Pesticides : les propositions des experts européens pour mieux évaluer les risques pour les abeilles
Les critères de sécurité présentés par l’Autorité européenne de sécurité des aliments doivent encore être adoptés par les Etats membres de l’Union européenne pour entrer en vigueur.
Par Stéphane FoucartPublié le 12 mai 2023 à 18h33, modifié le 12 mai 2023 à 19h24 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/05/12/pesticides-les-propositions-des-experts-europeens-pour-mieux-evaluer-les-risques-pour-les-abeilles_6173151_3244.html
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C’est une course de lenteur qui s’achève. Près de trente ans après les premiers signalements d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques à la suite de l’arrivée des néonicotinoïdes dans les champs, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) vient d’adopter un nouveau « document-guide » destiné à améliorer l’évaluation des risques des pesticides sur les abeilles domestiques, les abeilles solitaires et les bourdons. Officiellement présenté jeudi 11 mai par l’agence européenne, ce guide pose les nouveaux principes auxquels devront se conformer les industriels pour tester la sécurité de leur produit avant leur autorisation de mise sur le marché. Il lui reste, néanmoins, à être adopté par les Etats membres de l’Union européenne selon un agenda non encore fixé.
C’est loin d’être gagné : la première mouture du document-guide avait été présentée par l’EFSA en 2013, mais jugée trop contraignante elle n’a jamais été endossée. Elle a été examinée à plus de trente reprises sans jamais emporter un vote d’adhésion des Etats membres. En 2019, prenant acte du blocage, la Commission européenne a mandaté l’EFSA pour la réviser de fond en comble, et produire de nouvelles orientations. Après quatre années supplémentaires de travail, cette révision est donc achevée.
Les lacunes des pratiques réglementaires existantes sont connues de longue date. En 2003, dix ans après les premières alertes des apiculteurs français, le comité scientifique et technique (CST) de l’étude multifactorielle des troubles des abeilles, un groupe de scientifiques mandatés par le ministère de l’agriculture français, était déjà parvenu à cette conclusion. Ce constat n’avait pas entraîné de changement dans les « tests abeilles » requis. Près de dix ans plus tard, la Commission européenne mandatait l’EFSA pour évaluer ceux-ci. En 2012, l’agence européenne a ainsi à son tour produit un rapport de 250 pages particulièrement critique.
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Des calculs d’exposition sous-évalués
Les experts de l’EFSA notaient que les expositions prolongées et intermittentes des abeilles aux pesticides n’étaient pas évaluées en laboratoire, pas plus que l’exposition des larves, par exemple. En outre, expliquaient-ils dans leur évaluation, les calculs d’exposition sous-estimaient systématiquement la réalité du terrain, les effets dits « sublétaux »(qui dégradent la capacité de survie des individus et érodent in fine les populations) n’étaient pas pleinement pris en compte, etc. Les essais en plein champ étaient eux aussi biaisés, la taille des champs-tests conduisant à une sous-estimation de l’exposition réelle des insectes d’un facteur pouvant aller jusqu’à 10 000.
« Le document-guide couvre différents scénarios pertinents pour l’évaluation des risques, déclare Domenica Auteri (EFSA), présidente du groupe de travail mobilisé par l’agence. Il s’agit notamment des différentes temporalités des effets (aigus et chroniques) et des différents stades de vie des abeilles, qu’elles soient adultes ou au stade larvaire. »Dans un communiqué de l’agence, l’écotoxicologue ajoute que le document-guide « examine les effets possibles à long terme de faibles doses sur les abeilles mellifères et les préoccupations potentielles liées aux effets sublétaux ».
« Après plus de dix années de pression de l’agro-industrie et de blocage politique par les Etats membres, nous accueillons favorablement cette nouvelle version du document de guidance abeilles, précise, de son côté, Martin Dermine, directeur exécutif de Pesticide Action Network-Europe (PAN-Europe). Il devrait mener à une amélioration dans l’évaluation de la toxicité des pesticides sur les pollinisateurs, prenant en compte la toxicité sublétale, mais également la toxicité sur les abeilles sauvages, telles que les bourdons. »
Pour Barbara Berardi, directrice de la recherche et du plaidoyer de l’association Pollinis, qui suit le travail de l’EFSA sur le sujet depuis plusieurs années, « le nouveau document d’orientation représente un progrès évident par rapport au schéma d’évaluation aujourd’hui en vigueur, mais il reste insuffisant pour garantir une véritable protection des abeilles et des pollinisateurs des risques des pesticides ». En particulier, Pollinis critique la non-prise en compte des effets sur la reproduction des abeilles mellifères ou leur système immunitaire, de même que les sources d’exposition des abeilles solitaires aux pesticides sont, selon l’association, incomplètement prises en compte.
Pollinis regrette également que les pesticides soient évalués indépendamment du bruit de fond chimique de l’environnement. « Les pesticides sont évalués un par un alors que les abeilles sont exposées à parfois plus de dix pesticides simultanément », abonde Martin Dermine.
Aucun seuil de mortalité inacceptable n’est établi
D’autres critiques des associations de défense de l’environnement relèvent de choix politiques imposés à l’EFSA. Le document-guide considère ainsi qu’une réduction de taille de la colonie de 10 % après exposition au pesticide testé est acceptable. En 2013, ce seuil était fixé à 7 % dans le premier document-guide de l’EFSA, désormais caduc. De même, aucun seuil de mortalité inacceptable n’est établi pour les abeilles solitaires et les bourdons.
De son côté, l’EFSA conteste l’idée qu’elle aurait simplement « assoupli » la version de son document de 2013. « Grâce à de nouvelles données, nous avons pu remplacer certaines des hypothèses les plus pessimistes formulées dans le guide de 2013 par des faits scientifiques, dit-on à l’agence. L’estimation de l’exposition et la caractérisation du danger dans le document-guide révisé sont basées sur un plus grand nombre de paramètres, ce qui permet d’obtenir des descriptions plus complètes et plus réalistes de ces aspects clés. »
Pour les industriels, les détails techniques du document-guide revêtent une importance cardinale. Dans une publication de 2017, plusieurs scientifiques des grandes firmes agrochimiques estimaient que 79 % des usages d’herbicides, 75 % des fongicides et 92 % des insecticides ne passaient pas le test de toxicité chronique sur l’abeille prévu dans le document-guide de 2013.
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Qu’en sera-t-il du nouveau document ? CropLife Europe, l’association représentant les intérêts des firmes agrochimiques en Europe, demeure prudente : « CropLife Europe soutient un niveau élevé de protection des abeilles et des autres pollinisateurs, explique l’association dans une réaction transmise au Monde. Les nouvelles orientations de l’EFSA sont d’une importance capitale pour garantir que les évaluations des risques sur les abeilles pour les produits phytopharmaceutiques puissent être menées de manière robuste. »
CropLife estime toutefois que des études de cas devraient être menées « avant toute approbation pour une utilisation réglementaire » : « Il appartient aux autorités nationales ou aux firmes requérantes de vérifier si le document fournit des orientations suffisantes, s’il est applicable dans la pratique et s’il peut fournir des conclusions scientifiques permettant une prise de décision solide », ajoute CropLife Europe.
Commencée voilà plus de deux décennies, la saga de la réforme des « tests abeilles » n’est donc pas terminée. « L’extinction en cours va plus vite que la validation des protocoles », résume Barbara Berardi.