Degas et Manet en un match fécond et amical

Au Musée d’Orsay, Degas et Manet réunis en un match amical et artistique fécond

L’établissement parisien consacre une exposition aux rapports compliqués, mais riches, entretenus par les deux peintres majeurs du XIXᵉ siècle.

Par Publié le 29 mars 2023 à 20h00, modifié le 01 avril 2023 à 01h01 https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/03/29/au-musee-d-orsay-manet-et-degas-reunis-en-un-match-amical-et-artistique-fecond_6167485_3246.html

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« Femmes à la terrasse d’un café le soir » (1877), d’Edgar Degas. Pastel sur monotype.
« Femmes à la terrasse d’un café le soir » (1877), d’Edgar Degas. Pastel sur monotype.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

Degas et Manet, c’est le mariage de la carpe et du – chaud – lapin. Deux hommes qu’a priori tout oppose, mais qui ont été unis toutefois par un respect mutuel mâtiné d’une compétition artistique féroce et cependant féconde. Le XXe siècle en a connu de semblables, avec la rivalité amicale entre Matisse et Picasso. Au XIXe siècle, la partie se joue entre Edouard Manet (1832-1883) et Edgar Degas (1834-1917). C’est ce que montre le Musée d’Orsay avec une exposition, réalisée conjointement avec le Metropolitan Museum of Art de New York, où elle ira en septembre, qui réunit des prêts exceptionnels.

Voulue par Laurence des Cars, avant qu’elle soit nommée à la direction du Louvre, elle a été réalisée par Isolde Pludermacher, conservatrice générale des peintures du Musée d’Orsay, et Stéphane Guégan, conseiller scientifique. Ils ont réuni de Manet cinquante et un tableaux, deux pastels, dix dessins, seize gravures et quelques lettres. Dans cet ensemble, trente et une œuvres ont appartenu à Degas, qui collectionnait avidement son confrère (il en avait plus de quatre-vingts). « Il va vivre avec Manet du décès de celui-ci jusqu’à sa propre mort », dit Stéphane Guégan. Soit pendant trente-quatre ans…

S’y ajoute un Gauguin, copie assez libre de l’Olympia (1863), de Manet, acquis par Degas en 1895. Pour sa part, il est représenté par quarante tableaux, sept pastels, dix-sept dessins, deux monotypes (technique dont il fut un des pionniers), deux carnets de dessins – dont l’un fort surprenant, sur lequel on reviendra – et quelques lettres. Ces œuvres dispersées dans le monde entier, beaucoup dans des collections privées, ont fait pour l’occasion le voyage jusqu’à Paris, et on ne les reverra pas ensemble de sitôt.

« Tempéraments très différents »

Mais une telle réunion, pour quoi faire ? Au premier abord, ils n’ont rien en commun. « Certes, explique Isolde Pludermacher, ce sont deux tempéraments très différents, mais qui se sont toujours côtoyés, regardés, qui ont beaucoup réagi l’un par rapport à l’autre, qui ont traité des mêmes sujets, mais à chaque fois de manière très distincte. Ce qui est aussi intéressant dans leur relation, c’est qu’à différents moments de leur vie, ils ont mutuellement essayé de s’attirer l’un vers l’autre sans jamais y parvenir. »

C’est avec des témoignages de cette amitié, « énigmatique à bien des égards », souligne Isolde Pludermacher, que débute l’exposition. Un rapport déséquilibré au départ : « Dans les années 1860, dit-elle, Manet rayonne, alors que Degas n’est encore personne. Ils se seraient rencontrés au Louvre, devant L’Infante Marguerite, de Velazquez, que Degas copiait en gravant directement une feuille de cuivre, sans passer par un dessin préalable. Manet fut fasciné par cette audace. »Degas, pour sa part, semble, sinon enchanté, du moins attiré par son aîné. Il le portraiture à de multiples reprises. Manet, lui, ne représentera jamais Degas.

Stéphane Guégan, conseiller scientifique : « Ils se retrouvent dans un goût commun pour Delacroix, qu’ils copient tous les deux, et des Espagnols, notamment Velazquez »

L’un de ces portraits sera la cause d’une de leurs brouilles. Degas peint Manet affalé dans un canapé, écoutant son épouse jouer du piano. Il l’offre à son modèle qui, mécontent de la manière dont est figurée madame, laquelle avait un nez un peu fort – lui-même l’avait peinte dans la même posture la même année, mais l’air inspiré –, découpe simplement la toile verticalement, tronquant radicalement le visage de Suzanne Manet. Autre avantage, dans la version ainsi mutilée, on ne voit pratiquement plus que lui… Degas n’apprécia point une telle désinvolture et reprit le tableau. Des rapports complexes, donc.

« Madame Manet au piano » (1868), d’Edouard Manet. Huile sur toile.
« Madame Manet au piano » (1868), d’Edouard Manet. Huile sur toile.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

D’autant qu’ils viennent tous deux d’univers différents. Pas sociaux – Manet est le fils d’un haut fonctionnaire, Degas celui d’un banquier – mais artistiques : Manet a été formé à l’atelier de Thomas Couture (1815-1879), dans ce qu’on pourrait appeler une veine romantique. Degas est bien plus marqué par Ingres (1780-1867), qui privilégiait le dessin, la ligne. « Mais ils se retrouvent, dit Stéphane Guégan, dans un goût commun pour Delacroix, qu’ils copient tous les deux, et des Espagnols, notamment Velazquez. Ce sont aussi des grands bourgeois qui, l’un comme l’autre, font des portraits de famille, et non de leur parentèle, d’abord. » C’est ce que montre la deuxième salle de l’exposition, avec notamment un portrait de la mère de Manet par son fils, une dame à l’air pas commode, visiblement mécontente que son rejeton adoré ait abandonné l’école navale pour une carrière artistique…

Opéra et esclavage

Manet pourtant est, dès 1861, un des jeunes artistes les plus en vue du Salon, l’endroit où il faut être à l’époque. « Degas, lui, tâtonne, dit Stéphane Guégan. Personne n’en parle. Il peint des scènes médiévales à la Jules Michelet. » Il s’en éloigne assez vite cependant, pour devenir celui que Baudelaire appelait de ses vœux, le peintre de la vie moderne. En témoigne un portrait hallucinant, L’Amateur (1866), un collectionneur penché sur son carton à dessins, que l’accrochage compare au portrait d’Emile Zola par Manet : là, les deux hommes sont au coude-à-coude.

« Emile Zola » (1868), d’Edouard Manet. Huile sur toile.
« Emile Zola » (1868), d’Edouard Manet. Huile sur toile.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

Puis, ils fréquentent le salon, avec un « s » minuscule, le cercle que Berthe Morisot (1841-1895), qui n’est pas encore peintre mais déjà une très jolie femme, anime dans l’appartement de ses parents où elle et sa sœur reçoivent le Tout-Paris des arts et des lettres. Les portraits que Manet brosse d’elle sont, affirme Stéphane Guégan, qu’on ne contredira pas, « une leçon de séduction féminine ». En hommes du monde, ils vont aussi à l’opéra, surtout Degas. Mais quand Manet voit ses versions de l’endroit, il reprend son Lola de Valence (1862) pour accentuer le côté coulisses de la scène du théâtre, et montrer qu’il fait aussi partie des privilégiés qui y ont accès.

Manet et Degas assistent aux courses de chevaux, nouveauté venue d’Angleterre, où leur rivalité éclate encore

Ils assistent également aux courses de chevaux, nouveauté venue d’Angleterre, où leur rivalité éclate encore : quand Degas peint la Scène du steeple-chase (1866), avec son jockey blessé au premier plan, Manet réplique par sa nouvelle version du Torero mort (1864-1868). Au départ, peinte antérieurement au tableau de Degas, c’était une scène de corrida plus large : Manet découpe alors la toile pour la centrer sur le sujet le plus fascinant, l’homme à terre, le même que celui qui happe le regard chez Degas.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

Ils ont tous deux connu l’esclavage, sur lequel ils portent un regard différent : Manet, quand il était apprenti marin lors d’un voyage au Brésil, a assisté à une vente d’êtres humains ; une partie de la famille de Degas faisait commerce du coton en Louisiane avant la guerre de Sécession. Une guerre que Manet peindra par procuration, en recréant – il n’y a pas assisté – le combat naval du Kearsarge et de l’Alabama en 1864, un navire nordiste contre un sudiste, qui voit la victoire espérée par le peintre du premier. Du côté de la famille de Degas, on était clairement esclavagiste.

Grisettes et bistouquettes

Ce sont aussi les événements des Amériques qui inspireront à Manet L’Exécution de Maximilien (1868-1869). Mais c’est Degas qui recueillera pieusement les fragments du tableau découpé après la mort du peintre par des héritiers indélicats. Une guerre, ils en vivent aussi une, pour de vrai, comme soldats, ensemble. En bons bourgeois, ils font partie de la garde nationale. Ce qui leur vaut de connaître le siège de Paris en 1870 et de témoigner, effarés, des répressions des versaillais sur les communards. S’ensuivent quelques œuvres à vous dégoûter à tout jamais des conflits armés.

« Le Tub » (1886), d’Edgar Degas. Pastel sur carton.
« Le Tub » (1886), d’Edgar Degas. Pastel sur carton.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

Sur l’impressionnisme, l’exposition passe rapidement, et à raison : contrairement à Degas, Manet refusa toujours de suivre le mouvement, même s’il passe aujourd’hui pour en être l’un des initiateurs. Plus réjouissant (pour l’époque), ils s’aventurent au bistrot et au bordel. En ces années, c’est quasiment la même chose : une femme seule qui fume et qui boit de l’alcool dans un lieu public ne le fait pas nécessairement par plaisir.

En découvrant deux pages d’un carnet de croquis de Degas, on pense aux dessins cochons de Picasso

Les grisettes descendues de Montmartre vers les Grands Boulevards attendent le client, ou viennent d’en recevoir, comme ces dames à leur toilette, sommaire, car limitée à ces bassines que l’on nommait « tub ». Là aussi, c’est Manet qui a lancé ces sujets (il est mort syphilitique), mais Degas s’en est emparé avec maestria et une imagination dans les cadrages qui n’a pas d’équivalent en son temps. On ne les retrouvera qu’avec Bonnard. C’est un des centres d’intérêt d’Isolde Pludermacher – qui, elle aussi, l’étudie avec talent – que d’explorer les rapports entre hommes et femmes à la fin du XIXe siècle, lesquels sont plutôt rugueux.

« Le Tub » (1878), d’Edouard Manet. Pastel sur toile.
« Le Tub » (1878), d’Edouard Manet. Pastel sur toile.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

Ce qui nous vaut une des œuvres les plus curieuses de l’exposition, deux pages d’un carnet de dessins de Degas conservé à la Bibliothèque nationale de France. Pour en parler le plus décemment possible, on dira qu’il s’agit de zizis. Mais pas réalistes, pas de beaux et fiers phallus comme on pourrait l’attendre d’un admirateur d’Ingres. Non, juste des bistouquettes, telles qu’on en trouvait graffitées jadis dans les vespasiennes. Deux d’entre elles ont un chapeau, une autre un bec de canard. En haut de la deuxième page ouverte du carnet, un chat montre ses fesses, l’anus tout rond largement ouvert. On pense aux dessins cochons de Picasso. Cela, Manet, malgré ses aventures extraconjugales, en était incapable.

« La Serveuse de bocks » (entre 1878 et 1879), d’Edouard Manet. Huile sur toile.
« La Serveuse de bocks » (entre 1878 et 1879), d’Edouard Manet. Huile sur toile.  MUSÉE D’ORSAY, DIST. RMN-GRAND PALAIS/PATRICE SCHMIDT

« Manet/Degas ». Musée d’Orsay, esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, Paris 7e. Jusqu’au 23 juillet, du mardi au dimanche de 9 h 30 à 18 heures, le jeudi jusqu’à 21 h 45. Entrée : 16 €.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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