Publié le 02/05/2023
Et le meilleur médecin de France est…

Paris, le mardi 2 mai 2023 https://www.jim.fr/medecin/pratique/recherche/e-docs/et_le_meilleur_medecin_de_france_est_197183/document_actu_pro.phtml
– Le journal Le Point publie un « palmarès des médecins experts » qui suscite la controverse et la réprobation du Conseil de l’Ordre.
A l’automne dernier, la presse médicale (dont le JIM) était privée de l’un de ses marronniers : pour la première fois depuis 2001, le journal Le Point ne publiait pas son classement annuel des meilleurs hôpitaux français. La faute à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui, après avoir laissé faire ce classement pendant plus de 20 ans, a finalement refusé au journal le droit d’accéder aux données du Programme de médicalisation des systèmes d’information (PMSI), qui lui permettait d’élaborer son classement.
Qu’à cela ne tienne, les journalistes du Point ne se sont pas découragés et ont décidé d’élaborer un autre classement médical, celui des médecins cette fois. L’hebdomadaire a ainsi publié jeudi dernier son « palmarès des médecins experts 2023 » qui recense et classe plus de 1 000 médecins français « reconnus dans leur discipline scientifique, notamment par leurs pairs, ceux dont les publications scientifiques ont le plus de valeur et font d’eux des experts dans leur domaine au niveau national et international ».
Le Pr Steg désigné meilleur cardiologue de France
Pour élaborer ce classement, fruit d’un travail de longue haleine de 18 mois, les journalistes du Point se sont notamment appuyés sur la base de données des professionnels de santé de l’Agence du numérique en santé, qui liste tous les médecins français et leur spécialité, qu’ils ont recoupés avec les plus de 6,2 millions d’études médicales publiées sur PudMed entre 2016 et 2020.
A partir de cela, les journalistes ont pu attribuer à chaque médecin chercheur un score « Le Point » en fonction du nombre de ses publications, pondéré par son rang dans la liste des signataires et la portée de la revue, calculé grâce au SJR, un indicateur de notoriété des revues internationalement reconnu. Les créateurs du palmarès se sont fortement inspirés du système SIGAPS, un score attribué à chaque médecin selon ses publications scientifiques et calculé par la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) pour orienter le versement des subventions destinées à la recherche publique.
Comme dans toute bonne remise des prix, les journalistes du Point ont ensuite divisé les médecins experts en 14 catégories (cardiologie, chirurgie thoracique, dermatologie…), dans lesquelles ils sont classés en fonction de leur score « Le Point ». Selon ce classement, c’est par exemple le Pr Philippe Gabriel Steg (Bichat), qui serait le « meilleur » cardiologue de France tandis que le Pr Pascal Leprince (Pitié-Salpêtrière) est le meilleur chirurgien cardiaque, la Pr Caroline Robert (Gustave-Roussy) la meilleure dermatologue et le Pr Jean-Michel Molina (Saint-Louis) le meilleur infectiologue. Selon les journalistes de Le Point, la pertinence de ce classement est prouvée par… Le Point lui-même, puisque 95 % des médecins experts figurant dans le classement exercent dans des établissements hospitaliers très bien classés dans le dernier palmarès des hôpitaux de l’hebdomadaire publié en 2021.
Au Point, on considère que ce classement est une œuvre de service public, en ce qu’il permet aux patients de s’orienter vers le meilleur médecin possible pour les soigner, alors que ce genre d’information est d’habitude réservé à quelques connaisseurs. Mais tout comme celui des hôpitaux, ce classement des médecins est très mal perçu par certains dans le monde médical et les journalistes ont pu le découvrir au cours de leur travail.
Un bon médecin est-il un médecin qui publie ?
Ces derniers ont en effet, en août dernier, contacté certains des médecins présélectionnés pour leur demander de répondre à un questionnaire. Bien mal leur en a pris, puisque l’initiative est finalement remontée jusqu’aux oreilles du Conseil de l’Ordre des médecins (CNOM). Ce dernier aurait alors, selon Le Point, menacé de sanctions disciplinaires tout médecin participant à ce classement. Dans un courrier adressé au Point le 8 septembre dernier puis dans un entretien avec la rédaction, le Dr François Arnault, président de l’Ordre explique sa position : l’article 19 du code de la déontologie médicale « prohibe la pratique de la médecine comme un commerce » et ce classement, en comparant les médecins entre eux, contrevient à cette interdiction. Le palmarès des médecins experts du Point a donc été élaboré sans l’aide des principaux intéressés, au grand dam des journalistes.
Comme il l’avait déjà exprimé au moment de l’échec de son dernier classement des hôpitaux, Le Point estime que l’attitude du CNOM constitue ni plus ni moins qu’une tentative de censure. Surtout, Le Point dénonce l’hypocrisie de la réaction du CNOM, alors que les médecins sont en réalité classés en permanence. « Nous sommes dans un pays du classement, tout le monde est classé tout le temps » commentent Gwendoline Dos Santos et François Malye, les deux journalistes à l’origine du classement. « Les médecins sont classés à l’internat et si vous regardez le SIGPAS, pour le financement de la recherche, c’est une forme de classement » expliquent les deux journalistes, qui demandent que le SIGPAS soit rendu public.
Au-delà de la question déontologique, c’est la pertinence du classement qui divise. Un médecin expert, qui publie de nombreux articles scientifiques, est-il forcément un meilleur médecin ? La question divise parmi les professionnels de santé. « L’activité de recherche permet d’améliorer la qualité des soins, c’est l’ensemble du service qui bénéficie de la rigueur apportée par ce travail intellectuel » estime un rhumatologue parisien inscrit au palmarès du Point. « La bonne médecine n’est pas une affaire de capacité à être co-auteur de publication, c’est une affaire de compétence médicale, de connaissance scientifique, de relation humaine de travail en équipe et en réseau » lui répond le syndicat Action praticiens hôpital, qui ne cache pas qu’il apprécie peu ce genre de classement.
Grégoire Griffard