Clémentine Autain : « Ce régime sous lequel nous vivons depuis soixante-cinq ans est une anomalie »
La députée Clémentine Autain (LFI-Nupes) estime, dans une tribune au « Monde », que le passage à une VIᵉ République est la seule issue à la crise sociale et démocratique actuelle.
Publié hier à 21h00 Temps de Lecture 4 min.
La Ve République a désormais sa place dans la rubrique nécrologique. En validant le texte de loi sur les retraites, les si mal nommés sages ont porté le dernier coup à un régime à bout de souffle. Il faut en changer, engager le processus constituant pour une VIe République. C’est la condition de la justice et de la paix civile.
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Aujourd’hui, comment accepter qu’une loi majeure pour le quotidien des Français, obligeant à travailler deux années supplémentaires, puisse être promulguée, alors que le peuple n’y consent pas ? La Constitution le permet, et le président s’appuie sur la légalité pour mieux balayer toute forme de légitimité. La démocratie sociale, étant donné le rejet du texte par tous les syndicats ? Piétinée. L’avis des Français, très majoritairement opposés au projet du gouvernement, ainsi que la colère, voire la rage, de millions de manifestants et grévistes ? Méprisés. Le vote de l’Assemblée nationale ? Esquivé. Résultat : en Ve République, un président a le droit d’imposer sa loi contre la majorité. C’est dire si la légalité ne peut être superposée, imbriquée, confondue avec la démocratie. C’est dire aussi combien nos rouages institutionnels sont inadaptés à l’aspiration du peuple à être souverain, promesse républicaine s’il en est.
D’autres avant moi, nombreux à gauche, ont dénoncé le « coup d’Etat permanent » que permet la Ve République – y compris, parfois, malheureusement, avant de s’y conformer sans complexes. Depuis la naissance de ce régime, le ver est dans le fruit. La Ve a été faite par et pour un général en temps de guerre, dans le contexte d’un climat insurrectionnel et sous la pression d’un coup d’Etat de militaires partisans du gaullisme et opposés à l’indépendance de l’Algérie. Quand de Gaulle arrive au pouvoir en 1958, c’est au nom du retour à la stabilité du régime et pour « sauver l’empire colonial » contre les « barbares » qu’il rédige une nouvelle Constitution, soumise aux Français par un référendum qui ne fut rien d’autre qu’un plébiscite. Des pouvoirs exorbitants sont alors conférés au président, au détriment du législatif et de la démocratie directe.
Violence, ressentiment, insurrection
Ce régime, sous lequel nous vivons depuis soixante-cinq ans, est une anomalie. En consacrant l’hyper-présidentialisme, il nous éloigne du nécessaire partage du pouvoir. Aucun régime démocratique ne connaît un tel système, donnant tant de pouvoir à un seul homme. Ailleurs, quand il n’y a pas de majorité, la décision ne revient pas à une minorité : on cherche des coalitions.
Le président Macron pousse à son paroxysme la mécanique de la Ve République. Au lieu de respecter l’esprit de nos institutions, il s’obstine à en appliquer la lettre. Et pour cause : Emmanuel Macron n’a plus aucune autorité, car celle-ci implique une légitimité. Venant du mot latin signifiant « augmenter », l’autorité est la capacité de faire grandir dans une direction, de nous hisser vers le haut. Elle suppose le respect, la considération, la reconnaissance, des sentiments de plus en plus difficiles à éprouver pour Macron vu sa déconnexion et son arrogance sidérantes. L’autorité permet de ne pas recourir à la force, au mensonge, à la police. C’est parce qu’il n’en a plus que le président devient si brutal, autoritaire. En barrant la route à toutes les voies démocratiques pour que la majorité soit entendue, il incite à la violence, au ressentiment, à l’insurrection.
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D’une crise sociale, nous sommes passés à une crise démocratique, dans un mouvement de va-et-vient qui dit l’imbrication des deux enjeux. Sans démocratie, il n’y aura pas de justice sociale. Pour améliorer nos vies, il faut que nous puissions en décider. Si la Ve République est un outil redoutable pour la poignée qui assume de gouverner contre le peuple, alors il faut en bâtir une nouvelle. La méthode ? Une assemblée élue à la seule fin de redéfinir de nouvelles règles constitutionnelles. Il n’y a là rien de très original, le processus constituant ayant fait ses preuves dans la tradition républicaine.
Dans la grande discussion politique qui en découlerait, je défendrais avec ma famille politique la sortie de la monarchie présidentielle, la fin de la supériorité de l’exécutif sur le législatif, le recours facilité à la démocratie directe. Ce changement de République pourrait aussi permettre de conforter la démocratie sociale, de lutter contre la concentration des médias, de renforcer l’indépendance de la justice. Ce serait l’occasion d’accroître le socle des droits et des protections, de consolider les services publics et les biens communs. Le chantier est de taille, mais à la mesure de la crise de régime que nous traversons. Comme l’écrivait Montesquieu, « pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».
Menace mortelle ou espoir
Je sais, je vois combien la pensée dominante a peur de ce changement, de cette subversion de nos institutions. Ses représentants s’arc-boutent à défendre l’existant, la bienséance, la légalité confondus avec la République et la démocratie. Je ne dis pas que la critique vis-à-vis d’Emmanuel Macron n’est pas acerbe, mais nous constatons un stupéfiant renversement des mises en cause. Ce n’est bien souvent pas la Macronie qui est jugée responsable du massacre de la République, avec son mépris de la volonté du peuple, ses bras d’honneur au propre comme au figuré, son fonds Marianne, ses violences policières encouragées et impunies ou encore ses outrances verbales telles qu’« écoterrorisme » ; mais, avant tout, les « insoumis » et la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, qui, avec quelques pancartes, un mot de travers ou La Marseillaise dans l’Hémicycle, seraient le danger ultime – et non plus le Rassemblement national (RN).
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On se pincerait de rire si cette charge inversée était sans effets potentiellement dramatiques. Je redis mon souhait que nous gagnions en solennité, mais j’affirme qu’il y a dangereuse méprise et irresponsabilité dans la façon dont la pensée mainstream appréhende les différentes réalités de notre nouvelle vie politique tripolarisée. Ce qui se joue, c’est une course contre la montre entre le RN et nous. Les progressistes et les démocrates sincères devraient savoir où est la menace mortelle et où est l’espoir.
Jamais nous n’apaiserons le pays ni ne renouerons un lien de confiance entre les citoyennes et citoyens et leurs représentants par l’immobilisme. Et prenons garde : à la course à l’ordre et à la défense des méthodes autoritaires, il y aura toujours plus fort et plus cohérent du côté de l’extrême droite. La sortie émancipatrice de la plus grande crise de régime que notre pays traverse depuis 1958, c’est une nouvelle République, sociale et écologiste. Cet enjeu n’est pas éthéré, déconnecté des difficultés et drames concrets que vivent nos concitoyens avec l’inflation, la compression des salaires, la casse des services publics ou les dégâts écologiques : il est devenu une partie essentielle de la solution.
Clémentine Autain est députée (LFI-Nupes) de Seine-Saint-Denis.
« Si la Ve République a longtemps prétendu être un rempart contre l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, elle en est aujourd’hui le chemin le plus assuré »
Le Monde 24 Avril 2023
https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/24/si-la-ve-republique-a-longtemps-pretendu-etre-un-rempart-contre-l-arrivee-au-pouvoir-de-l-extreme-droite-elle-en-est-aujourd-hui-le-chemin-le-plus-assure_6170844_3232.html
La Constitution de la Ve République ne correspond manifestement plus à la France de 2023 qui doit s’en donner une autre, et l’avènement d’un véritable régime parlementaire est notre plus grand, sinon notre seul salut affirme, dans une tribune au « Monde », la sénatrice écologiste Mélanie Vogel.
Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. Et cette idée aujourd’hui, c’est la nécessité d’un changement de régime en France. C’est celle de bâtir, au travers d’un processus constituant, une nouvelle République, une République pleinement parlementaire, pleinement représentative, une République qui fasse enfin entrer la France dans les temps démocratiques modernes.
Car la Ve République est morte. Elle est morte le jeudi 16 mars 2023, à 16 heures 30, lorsque Emmanuel Macron a pris la décision de pervertir tout son esprit pour user de sa lettre contre le pays. Elle a été définitivement enterrée le 14 avril 2023, lorsque le Conseil constitutionnel a mis le dernier coup de pelle sur son cadavre froid en déclarant que oui, en vertu de notre Constitution, il en avait le droit, et que quiconque arriverait après lui serait donc habilité à faire de même.
Elle est morte car, alors qu’il y a soixante-deux ans, lors du putsch des généraux, elle s’était imposée avec la promesse de protéger l’intérêt général contre le chaos, elle produit aujourd’hui le chaos contre l’intérêt général. Elle est morte lorsque, tout ce qui la tenait encore péniblement debout, la promesse de stabilité, l’argument d’efficacité, la tenue à l’écart de l’extrême droite, tout s’est envolé en fumée et que, sur les cendres de ces mythes, rien d’autre ne peut naître que le désordre et la violence sociale.
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Elle est morte parce qu’ayant perdu toute crédibilité quant à sa capacité à produire démocratiquement des lois justes, elle n’incarne plus aujourd’hui, pour les citoyennes et les citoyens, que le droit offert à un pouvoir minoritaire, seul contre tous, y compris contre son propre Parlement, d’aller contre le pays.
Le mépris et le dédain d’un pouvoir isolé
Pendant des décennies, les innombrables dysfonctionnements que la Ve République produisait – la verticalité du pouvoir, l’absurde centralisme, la culture politique de l’affrontement binaire, la bêtise collective de majorités absolues artificielles, l’absence de dialogue érigée au rang de vertu, le mépris des partenaires sociaux, le culte du chef, la mise au pas du Parlement –, tout cela affaiblissait la confiance dans le politique, dans les partis, dans les institutions. Mais l’origine constitutionnelle de notre culture politique défaillante peinait à apparaître pleinement.
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Celles et ceux, qui pendant si longtemps ont fait campagne pour l’avènement d’une VIe République, ont dressé les contours de ce que serait une démocratie apaisée, véritablement parlementaire et représentative, respectueuse de la diversité de la France et dotée de contre-pouvoirs effectifs, le savent bien. Mais, aujourd’hui, les Françaises et les Français ont reçu de plein fouet la violence de la Ve.
Ils et elles l’ont vu naître sur le terreau de ses dérives, lorsque après les défilés pacifiques de millions de manifestants, le front uni de l’intersyndicale, le rejet massif de la population, les grèves, les mobilisations et l’absence même de majorité parlementaire, il n’y eut de réponse que le mépris et le dédain forcené d’un pouvoir isolé, obstiné à prendre, contre la volonté du pays entier, deux ans de repos aux plus précaires pour rembourser ses cadeaux aux plus riches et autorisé par le juge constitutionnel à le faire.
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Ils et elles ont compris qu’on ne pouvait plus prendre le risque de mettre notre avenir démocratique entier entre les mains d’un seul, de parier sur la sagesse d’un monarque élu et que, si l’équilibre des pouvoirs en France permettait d’écraser la volonté démocratique d’une nation entière, ce n’était plus là de l’équilibre, mais de l’aliénation.
L’unique plan crédible de sortie de crise
A l’heure où la crise sociale et la crise démocratique ne font qu’une, où le pire ou le meilleur peuvent advenir, le changement de régime est devenu l’unique plan crédible de sortie de crise. Car la France se trouve au bord d’un précipice vers lequel la Macronie l’a inlassablement poussée.
Archives de 2013 : « Changer de régime avec une VIe République »
Sur le désespoir, la défiance et la rancœur qui grandissent prospèrent les ennemis de la démocratie, de l’égalité et de la liberté, assurés plus que jamais que, s’ils arrivent au pouvoir, ils auront les coudées franches. Si la Ve République a longtemps prétendu être un rempart contre l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, elle en est aujourd’hui le chemin le plus assuré et celui qui lui donnerait le plus dévastateur des leviers.
Il n’y a donc pas de meilleure garantie, contre l’arrivée au pouvoir du populisme, de l’autoritarisme et du nationalisme en France et donc contre la déliquescence du projet européen, que l’émergence d’une nouvelle République française. Car dans une société plurielle, qui ne souhaite en réalité donner à aucune force politique la majorité absolue, qui souhaite que l’on ait la décence de l’intelligence collective, que les responsables politiques construisent en responsabilité les réponses justes aux défis majeurs du siècle, la crise climatique, l’effondrement de la biodiversité, le retour de la guerre, l’explosion des inégalités, l’avènement d’un véritable régime parlementaire est notre plus grand, sinon notre seul, salut.
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Une Constitution est l’expression de la volonté populaire et la formalisation du contrat social qu’une société politique se donne. La Constitution de la Ve République ne correspond manifestement plus à la France de 2023. Elle doit donc s’en donner une autre. Voilà pourquoi doit être organisé un processus constituant, pour donner à la France une nouvelle République, pour bâtir une démocratie française à la hauteur de ses propres aspirations pour le XXIe siècle. Une démocratie parlementaire, moderne, représentative, sociale, décentralisée, apaisée.