« Il est urgent que le gouvernement prenne conscience du désastre énergétique annoncé par RTE »
Tribune
Gérard Buffièreex-directeur général d’ImerysBernard Kasrielex-directeur général de Lafarge
Deux anciens dirigeants de grandes entreprises critiquent, dans une tribune au « Monde », l’insuffisance de la prise en compte du nucléaire dans les scénarios énergétiques proposés par le Réseau de transport d’électricité.
Publié le 21 mars 2023 à 17h00, modifié le 31 mars 2023 à 14h40 Temps de Lecture 3 min.
Après une longue période d’énergie abondante et de prix d’électricité très favorables, nous vivons actuellement les effets négatifs (certes amplifiés par la guerre en Ukraine) sur le pouvoir d’achat, sur nos industries et sur notre mode de vie que peut causer un mix électrique fragilisé.
Emmanuel Macron semble avoir compris les graves risques que faisait courir à la France la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 2019-2023. Une nouvelle PPE sera donc soumise à l’Assemblée au premier semestre 2023.
Pour la préparer, le Réseau de transport d’électricité (RTE), gestionnaire du réseau public de transport d’électricité haute tension, a été chargé d’élaborer plusieurs scénarios, permettant tous d’atteindre un mix totalement décarboné de toutes nos énergies (actuellement fournies par l’électricité, mais aussi les carburants, le gaz, etc.) en 2050. Un résumé de ces travaux a été publié le 16 février par RTE, sous le titre« Futurs énergétiques 2050 ».
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Les bouleversements de nos sources d’énergie qu’envisagent tous les scénarios de RTE sont énormes, sans équivalent dans notre histoire ni dans celle d’un autre pays développé. Pour de tels changements, 2050 c’est demain.
930 TWh en 2050, contre 1 600 TWh en 2019
Il est donc légitime et nécessaire de se poser dès maintenant trois questions fondamentales : Risquons-nous une pénurie d’énergie en 2050 ? Notre souveraineté énergétique sera-t-elle assurée ? Les scénarios proposés sont-ils technologiquement sûrs ?
Tous les scénarios de RTE sont fondés sur une consommation française, toutes énergies confondues, de 930 térawattheures (TWh) en 2050, contre 1 600 TWh en 2019. Pour comparaison, 930 TWh était la consommation française en 1970, soit quatre-vingts ans avant 2050, avec alors 16 millions d’habitants en moins qu’aujourd’hui et une économie française quatre fois plus « petite ».
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Un prolongement des tendances passées conduit en fait à une consommation de 2 200 TWh environ en 2050. C’est donc une réduction réelle de près de 60 % de notre consommation totale d’énergie qui est prévue, soit un gain global d’efficacité de 3 % chaque année de 2022 à 2050…
Certes, il faut être très ambitieux et très volontaire, mais que se passe-t-il si le pays prend du retard dans cet énorme programme de progrès d’efficacité ?
Aucune marge de sécurité
La France aura été très largement électrifiée (transports, chauffage, industrie…) sans plus de recours possible à d’autres énergies. Il y a donc un risque considérable que le pays manque alors d’électricité. Contre toute prudence, RTE ne retient aucune marge de sécurité dans la production de ses scénarios de mix énergétique. Ce parti pris est plus proche de la roulette russe que d’une planification responsable !
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Quant à la souveraineté énergétique, tous les scénarios de RTE comptent sur la disponibilité d’importations d’une puissance totale de 39 gigawatts (GW), c’est-à-dire pour comparaison de plus de 60 % de la puissance totale actuelle de nos centrales nucléaires.
L’interconnexion des réseaux électriques européens est certes un atout, car elle permet d’optimiser à tous moments l’usage des capacités électriques. Mais compter structurellement sur une dépendance aussi importante à d’autres pays est une énorme faiblesse. Qui peut garantir aujourd’hui qu’en 2050 nos voisins, eux aussi en profonde transformation, auront un tel excédent structurel ? Semblable dépendance serait une énorme régression par rapport à la situation actuelle.
Ajoutons que la Chine a déjà un quasi-monopole dans la production de panneaux solaires, et qu’elle est en bonne voie pour l’asseoir aussi dans la production d’éoliennes. L’énorme besoin d’augmentation des réseaux électriques dû à l’éclatement géographique de l’éolien et du solaire exigera des importations massives de cuivre, dont les cours vont s’envoler.
Des centrales à gaz supplémentaires
Au total, tous les schémas énergétiques de RTE dégradent fortement notre souveraineté énergétique.
Enfin, les schémas de RTE sont-ils technologiquement crédibles ?
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Même le plus « nucléaire » des schémas repose sur une très forte croissance de l’éolien et du solaire. Ces deux sources d’énergie sont par nature intermittentes et non pilotables. Elles produisent quand il y a du vent ou du soleil, et non quand on a besoin d’électricité.
Par exemple, sous nos latitudes, une centrale solaire produit 5 % de sa production annuelle en hiver alors que les besoins d’électricité sont au maximum.
En l’absence de technologies de stockage de très grandes quantités d’électricité, dont aucune n’est envisagée par RTE à l’horizon de 2050, ni l’éolien ni le solaire ne peuvent être des sources autonomes d’électricité. Elles doivent être jumelées avec des capacités électriques pilotables, qui sont arrêtées lorsque éoliennes et panneaux solaires produisent, et mises en route lorsque le vent ou le soleil sont absents.
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Notre production hydroélectrique étant proche du maximum possible et notre production d’électricité thermique extrêmement faible, les seules sources d’électricité pilotables pour permettre le fort développement de l’éolien et du solaire prévu par tous les schémas de RTE sont des centrales nucléaires supplémentaires (mais ce serait absurde de les sous-utiliser alors qu’elles sont totalement décarbonées)… ou des centrales à gaz supplémentaires.
Des schémas technologiquement impossibles
Le scénario de RTE conservant 51 GW de nucléaire, il ne prévoit aucune nouvelle centrale thermique, alors que plus de 100 GW d’éolien et de solaire sont prévus, et les capacités de « nouveau thermique décarboné » des autres scénarios semblent bien faibles.
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Soit les divers schémas de RTE sont donc technologiquement impossibles, soit il faut investir massivement en centrales thermiques, ce qui serait un comble.
En résumé « Futurs énergétiques 2050 » nous prépare un pays technologiquement incapable de satisfaire avec sécurité les besoins d’électricité prévus, qui risque fort de manquer d’énergie en 2050 ou même avant, et dont la souveraineté énergétique aura été considérablement affaiblie.
Il est urgent que le gouvernement prenne conscience du désastre annoncé par « Futurs énergétiques 2050 » et propose en 2023 une PPE fondée sur des schémas très différents.
Solaire et éolien, nucléaire, gaz et pétrole… La future répartition des sources d’énergie est l’objet de débats véhéments, en amont de la discussion de la programmation pluriannuelle de l’énergie 2024-2033.
A la recherche du bon mix vénergétique
- « Solaire et éolien offrent les plus grands potentiels à coût nul », par Cédric Philibert, économiste, ancien analyste à l’Agence internationale de l’énergie
- « Il est urgent que le gouvernement prenne conscience du désastre énergétique annoncé par RTE », par Gérard Buffière, ex-directeur général d’Imerys, et Bernard Kasriel, ex-directeur général de Lafarge
- « Dans un monde où les énergies fossiles sont encore indispensables, il nous faut optimiser leur exploitation », par Stefan Ambec, chercheur à l’Ecole d’économie de Toulouse et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, et Claude Crampes, professeur émérite et chercheur à l’Ecole d’économie de Toulouse
- « Si l’Allemagne arrive de nouveau à imposer ses vues à Bruxelles, c’est toute la politique énergétique de la France qui se retrouvera entravée », par Etienne Beeker, économiste de l’énergie, et Dominique Finon, directeur de recherche émérite au CNRS
- « La puissance publique doit assumer une forme de “colbertisme vert” pour développer l’énergie solaire », par un collectif de sept énergéticiens
Gérard Buffière(ex-directeur général d’Imerys) et Bernard Kasriel(ex-directeur général de Lafarge)