois avant l’obtention de son diplôme.

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La densité de chirurgiens-dentistes en France est largement inférieure à la moyenne européenne, selon Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne. En 2015, un tiers des nouveaux chirurgiens-dentistes s’installant en France avaient obtenu leur diplôme à l’étranger, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). En 2022, c’est le cas de plus de la moitié (1 313) des nouveaux praticiens qui sont venus exercer en France, selon l’ordre des chirurgiens-dentistes. Parmi eux, 687 sont des Français qui ont quitté l’Hexagone pour se former à l’étranger.

Faute d’avoir été sélectionnée par les universités françaises pour suivre un cursus d’odontologie, la docteure Charmetant a étudié à l’université Carol-Davila, à Bucarest. Le docteur Lambour est diplômé de l’université européenne de Madrid, et Lilas le sera prochainement par l’université Cespu de Porto (Portugal). En 2022, l’Espagne a formé 502 praticiens venus s’installer en France, le Portugal 399 et la Roumanie 283. Pour se soigner, la population française compte chaque année un peu plus sur la force de formation de ses voisins européens.

Fin du numerus clausus

Comment la France est-elle arrivée à un tel niveau de dépendance ? Par la mise en place d’un numerus clausus qui fixe chaque année le nombre d’étudiants autorisés à suivre des études d’odontologie. Instauré en 1971, ce système de limitation a eu pour conséquence de réduire de moitié les offres de formation pendant près d’une vingtaine d’années.« Les gouvernements successifs des années 1970 et 1980 ont pensé que, pour réduire les coûts de la santé, il fallait réduire l’offre de soins et donc le nombre de praticiens susceptibles de les prodiguer », expose le docteur Philippe Pommarède, président du Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes. « C’est bien une volonté politique,corrobore la docteure Marie Biserte, vice-présidente de la Fédération des syndicats dentaires libéraux, soutenue par la profession qui voyait d’un bon œil le fait de limiter la concurrence entre soignants. »

Le numerus clausus est une machine à broyer les vocations. Ancienne étudiante en première année commune aux études de santé (Paces) à l’université de Lille, Lilas, bachelière scientifique mention bien, n’a qu’un objectif : la faculté dentaire. « Je me suis donnée à 100 % pendant deux années dans une ambiance terrible, sous pression, avec des professeurs qui nous parlent comme si nous étions de simples numéros. » Elle n’est pas admise. De son investissement personnel, il ne reste qu’une sensation de vide.L’échec, c’est aussi ce que retient Gautier Lambour, aujourd’hui âgé de 28 ans, de ses deux années de Paces à l’université de Tours : « Mon souci a été de tenir sur la longueur, la sélection se fait sur la mémoire, il y a tant de choses à apprendre et si peu à comprendre que j’ai décroché. Puis je suis entré en dépression à l’issue de ces deux premières années de médecine. »

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Le numerus clausus a été supprimé pour la rentrée universitaire 2021, comme s’y était engagé Emmanuel Macron lors de sa campagne présidentielle de 2017. « Il y a eu une prise de conscience, tardive, de la projection démographique de la profession et du vieillissement de la population. Le nombre limité de places en odontologie n’est pas corrélé aux besoins de santé de la population », observe Marie Biserte. Mais la fin du numerus clausus n’a pas démultiplié le nombre de places d’enseignants dans les facultés. « Nos établissements continuent à avoir un nombre fixe de postes de formation. Les simulateurs sur lesquels travaillent nos étudiants sont des outils extrêmement précis qui coûtent 30 000 euros l’unité, souligne Vianney Descroix, doyen de l’UFR d’odontologie de l’université Paris Cité et président de la Conférence des doyens d’odontologie. L’Etat peut dire qu’il veut former plus, mais je n’ai pas de places pour accueillir davantage d’étudiants. »

Disponibilité des enseignants

S’il y a peu de places pour se former en France, d’autres voies sont possibles. Une directive européenne de 2005 met en pratique la « reconnaissance automatique » des diplômes. Chaque diplômé en chirurgie dentaire, de n’importe quelle université reconnue de l’Union, est libre d’exercer dans chacun des Etats membres. La disposition ouvre un marché européen de la formation en odontologie, et les facultés françaises se retrouvent depuis en concurrence avec des établissements privés des pays voisins. « Certaines universités européennes sont des entreprises, rappelle Marco Mazevet, délégué général du syndicat des Chirurgiens-Dentistes de France, et dès qu’il existe une clientèle, elles créent une offre. » Des établissements portugais, espagnols, roumains ont ainsi mis en place des cursus spécialement conçus pour les étudiants français.

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Alors qu’en France les étudiants doivent passer une sélection drastique, une année après l’obtention du baccalauréat, pour intégrer une faculté dentaire, les universités concurrentes étrangères recrutent postbac et souvent sur dossier. Le coût annuel de la scolarité varie de 6 000 à 19 000 euros selon les établissements. Cinq années d’études sont nécessaires avant l’obtention du diplôme, contre six en France. « Faire le choix entre le système français avec une année de préparation à un concours et la perspective d’un résultat incertain, et une entrée postbac dans un établissement étranger, c’est une alternative pour ceux qui en ont les moyens », constate Marco Mazevet.

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« Je n’ai pas de souci à payer pour un enseignement dès lors qu’il est à la pointe, affirme Gautier Lambour, qui a dû souscrire un prêt de 90 000 euros pour payer ses études. Quant à la qualité pédagogique, elle peut dépasser les standards universitaires français. Après cinq années à la faculté de Porto, Lilas s’étonne encore de la disponibilité de ses enseignants portugais après l’expérience qu’elle a vécue à Lille.

Combler les « déserts dentaires »

Ces milliers de jeunes praticiens qui exercent en France mais qui ont étudié à l’étranger ont-ils les mêmes compétences que leurs homologues formés dans l’Hexagone ? C’est la question qu’a posée Marco Mazevet dans une thèse publiée en 2016. Le jeune chirurgien-dentiste révélait alors l’importante hétérogénéité des formations : un tiers des étudiants n’avait jamais posé une couronne, encore un tiers n’avait jamais prescrit de traitement médicamenteux, 10 % n’avaient reçu aucuneformation pratique ; bien que diplômés, ils n’avaient exercé aucun soin. Il existe, dans un même pays exportateur de diplômés en chirurgie dentaire, « de très bonnes et de mauvaises universités », évalue le docteur Mazevet.

Toujours en 2016, l’Ordre national des chirurgiens-dentistes réclamait la mise en place d’heures de pratique pour les diplômés étrangersQuant au ministère de la santé, il assurait réfléchir à « un renforcement des contrôles des formations au niveau européen ».

Sept ans plus tard, la promesse d’un contrôle des compétences a fait long feu. « Il n’y a pas de possibilité de contrôler la qualité des enseignements », reconnaît Philippe Pommarède. Il renvoie la responsabilité à la Commission européenne, « qui nous oblige à inscrire tout diplômé européen. Nous n’avons pas à discuter ». Interrogé, le ministère de la santé n’a pas souhaité répondre.

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Le recours à des praticiens formés à l’étranger « contribue pour une bonne part au maintien de la densité actuelle », souligne un rapport de novembre 2021 de l’Observatoire national de la démographie des professions de santé. Néanmoins, il ne suffit pas à combler les « déserts dentaires ». En effet, libres de s’installer là où ils le souhaitent, les nouveaux diplômés optent massivement pour les départements où l’offre de soin est suffisante, comme à Paris, où plus de 200 primo-inscrits, sur 2 609, se sont installés en 2022. Aucun jeune diplômé n’a choisi la Corrèze et seulement deux ont commencé leur pratique dans l’Orne, deux départements qui comptent moins de 40 praticiens pour 100 000 habitants, alors que la capitale en dénombre 156.

Améliorer la répartition territoriale

Pour convaincre les futurs diplômés de s’installer là où les besoins sont les plus forts, le ministère de la santé a annoncé en décembre 2021 la création de huit nouveaux sites universitaires de formation en odontologie à Amiens, Caen, Rouen, Dijon, Besançon, Grenoble, Poitiers et Tours. Avec un objectif d’augmentation de 14 % des capacités d’accueil en formation. Deux années plus tard, cinq sites ont bien été ouverts et sont correctement dotés en équipements et en enseignants, témoigne l’Union nationale des étudiants en chirurgie dentaire. Selon l’association étudiante, 35 % des étudiants souhaitent rester dans la région où ils ont été formés. Cette réintégration de la formation sur les territoires les plus déficitaires pourrait améliorer la répartition géographique des soignants.

Mais la formation d’un dentiste est un temps long. « Il faudra une vingtaine d’années pour augmenter le nombre de praticiens formés en France », calcule Philippe Pommarède. En attendant, « heureusement qu’il y a des étudiants qui partent se former hors de France… », observe Marie Biserte.

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Lilas commencera à exercer à l’automne 2023, à Paris. « Pour suivre ma vocation, j’ai dû quitter ma famille pendant cinq années et mes parents se sont endettés pour moi, témoigne-t-elle. Je retournerai près de mes proches, même si c’est loin des déserts dentaires. » Car concernant ses études supérieures, elle ne doit rien à son pays.Eric Nunès

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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