William Dab : « Le débat sur la réintégration du personnel non vacciné contre le Covid-19 ne prend son sens que dans le cadre d’une politique globale »
Tribune
Bien que l’OMS ait levé l’état d’urgence sanitaire, tourner la page de la pandémie serait une erreur, estime, dans une tribune au « Monde », l’épidémiologiste, qui appelle à profiter de cette « pause » pour élaborer une véritable politique de prévention.
Publié le 11 mai 2023 à 06h15, modifié le 11 mai 2023 à 06h15 Temps de Lecture 4 min.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé, le 5 mai, que la pandémie de Covid-19 n’était plus une urgence de santé publique de portée internationale. Cela se justifie, car, si le virus SARS-CoV-2 circule encore activement, la gravité de la maladie n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était jusqu’à présent. Cela est dû au fait que la quasi-totalité de la population est actuellement immunisée du fait de la vaccination, des infections successives et des traitements efficaces.
Au même moment, une curieuse alliance politique a permis un vote favorable de l’Assemblée nationale pour réintégrer les soignants et les pompiers non vaccinés contre le Covid-19. Cette loi a été votée en première lecture contre l’avis du gouvernement. Le ministre de la santé et de la prévention, François Braun, avait pourtant annoncé fin mars un prochain décret pour lever l’obligation vaccinale. En apparence, c’est incohérent, mais en apparence seulement. Car, pour modifier une loi, il en faut une autre, tandis que pour modifier un décret, l’exécutif peut le faire quand cela lui semble justifié.
Les turbulences autour de cet épisode ne doivent pas masquer le fait que, si la pandémie a changé de visage, la menace n’a pas pour autant disparu. Ce virus garde un potentiel de mutation important. Rien ne permet de dire qu’un nouveau variant ne viendra pas contourner les défenses immunitaires existantes à l’heure actuelle, nous remettant face à un risque important de mortalité.
Une politique encore à construire
Tourner la page, ce que nous avons tous envie de faire, serait une erreur funeste. Certes, il n’y a plus de raisons valables pour restreindre actuellement les libertés publiques. Mais il est nécessaire de profiter de cette pause pour construire une politique de prévention digne de ce nom qui nous laissera moins démunis pour le cas où surviendrait une nouvelle vague meurtrière.
Une politique, ce n’est pas l’addition de mesures de circonstance. C’est l’affichage d’une volonté explicite de faire face aux risques et d’intégrer cette préoccupation dans toutes les activités de la société. Une politique découle de valeurs partagées, d’une vision des enjeux, d’objectifs définis qui appellent des moyens spécifiques. En santé publique, elle découle d’une série de principes : transparence, globalité, universalité, cohérence, équité – notamment vis-à-vis des personnes vulnérables –, rationalité – qui conduit à fonder les décisions sur des preuves scientifiques et à faire appel au principe de précaution en situation d’incertitude –, neutralité face aux croyances religieuses. Une telle politique reste à construire.
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Une telle construction ne devrait pas être un exercice technocratique. L’éthique de santé publique implique que les valeurs et les préférences des citoyens soient écoutées. Celles-ci sont forcément contradictoires et peuvent aussi heurter certains intérêts économiques. Des arbitrages sont forcément nécessaires et doivent être rendus de façon explicite au nom des principes énoncés ci-dessus et, bien sûr, des lois et règlements en vigueur.
Par conséquent, l’élaboration de cette politique relève d’une coconstruction qui croise l’expertise scientifique et médicale, les acteurs associatifs, les partenaires sociaux et les élus au niveau national et territorial.
S’agissant de la pandémie de Covid-19 ou d’autres pandémies à venir, une telle politique doit prioritairement traiter cinq chantiers. Tout d’abord, renforcer la veille sanitaire pour être en mesure de détecter le plus précocement possible les nouvelles menaces, en mobilisant les outils épidémiologiques et biotechnologiques. Corrélativement, le deuxième chantier est celui de la recherche sur l’évaluation et la gestion des risques. L’élargissement de l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites à l’ensemble des maladies infectieuses émergentes va dans le bon sens. Le troisième chantier est celui de l’équilibre à trouver entre la sécurité sanitaire et les libertés fondamentales. Il faudrait formaliser les critères qui justifient une restriction de ces libertés au nom de la protection de la santé, en particulier en ce qui concerne les obligations vaccinales.
L’exemple du tabac
Il faut également tirer les leçons des faiblesses du dispositif de santé publique dans notre pays, faiblesses liées non pas à un défaut d’expertise, mais à un déficit massif d’intervenants sur le terrain. En situation épidémique, la population est appelée à modifier certains de ses comportements. Il ne suffit pas pour cela d’émettre des injonctions que les citoyens doivent appliquer. Cela ne fonctionne pas, l’exemple du tabac le montre. Il faut un travail proche du terrain pour expliquer et pour écouter afin de comprendre les contraintes de la vie quotidienne.
Face à un risque épidémique, l’adoption des comportements de protection est déterminée notamment par la capacité à évaluer les risques pour soi et ses proches. Cela demande une éducation à la santé qui ne relève pas seulement de spots télévisés. C’est pourquoi il est indispensable de lancer un programme de formation pour que notre pays dispose des compétences nécessaires pour mener des actions de santé publique au plus proche des lieux de vie. Enfin, la ventilation des lieux clos est un chantier urgent.
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Ainsi, le débat sur la vaccination obligatoire et la réintégration des personnels non vaccinés ne peut prendre son sens que dans le cadre d’une politique globale qui fait défaut à l’heure actuelle. Sachant que si les vaccins contre le SARS-CoV-2 n’évitent pas la transmission, mais en diminuent notablement le risque, sachant que chaque nouvelle infection augmente le risque de formes graves de Covid-19, que veut-on privilégier : la protection des personnes vulnérables, le manque de personnel hospitalier ou le respect des libertés individuelles ?
C’est en ces termes que le législateur et l’exécutif devraient réfléchir et décider pour que le plus grand nombre comprenne que les mesures adoptées ne sont pas de circonstance, mais découlent de considérations globales avant tout fondées sur le principe constitutionnel de protection de la santé.
William Dab est épidémiologiste, professeur associé à l’Institut catholique de Paris et professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers (laboratoire MESuRS). Il a été directeur général de la santé de 2003 à 2005.