Services d’urgences : des unités ferment, surtout la nuit, faute de médecins. L’inquiétude grandit avec l’été qui approche.

Dans les services des urgences, une crise qui s’éternise et des soignants qui s’épuisent

Un an après les premières mesures censées alléger les services, les problèmes d’engorgement demeurent. Des unités ferment, surtout la nuit, faute de médecins. L’inquiétude grandit avec l’été qui approche.

Par Publié aujourd’hui à 06h45, modifié à 11h01 https://redaction.lemonde.fr/optiext/optiextension.dll?ID=B54B8ibo7E8c8URsegXRJTUwvgjnetipH8RywoRuOJb8cywRZ6HP8t8psl07od77YS1yCQWWW%2BrvVVKDR2zKRzTKSI_f%2BWedi_h6qRBf

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Dans les couloirs du service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.
Dans les couloirs du service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.  LOUISE QUIGNON POUR « LE MONDE

En mai 2022, le cri d’alerte avait fait réagir. Avant même l’été, 120 services des urgences, soit près d’un sur six, fonctionnaient de manière dégradée et subissaient des fermetures, en premier lieu la nuit et le week-end, avait averti un syndicat d’urgentistes. S’en était suivi le lancement d’une « mission flash » par le président de la République et d’un pack de 41 mesures déployées par le gouvernement à l’été 2022.

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Un an plus tard, les urgentistes ne prennent plus la peine de compter. Ni les fermetures perlées de services des urgences faute de médecins, qui sont égrenées chaque semaine dans les pages de la presse locale, à Langon (Gironde), Pontivy (Morbihan), La Ferté-Bernard (Sarthe), Château-du-Loir (Sarthe), au Puy-en-Velay… Ni les patients sur brancard dans les couloirs. Ni les décès « inattendus » dans des conditions d’attente jugées indignes, qu’ils ont essayé cet hiver de comptabiliser pour alerter sur la situation. « On se meurt en silence », entend-on dans la bouche de professionnels, passés de la colère à une forme de résignation.

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Emmanuel Macron a pourtant remis le sujet sur la table, lors de son allocution du 17 avril, en promettant de « désengorger » les urgences d’ici à la fin 2024. Mais l’annonce du président de la République n’a suscité que peu d’espoir. « Depuis un an, la situation n’a fait que s’aggraver, les fermetures sont devenues chroniques sur tout le territoire, et c’est le patient qui en paie le prix, affirme le docteur Marc Noizet, à la tête du syndicat SAMU-Urgences de France. On sait déjà que l’été va être bien pire que le précédent. »

Pour le chef des urgences de Mulhouse, « il n’y a pas de solution miracle, mais il faut prendre son courage à deux mains et arrêter de laisser les choses se dégrader en silence ». Autrement dit, faire un choix : soit lancer enfin un plan qui redonne des « perspectives » aux soignants, soit « arbitrer » en assumant de fermer un certain nombre de ces services dont la promesse est de rester ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

« Sentiment de ras-le-bol »

Il n’y a pas de « fermeture sèche » de services des urgences, écarte-t-on au cabinet du ministre de la santé, François Braun, où l’on parle seulement de « régulation des entrées », sans faire état d’alertes plus fortes que d’habitude. C’est un « travail de longue haleine », se défend-on en mettant en avant toutes les mesures « structurelles » en cours de déploiement pour mieux orienter en amont des urgences vers la médecine de ville, jusqu’à la « fluidification des parcours des patients » une fois aux urgences, grâce au développement de cellules de « bed management » (gestion de lits) à l’échelle des territoires pour leur trouver un lit, ou encore aux mesures de revalorisation pour rétablir l’attractivité de l’hôpital auprès des soignants.

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Des syndicats jusqu’au terrain, le constat est largement partagé : la « boîte à outils » avec les 41 mesures « Braun » – du nom du ministre et urgentiste –, mises en œuvre durant l’été 2022 et prolongées pour la plupart depuis, est loin d’avoir suffi. Filtrage à l’entrée des urgences avec un passage systématique par un appel au 15, revalorisation du travail de nuit, augmentation du tarif de la consultation pour les médecins libéraux qui acceptent des patients envoyés par le SAMU… « Il s’agissait de mesures provisoires pour tenir l’été, rappelle Marc Noizet, qui soutient ces dernières. Mais la crise est systémique. »Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

La promesse du ministre de la santé de généraliser d’ici à la fin de l’année le service d’accès aux soins – l’organisation qui associe SAMU et généralistes pour mieux répartir les patients entre urgences et médecine de ville, expérimentée déjà dans une trentaine de territoires – ne convainc pas plus. « Cela ne marche pas, estime Patrick Pelloux, de l’Association des médecins urgentistes de France. Il y a un sentiment de ras-le-bol, les hôpitaux continuent à fermer des lits faute de soignants, les urgentistes s’en vont. »

« Effondrement » des équipes

Les maux des urgences demeurent, entre la pénurie de médecins et les faiblesses de l’ensemble du système de santé qui s’y répercutent. En amont, ce sont les patients qui viennent à défaut de solutions en ville. En aval, les lits manquent à tous les étages pour hospitaliser les patients. L’application de la loi Rist depuis le mois d’avril (le plafonnement des rémunérations des médecins intérimaires), qui a engendré la défection de nombre de ces remplaçants, notamment aux urgences, n’a fait qu’ajouter aux difficultés.

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« On enchaîne les plans depuis des mois, témoigne François Brau, co-chef des urgences au centre hospitalier départemental vendéen, à La Roche-sur-Yon. On doit fermer des services la nuit, parfois le jour, à Luçon, aux Sables-d’Olonne, à Fontenay-le-Comte ce sont des choses qu’on ne connaissait pas. » La régulation installée et maintenue depuis l’été dans les hôpitaux vendéens la nuit a été une mesure « salvatrice », soutient-il, permettant de faire « diminuer les entrées après 23 heures »« Mais, pour le reste, les passages aux urgences sont stables, les capacités d’hospitalisation insuffisantes, et on manque toujours d’urgentistes, avec un petit coup sur la tête supplémentaire de la loi Rist », résume le médecin.

Au centre hospitalier universitaire de Grenoble, depuis l’été 2022 et la fermeture inédite des services des urgences alentour la nuit, aucun n’a rouvert. Le décès d’un nonagénaire, le 12 avril, après soixante-douze heures passées sur un brancard en attendant d’être hospitalisé, a choqué les équipes. Il s’agit de la troisième « mort inattendue liée à l’attente »comptabilisée dans le service ces six derniers mois. « Ça n’a pas ému grand monde en dehors de nous, ni révolutionné l’organisation, ça aurait dû », dit Marc Blancher, chef du service jusqu’à fin avril, qui n’a eu de cesse d’alerter sur « l’effondrement » de ses équipes : 28 postes d’urgentistes sont pourvus sur 55. Depuis l’entrée en vigueur du plafonnement de l’intérim, les médecins ne sont plus que deux la nuit, au lieu de trois.

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« Nous sommes les seuls ouverts la nuit pour accueillir les ambulances, pour un territoire de près d’un million d’habitants », rappelle l’urgentiste. Le filtrage par le 15, mis en place cet été et interrompu ensuite, a déjà eu un « effet durable » en réduisant les passages aux urgences. « Les mesures sur l’amont ont fonctionné », dit le médecin. Autrement dit : impossible de réduire davantage encore les entrées.

« Aucune perspective »

Les urgentistes grenoblois sont en grève depuis novembre 2022. Un geste symbolique, puisqu’ils travaillent en étant assignés. Leur dernière opération coup de poing n’a pas non plus provoqué la réaction escomptée. Les médecins ont installé durant quelques heures, le 11 avril, des patients qui attendaient une hospitalisation dans un hall de l’hôpital – une « zone d’attente d’hospitalisation » (ZADH), « avec l’accord des patients et de manière sécurisée », précisent-ils – pour alerter sur cet engorgement permanent.

« On a eu quelques améliorations depuis dix jours, veut tout de même souligner la docteure Louise Cavat, qui cite la possibilité d’imposer des transferts aux patients le nécessitant en psychiatrie après quarante-huit heures. Mais on sait que ce n’est que temporaire, la psychiatrie n’a plus de place… La situation reste hypertendue, et on n’a aucune perspective. »

A Orléans, où la quasi-totalité des personnels paramédicaux du service s’étaient retrouvés en arrêt-maladie il y a un an, sept praticiens vont quitter le service d’ici au mois d’août, pour rejoindre le privé et créer une structure de soins non programmés, rapporte l’urgentiste Matthieu Lacroix. Soit près de la moitié de l’effectif médical. « C’est une vraie saignée, c’est catastrophique, dit le médecin de 40 ans. Mais on ne leur en veut pas, on les comprend… l’épuisement a gagné comme on le craignait. La question pour cet été, c’est : accepte-t-on d’aller vers des conditions encore plus dégradées, ou bien fait-on un planning d’ouverture du service en laissant des trous ? »

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Depuis un an, de petites choses se sont pourtant améliorées : un peu plus d’internes dans le service, une mobilisation des autres étages pour dégager un peu plus de lits dans l’hôpital… « Mais le matin, je retrouve 67 patients sur des brancards », résume-t-il.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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