Soigants non vaccinés: «500 jours d’enfer», des injures, un sentiment d’injustice… Frédéric Pierru, sociologue au CNRS, qui a recueilli des centaines de témoignages de soignants, revient sur les raisons de leur défiance envers le vaccin anti- Covid. Et ses lourdes conséquences.

Interview

Réintégration à l’hôpital : «Le soignant croquemitaine antivax est un fantasme»

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«500 jours d’enfer», des injures, un sentiment d’injustice… Frédéric Pierru, sociologue au CNRS, qui a recueilli des centaines de témoignages de soignants, revient sur les raisons de leur défiance envers le vaccin anti- Covid. Et ses lourdes conséquences.

Aux urgences d’un hôpital de Montreuil, en 2022. Selon le sociologue Frédéric Pierru, les soignants non vaccinés sont «très majoritairement des femmes» qui ont vécu leur suspension «comme une immense injustice». (Marie Rouge/Libération)

par Nathalie Raulin publié aujourd’hui à 3h39

Au travers d’une étude lancée à l’automne 2022 et toujours en cours, le sociologue du CNRS Frédéric Pierru, spécialiste des politiques de santé publique, et son collègue Alexandre Fauquette cherchent à comprendre pourquoi certains soignants ont préféré se mettre dans une «souricière sociale et professionnelle» plutôt que de répondre à l’injonction vaccinale contre le Covid. Des quelque 80 entretiens et 400 témoignages écrits recueillis, le chercheur dessine les profils de ces réfractaires et analyse les raisons de leur refus.

Que ressort-il des témoignages que vous avez recueillis ?

Avant tout, une grande détresse. Les soignants non vaccinés sont très massivement des femmes, et le gradient professionnel de vaccination [le taux de vaccination en fonction du niveau de qualification, ndlr] est très net. Même si l’on rencontre des médecins, la plupart sont aides-soignantes, infirmières, et employées dans le secteur médico-social. Elles font en général partie des classes populaires. Quand les suspensions ont commencé à tomber en septembre 2021, elles ont perdu leur salaire, mais sans avoir le droit d’exercer une autre activité professionnelle. Cela a généré des tensions dans de nombreux couples, des difficultés avec les parents et les amis, du surendettement. Certaines n’ont tenu que grâce à des distributions alimentaires organisées par des réseaux de solidarité nés notamment au moment des gilets jaunes. Mais ce qui est frappant c’est que ces femmes auraient pu tricher, présenter de faux certificats de vaccination pour continuer à travailler. Elles ont choisi d’assumer leur choix, même si le coût était exorbitant.

Ont-elles compris la logique collective de protection des plus vulnérables qui sous-tendait ces suspensions ?

Clairement non. Elles l’ont vécu comme une immense injustice. Quand l’épidémie a démarré, elles étaient sur le pont d’abord sans masque, puis avec deux masques seulement pour la journée qu’elles faisaient sécher sur une poignée de porte… Qu’on soit passé en un an du laxisme total à l’intransigeance absolue les a totalement déroutées. Surtout, elles se sont vite rendu compte que l’application de la loi du 5 août 2021 était à géométrie variable. Dans certains territoires et notamment aux Antilles, peu de soignants ont été suspendus alors qu’une majorité refusait la vaccination. Grâce aux boucles Telegram, elles se sont aussi rendu compte que la contrainte était aussi variable d’un établissement hospitalier à l’autre, selon l’intransigeance de la direction ou la tension sur les ressources humaines. Cela les a entretenues dans la conviction que la loi était inique.

Vidéo: https://geo.dailymotion.com/player/x8v0l.html?video=x8ky3tt&mute=true&loop=false

Comment expliquer qu’un soignant préfère se mettre en difficulté économique et sociale, plutôt que de se faire vacciner ?

On a souvent présenté ces soignants comme des antivax, des obscurantistes. C’est absurde. Par définition, les soignants sont tous soumis à des obligations vaccinales diverses pour pouvoir exercer leur métier. Ils ne peuvent donc pas y être opposés par principe. Le soignant croquemitaine antivax est un fantasme. Leur rejet portait uniquement sur le vaccin anti- Covid. Ce n’est que par la suite que certaines se sont mises à lire des thèses alternatives.

De quoi avaient-elles peur exactement ?

Pour ces soignantes, le vaccin anti-Covid avait été mis au point trop vite et avec une technique trop nouvelle, l’ARN messager, pour être véritablement sûr. Elles ne voulaient pas servir de cobayes. Ces femmes âgées en moyenne d’une trentaine d’années avaient compris n’avoir pas grand-chose à craindre du virus. En revanche, certaines étaient paniquées à l’idée qu’une «injection» – elles refusent d’utiliser le mot vaccin – puisse altérer leur fécondité ou menacer la santé de leurs futurs enfants. D’autres, déjà mères, pratiquaient ce que j’appelle le «syndrome du barrage». Elles avaient la conviction que si elles ne s’opposaient pas à l’injection pour elles-mêmes, on finirait par l’imposer à leurs enfants…

Ces craintes ne se sont-elles pas estompées au fil du temps ?

Pas vraiment. Une fois suspendues, ces personnes se sont mises à lire y compris des études scientifiques internationales pointues, et elles ont acquis une vraie connaissance des limites du vaccin anti-Covid. Elles ont découvert que ses bénéfices, en termes de protection comme de transmission, étaient limités. Or pour ces profanes, un produit ne mérite le nom de vaccin que s’il protège pleinement durablement et complètement d’un virus. Mais plutôt que de discuter et de convaincre, on a préféré les contraindre et les injurier. Beaucoup l’ont vécu comme un mépris de classe. Il est vrai qu’il y a quelque chose d’illogique à les traiter d’«anti-science» quand même la Haute autorité de santé estime que l’obligation vaccinale des soignants n’a plus lieu d’être…

Les soignants non vaccinés vont pouvoir réintégrer l’hôpital. Craignent-ils de «ne pas être accueillis avec des fleurs» comme a prévenu le ministre de la santé François Braun ?

Beaucoup ont déjà démissionné. J’ai rencontré un chef de service de soins palliatifs qui s’est reconverti en conducteur d’engins de chantiers à 59 ans, une infirmière qui est devenue maraîchère, d’autres se sont tournés vers les médecines alternatives ou naturelles. Il en reste toutefois qui souhaitent réintégrer leur établissement de santé. Mais après 500 jours d’enfer, la défiance est forte vis-à-vis d’une institution qui les a maltraités. A l’inverse, les soignants qui ont consenti avec réticence à la vaccination dans l’unique but de ne pas perdre leur emploi pourraient concevoir du ressentiment devant ces réintégrations. Tout cela laissera des traces durables au sein de l’institution hospitalière.

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Comment les établissements de santé se préparent à la réintégration des soignants non-vaccinés

Les retours de personnels non vaccinés contre le Covid-19 doivent se faire à partir du lundi 15 mai. Dans les hôpitaux, on souligne que cela ne devrait concerner que peu de personnes. Ces réintégrations n’en soulèvent pas moins des questions. 

Par Mattea BattagliaPublié hier à 18h00, modifié à 13h44 https://www.lemonde.fr/sante/article/2023/05/14/soignants-non-vaccines-comment-les-etablissements-de-sante-se-preparent-a-leur-reintegration_6173338_1651302.html

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Des soignants suspendus manifestent pour demander leur réintégration, dans le centre-ville de Toulouse, le 7 janvier 2023.
Des soignants suspendus manifestent pour demander leur réintégration, dans le centre-ville de Toulouse, le 7 janvier 2023.  FREDERIC SCHEIBER / HANS LUCAS VIA AFP

La réintégration des soignants non vaccinés aura bien lieu. Elle doit démarrer lundi 15 mai : le décret suspendant l’obligation vaccinale contre le Covid-19, paraphé par la première ministre, Elisabeth Borne, et le ministre de la santé, François Braun, a été publié au Journal officiel ce dimanche, pour une application le lendemain.

Pas de surprise sur le calendrier : dès l’avis en ce sens remis par la Haute Autorité de santé – qui, le 30 mars, a revu sa doctrine pour suggérer que l’injection soit désormais « fortement recommandée » aux professionnels concernés –, M. Braun s’était engagé à suivre le cap donné par l’autorité scientifique. En dépit de l’inquiétude exprimée par bon nombre d’associations de soignants et de patients. L’obligation avait été fixée, à l’été 2022, par la loi de sortie de l’état d’urgence sanitaire.

La « méthode », détaillée dans une instruction adressée il y a quelques jours aux préfets et aux agences régionales de santé, prévoit un retour au travail « si possible » dans les deux semaines suivant la parution du décret. D’ici à la fin mai, donc. Avec une réaffectation au poste précédemment occupé ou sur un « emploi équivalent » pour les agents publics et les personnels médicaux. C’est là le « principe » retenu, quand bien même un changement d’affectation pourra être proposé « dans l’intérêt du service », peut-on lire dans le document; voire une rupture conventionnelle, en cas de difficultés ou de désaccord.

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Si le personnel refuse le poste proposé par l’employeur, il pourra faire l’objet d’une radiation pour « abandon de poste ». Mais « l’enjeu est que cette étape se passe le mieux possible… ou en tout cas le moins mal possible », explique au Monde le ministre de la santé, François Braun, en faisant état d’une « inquiétude réelle » quant à de possibles tensions « ravivées », pour l’occasion, au sein des équipes.

Moins de 4 000 agents concernés

Ces retours ne risquent pas de ressembler à une « déferlante ». Pas plus qu’ils ne sauraient être une réponse à la crise du recrutement à l’hôpital, martèle-t-on sur le terrain : si, à l’automne 2021, lors de l’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale pour 2,7 millions de personnes (soignants mais aussi personnels des hôpitaux ou des maisons de retraite, ambulanciers, aides à domicile ou encore pompiers), le gouvernement avait estimé à 15 000 les personnes « suspendues ou suspendables », les estimations officielles, en dix-huit mois, ont fondu. Avenue de Ségur, on avance aujourd’hui le chiffre de 0,3 % de professionnels encore concernés. Moins de 4 000 agentsdonc, sur un total de 1,2 million dans la fonction publique hospitalière ; pour moitié dans le secteur sanitaire, pour moitié dans le médico-social, avance-t-on à la Fédération hospitalière de France (FHF).

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En libéral, l’Assurance-maladie comptabilise un peu moins de 1 900 professionnels suspendus, dont 275 médecins. Les praticiens hospitaliers seraient, eux, moins d’une centaine – sur 60 000 comptabilisés à l’hôpital public. Les infirmières et infirmiers, moins d’un millier, selon l’ordre et leurs syndicats. Personnels administratifs, techniques et logistiques représenteraient, avec les aides-soignants, la majorité des personnes concernées

En dehors de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, mastodonte francilien, qui estime à environ 200 personnes – sur plus de 100 000 professionnels employés – le nombre de non-vaccinés qui pourraient potentiellement revenir, les remontées, ailleurs, ne dépassent pas – ou exceptionnellement – quelques dizaines par établissement. Ils seraient vingt-huit agents encore concernés sur les 28 000 que comptent les Hospices civils de Lyon, dont une quinzaine de soignants et un seul médecin, y explique-t-on. Une douzaine à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, dont cinq soignants (trois aides-soignants, une infirmière et un psychomotricien) sur 18 000.

Le CHU de Bordeaux a, lui, recensé moins de trente agents sur 14 000. Celui de Rennes, dix-huit agents sur 8 000. « Il y a là sept aides-soignantes, trois infirmières, une psychologue, une cadre de santé, une secrétaire, deux ouvriers, un aumônier… Bref, un peu tous les métiers de l’hôpital », énumère Erwann Paul, directeur des ressources humaines de l’établissement rennais. « La plupart » lui ont déjà « confirmé la reprise de poste », dit-il. Mais « pas tous ».

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Ce recensement est aussi en cours au CHU de Toulouse, où vingt-neuf suspensions – sur 16 000 personnels – étaient toujours en vigueur à la veille du 15 mai. « Vingt agents disent vouloir revenir, sept ne pas savoir, et deux ne pas le souhaiter, rapporte Edouard Douheret, DRH de l’établissement toulousain. Maiau regard des propositions d’affectation qui seront faites, les positions peuvent encore changer. »

Qui reviendra ? Qui ne reviendra pas ? « A notre connaissance, beaucoup d’infirmiers suspendus ont tourné la page, quand ils n’avaient pas déjà en tête, lors de leur suspension, un projet de reconversion », répond Patrick Chamboredon, président de l’ordre des infirmiers, en rappelant qu’à l’entrée en vigueur de l’obligation vaccinale, en 2021, le Covid-19 avait déjà « durement éprouvé les troupes ». La question résonne aussi dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), sans susciter toutefois de « trop fortes inquiétudes à ce stade », selon Annabelle Vêques, directrice de la Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées. « Cela fait un an et demi que ces personnels sont loin de nous, dit-elle, certains vivent probablement autre chose, professionnellement… Difficile d’anticiper leur décision. » Une certitude : « L’appel d’air ne viendra pas d’eux », dans un secteur durement éprouvé par la crise du recrutement.

Enjeux « humains » et « éthiques »

Petits effectifs, vrais enjeux ? Enjeux « humains », répondent les intéressés, qui ont vécu ces mois de suspension sans salaire, sans droits afférents, et contestent les chiffres officiels, pour estimer à plusieurs dizaines de milliers les personnels suspendus, tous secteurs confondus. Enjeux « managériaux » mais aussi « éthiques » et « sanitaires », souffle-t-on dans les services des hôpitaux. « Retravailler avec des personnes qui ont remis en question l’un des fondamentaux de la médecine, un pilier de la santé publique, c’est très compliqué », commente une cheffe de service à Nice.

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« C’est une échéance symbolique mais qui énerve beaucoup », réagit une autre, en région parisienne. D’autres, encore, regrettent le « message brouillé » livré, « en creux », aux patients. Et, soulignent-ils, les débats parlementaires n’aident pas à y voir clair : les députés ont adopté en première lecture, le 4 mai, une proposition de loi pour abroger – et pas seulement suspendre – l’obligation vaccinale des soignants. Un échec pour la majorité et le gouvernement.

« L’étape de la réintégration démarre, les lettres recommandées sont parties, les premiers entretiens ont lieu, rapporte Matthieu Girier, président de l’Association pour le développement des ressources humaines dans les établissements sanitaires et sociaux. Les cas sont peu nombreux, mais chacun doit être traité comme singulier, inédit. » « Au cas par casrésume Sophie Marchandet, chargée de ces questions à la FHF. L’étape de la suspension, on s’en souvient, a été très délicateCelle de la réintégration justifie toute notre attention. »

Mattea Battaglia

Covid-19 : les soignants non vaccinés peuvent officiellement réintégrer leur poste

L’obligation vaccinale des soignants a été levée, dimanche, avec la publication au « Journal officiel » du décret, permettant leur retour au même poste ou à un poste « équivalent ». 

Le Monde avec AFPPublié hier à 01h58, modifié hier à 11h42 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/05/14/covid-19-les-soignants-non-vaccines-peuvent-officiellement-reintegrer-leur-poste_6173279_3244.html

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Un travailleur médical dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital Lariboisière de l’AP- HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris), à Paris, le 27 avril 2020.
Un travailleur médical dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital Lariboisière de l’AP- HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris), à Paris, le 27 avril 2020.  JOËL SAGET / AFP

Le gouvernement a publié, dimanche 14 mai au Journal officiel, le décret permettant le retour à leur poste des soignants non vaccinés contre le Covid-19, qui étaient suspendus de leurs fonctions depuis août 2021.

« L’obligation de vaccination contre la Covid-19 prévue par l’article 12 de la loi du 5 août 2021 susvisée est suspendue »précise le décret diffusé dans la nuit. Ce dernier lève ainsi l’obligation vaccinale des soignants et autorise leur retour.

Les conditions de ce retour, qui prévoient notamment que la personne suspendue se voie réintégrée dans le même poste ou un poste « équivalent », ont été définies par le gouvernement dans une instruction ministérielle diffusée deux semaines auparavant, pour laisser aux hôpitaux et autres établissements de soin le temps de se préparer.

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Le gouvernement garde la possibilité de suspendre à nouveau les non-vaccinés si un regain de la pandémie est constaté, par un nouveau décret. Le groupe du Parti communiste français à l’Assemblée nationale a fait voter le 4 mai une proposition de loi abrogeant définitivement l’obligation vaccinale contre le Covid-19, ce qui interdirait tout retour des suspensions. Mais le gouvernement s’y oppose, et la proposition de loi n’a pas encore été examinée par le Sénat.

Quelques milliers de personnes concernées

L’exclusion des soignants non vaccinés a enflammé les réseaux sociaux, mais le nombre de personnes concernées est probablement assez réduit. Les estimations vont de quelques milliers, suivant les indications parcellaires obtenues notamment auprès du ministère de la santé, à « de 20 000 à 40 000 personnes », selon Elsa Ruillère, une animatrice de collectifs de soignants refusant le vaccin, devenue élue CGT Santé.

Le Monde avec AFP

Mathias Wargon, médecin urgentiste : « La réintégration des soignants non vaccinés est une réponse facile et démagogique »

Tribune

Mathias WargonMédecin urgentiste

Le médecin urgentiste s’indigne, dans une tribune au « Monde », de la décision du gouvernement de suspendre l’obligation vaccinale et d’autoriser le retour des personnels non vaccinés. Il s’agit, selon lui, d’un « coup de boutoir démagogique contre les devoirs des soignants ».

Publié le 11 mai 2023 à 18h30, modifié le 11 mai 2023 à 20h34  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/11/mathias-wargon-la-reintegration-des-soignants-non-vaccines-est-une-reponse-facile-et-demagogique_6172983_3232.html

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Il y a quelques années, lors de mes tentatives annuelles de promouvoir la vaccination antigrippale parmi le personnel des urgences, une aide-soignante m’avait interpellé sur l’obligation vaccinale. Si l’on tenait tant à ce que les soignants soient vaccinés, pourquoi ne rendait-on pas obligatoire la vaccination contre la grippe, d’autant qu’elle était jeune et ne craignait rien ? Et dans le cas où on ne la rendait pas obligatoire, pourquoi la forcer à se vacciner ? Une des cadres infirmières la soutint publiquement, en affirmant que la vaccination l’avait rendue plus malade que la grippe et qu’elle ne se ferait plus vacciner. De la transmission aux patients, il ne fut pas question.

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Au premier trimestre 2021, la vaccination contre le Covid-19 est devenue disponible et obligatoire. Nous avions passé deux vagues très difficiles, avec de nombreux morts et malades, des hôpitaux débordés, des difficultés matérielles et d’organisation. Nous entrions dans la troisième vague. Il y avait de multiples interrogations sur ces nouveaux vaccins, des incertitudes sur la protection et déjà beaucoup de désinformation. Quand la plupart des soignants sont allés se faire vacciner, certains ont choisi de se retirer. Soit parce que la peur des effets indésirables a pris le dessus, soit parce qu’ils adhéraient aux thèses parfois farfelues qui déferlaient déjà sur les réseaux sociaux et dans les médias.

On oublie souvent que ce n’est pas le premier épisode. La vaccination contre l’hépatite B avait provoqué une énorme méfiance, déjà dans un contexte de « fake news » antérieur à l’avènement des réseaux sociaux. Mais, pour reprendre les termes de l’Académie de médecine : « Loin d’être une atteinte à la liberté individuelle, les obligations vaccinales qui s’appliquent aux professionnels de santé sont des mesures préventives indispensables pour éviter la transmission nosocomiale des infections ; admises par les soignants parmi les pratiques visant à protéger les malades (…), elles font l’honneur de leur profession. » Quelles qu’en soient les raisons, des soignants ont rompu avec les obligations de notre profession, dans une défiance de ce qui constitue la pratique médicale fondée sur les études et le consensus scientifique.

Situation de non-retour

Depuis, le virus a évolué, les patients graves sont devenus moins fréquents et le Covid est souvent le déclencheur d’autres pathologies chez des malades fragiles. Le taux de rappel des professionnels a aussi baissé, en même temps que le respect des mesures barrières. La Haute Autorité de santé (HAS) a publié le 30 mars un texte incompréhensible et sans explication où elle préconise de « recommander fortement la vaccination », tout en levant l’obligation vaccinale pour le Covid, la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, mais en conservant l’hépatite B. Où est la cohérence et, surtout, pourquoi tout mélanger ? On oublie aussi que la recommandation de l’HAS précise que sa décision se fait « sans préjuger de l’avis du CCNE [Comité consultatif national d’éthique] sur les aspects éthiques et d’acceptabilité sociale »,qui, lui, s’est bien gardé de le donner.

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Le gouvernement non plus n’a pas attendu l’avis du CCNE pour « suspendre » l’obligation vaccinale et décider la réintégration des soignants qui n’ont pas respecté les règles de notre profession. Un dernier coup de boutoir démagogique contre les devoirs des soignants est venu de l’ensemble de l’opposition, droite et gauche réunies, pour en finir avec l’obligation vaccinale contre le Covid, ouvrant la porte à la fin de l’obligation vaccinale tout court des soignants et à une situation de non-retour en cas de nouvelle épidémie

On sait très bien que de nombreux soignants laissés dans une situation sociale suspendue ont probablement quitté définitivement le secteur. Il fallait bien vivre. On peut regretter qu’aucune porte de sortie ne leur ait été proposée soit par le gouvernement, soit par les partisans les plus virulents de leur réintégration. Ce sont donc, probablement, les plus extrémistes ou ceux qui n’ont pas trouvé de solutions alternatives à qui l’on va proposer de revenir dans nos services. Il s’agira certainement, pour l’essentiel, de personnels paramédicaux et d’administratifs.

Accueil pas forcément cordial

Les rares médecins qui ont refusé la vaccination ne sont plus crédibles. On ne peut pas imaginer que ceux qui ont affirmé des inepties sur le vaccin, les traitements, dans l’ignorance complète des essais cliniques ou de l’épidémiologie, puissent se réinsérer dans la communauté médicale.

On n’accueille pas une idée, mais on accueille un collègue. Les moins militants vont revenir dans un hôpital en grande souffrance, qui sera heureux, probablement, de les accueillir. S’ils arrivent à se réadapter, ces quelques soignants ne poseront pas de problème. Plus difficile va être la réintégration de ceux qui ont milité contre les vaccins et les mesures barrières, qui se sont radicalisés sur les réseaux sociaux et ont tenu un discours revendicatif. L’accueil par leurs collègues, qui, eux, ont fait leur devoir depuis deux ans, dans des difficultés inédites, avec un Covid toujours présent, désorganisant l’hôpital, et des problèmes de personnel chroniques aggravés par l’épidémie, risque de ne pas être aussi cordial qu’ils l’espèrent. Mais peut-être ne le souhaitent-ils pas. Pourquoi revenir quand on pense que la médecine est un vaste complot et que les collègues sont des moutons ?

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Le secteur médico-social manque beaucoup de bras. Or, on ne peut pas croire que l’arrivée de quelques soignants dont on ignore encore le nombre et les fonctions, aux dispositions hostiles vis-à-vis de l’institution, lui rendra service. Ce mouvement de réintégration ne peut être une solution et semble être une réponse facile et démagogique à une question nécessitant une refondation difficile de notre système de santé.

Mathias Wargon est chef de service urgences-SMUR (service médical d’urgence et de réanimation) au centre hospitalier Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Mathias Wargon(Médecin urgentiste)

Braun confesse qu’il serait « inquiet » si un soignant « antivax » le prenait en charge 

Par M. G. le 15-05-2023 

https://www.egora.fr/actus-pro/politique/80456-braun-confesse-qu-il-serait-inquiet-si-un-soignant-antivax-le-prenait-en#xtor=EPR-3-1%5BNews_En_Bref%5D-20230515-%5B_1%5D

Interrogé ce lundi matin sur la réintégration des soignants non vaccinés, François Braun a reconnu qu’il serait lui même « inquiet » en tant que patient, si l’un d’eux le prenait en charge…

Suite à la parution, ce dimanche, du décret levant l’obligation de vaccination contre le Covid des professionnels de la santé, les soignants non vaccinés qui avaient été suspendus sont autorisés à reprendre du service à partir de ce lundi 15 mai. Refusant de se soumettre à l’obligation vaccinale en vigueur depuis le 15 septembre 2021, une minorité de soignants n’avaient plus le droit d’exercer depuis le début de l’année 2022. Cette période que le ministre de la Santé qualifie de “parenthèse” est définitivement révolue. Invité de la matinale de Franceinfo, François Braun a fait savoir que ces soignants pourront “retrouver leur poste d’origine, leur niveau de carrière d’origine”. Même s’il précise que certains ont indiqué qu’ils ne retourneraient pas travailler, “ils ont trouvé un autre travail”.  

“Cette réintégration des soignants non vaccinés, elle repose sur des éléments scientifiques et des éléments éthiques, et il faut que chaque soignant s’interroge à titre personnel”, précise le ministre de la Santé. Lui, indique qu’il “serait interrogatif et inquiet” si une “personne antivax” le prenait en charge. “On sait que la vaccination sauve des vies et pour moi l’éthique du soignant, c’est de se protéger pour protéger les patients qu’il prend en charge”, poursuit-il. 

« Quelle honte » : 7 soignants sur 10 s’opposent à la réintégration des personnels non vaccinés suspendus

Concernant les patients fragiles, François Braun rappelle que “les gestes barrières dans les services à fort risques (hématologie, cancérologie…)” sont toujours présents. Pour lui, cette réintégration n’est pas précipitée. “Cette pathologie est en train de devenir une pathologie qu’on va pouvoir comparer à la grippe saisonnière. On se pose également la question de la vaccination contre la grippe pour les soignants”, explique-t-il. 

Son rôle, insiste le ministre de la Santé, est de faire “appliquer la loi après le retour de l’avis de la HAS, et de faire en sorte que les choses se passent le moins mal possible ou en tout cas le mieux possible pour leur intégration”. “En l’état, cette réintégration était prévue par la loi de 2021, et elle est effective”, conclut-il. 

[Avec Franceinfo

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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