Marges des distributeurs sur le carburant : « Le rattrapage, ça fait quatre mois que ça dure, ça suffit ! »
Entretien
Propos recueillis par Lucas Planavergne
Marges des distributeurs sur le carburant : « Le rattrapage, ça fait quatre mois que ça dure, ça suffit ! »
Dans un communiqué diffusé ce 10 mai, Consommation Logement Cadre de Vie (CLCV) dénonce « les marges brutes explosives » sur l’essence et le pétrole engrangées par les distributeurs au cours des quatre derniers mois. Une hausse d’environ 10 centimes par litre visant à rattraper les pertes de 2022 liées à la guerre en Ukraine, explique le délégué général de l’association de consommateurs, François Carlier, auprès de « Marianne ».
Un « record historique ». C’est ainsi que Consommation Logement Cadre de Vie (CLCV) qualifie la hausse des marges brutes encaissées par les distributeurs de carburant sur l’essence et le gazole au cours des quatre derniers mois. En se basant sur les données de l’Union française des industries pétrolières (UFIP), l’association de consommateurs a en effet relevé que, depuis janvier, cette marge a augmenté d’environ 10 centimes par litre par rapport à sa moyenne habituelle. « La grande distribution et les groupes pétroliers ne cessent de dire qu’ils s’engagent pour le pouvoir d’achat, il est temps que cela se traduise en acte », a-t-elle fustigé dans un communiqué diffusé ce mercredi 10 mai, appelant à une baisse dans les mois à venir sous peine de « saisir les autorités compétentes ».
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Selon l’association, cette augmentation sur les marges brutes observée depuis le début de l’année 2023 s’explique aisément : les distributeurs cherchent à compenser les pertes du deuxième trimestre de 2022 liées à la guerre en Ukraine. S’il peut se comprendre, notamment car la grande distribution a effectivement « plafonné les prix » pendant plusieurs semaines après le début du conflit, ce rattrapage a désormais assez duré et doit cesser en juin afin que la moyenne sur douze mois corresponde à une période « relativement normale » plaide le délégué général de la CLCV François Carlier auprès de Marianne.
Marianne : Dans votre étude, vous dénoncez les « marges explosives » enregistrées par les distributeurs sur les prix du carburant. C’est-à-dire ?
François Carlier :Nous avons calculé la marge brute de la distribution de carburant, qui peut concerner tous types de stations d’essence, les grands distributeurs mais aussi Total ou Esso. Cette marge brute correspond à la différence entre le prix hors taxe et le prix en sortie de raffinerie du carburant. Concrètement, ce n’est donc pas le profit, mais l’argent qui revient aux distributeurs ou à la station-service sur sa vente de gazole ou d’essence. En règle générale, elle tourne aux alentours de 15 centimes le litre. C’est ce que nous avons constaté en 2018, 2019 et 2020, avec toutefois une légère hausse en 2021.
En revanche, lors du second trimestre de l’année 2022, les marges sont devenues très basses, voire négative. Car quand les prix ont explosé avec le conflit russo-ukrainien, les distributeurs ont plafonné les prix et même vendu à pertes, il faut le souligner. Le retour à la normale a ensuite lieu en janvier en 2023, avec des marges tournant à nouveau autour des 13 centimes. C’est à partir de janvier qu’elles se sont mises à atteindre les 25 centimes au litre et même 29 centimes, en avril, sur le gazole. Mécaniquement, c’est plus profitable que d’habitude.
Comment expliquer cette hausse sur les derniers mois ?
Les petits effets annexes, comme les grèves, peuvent peut-être expliquer 2 ou 3 centimes de hausse, mais pas un tel écart avec les moyennes habituelles. Les distributeurs veulent simplement compenser leurs pertes de l’année 2022. Avec l’association, nous avions surveillé l’évolution de ces marges brutes et nous comprenions le rattrapage. Mais cela fait désormais plus de quatre mois que cela dure, avec de très belles performances. Donc j’ai envie de dire que le compte est bon ! On est quitte.
Vous appelez donc à ce que ces marges brutes diminuent et menacez même de saisir les autorités concernées si cela n’a pas lieu.
C’est cela, il faut une baisse de dix centimes à compter de juin. Pour que cela cesse assez vite et que globalement, sur l’ensemble des douze mois, la moyenne des marges brutes corresponde à une période relativement normale. L’État s’est concentré sur les prix de l’alimentaire pour qu’ils baissent, faisant des appels à la grande distribution, alors qu’il me semble que c’est un sujet techniquement un peu moins mûr. Là, sur le carburant, la problématique est évidente. Les pouvoirs publics doivent très sérieusement se pencher dessus.
Au micro de BFM TV, Michel-Édouard Leclerc a contredit vos données, qualifiant même votre étude de « délire ». Comment percevez-vous cette critique ?
Michel-Édouard Leclerc parle, lui, des marges nettes. Or, celles-ci ne peuvent être calculées objectivement. Chacun y met ce qu’il veut, selon son tableur analytique. Alors qu’à l’inverse, le calcul des marges brutes, un travail que je réalise depuis plus de quinze ans, se veut beaucoup plus objectif et concret. Mes données n’ont jamais été contestées. D’ailleurs, le patron de Leclerc évoque un chiffre situé entre 2 à 8 centimes par litre… Et 8 centimes, c’est déjà assez élevé pour une marge nette.
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S’il préfère utiliser ce chiffre, c’est sans doute en se disant que, puisque les gens ne comprennent pas forcément tous ces calculs, cela paraîtra moins grossier. Très honnêtement, je ne suis même pas sûr qu’il ait bien pris connaissance de notre étude. Mais en réalité, je suis plutôt optimiste pour que les marges brutes baissent d’ici à juin, comme on le demande. Je pense et espère que la pression des pouvoirs publics sera forte.
Concrètement, cette baisse sur les marges serait-elle ressentie au niveau des prix à la pompe par les consommateurs ?
Bon, Pouyanné et les actionnaires ont touché beaucoup d’argent, les consommateurs ont bénéficié d’une bonne remise, et pas assez pour les personnels, …Lire plus
Bien sûr. Si la marge brute des distributeurs baisse de dix centimes, le prix à la pompe baissera, logiquement, de dix centimes lui aussi. Et même d’un peu plus, car la TVA est appliquée là-dessus. C’est vrai qu’il y a d’autres facteurs qui interviennent, comme le prix du baril, la parité euro-dollars ou encore les marges de raffinage, mais les consommateurs le ressentiront.