Une nouvelle génération d’épigones pseudo-marxistes, habitués des plateaux de télé, semble émerger et porter aujourd’hui le rouge étendard.

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Adèle Haenel, Virginie Despentes, Geoffroy de Lagasnerie… Bienvenue dans l’ère des marxistes à deux balles

Par Isabelle Vogtensperger Publié le 16/04/2023 à 15:00 https://www.marianne.net/agora/analyses/adele-haenel-virginie-despentes-geoffroy-de-lagasnerie-bienvenue-dans-lere-des-marxistes-a-deux-balles

Adèle Haenel, Virginie Despentes, Greta Thunberg, Geoffroy de Lagasnerie… Ils veulent tous renverser le système capitaliste. Mais à leur sauce. Avec quelques jolis slogans et leurs bons potes.

« Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme » c’est en ces termes que Marx et Engels débutent leur Manifeste du parti communiste qu’ils achèvent par une incitation au renversement de la société capitaliste. Et il suffit d’allumer sa radio ou de feuilleter un journal pour se dire que, finalement, ils n’avaient pas tort. Aujourd’hui, cent soixante- quinze ans plus tard, un spectre hante toujours l’Europe… Et certains sont plus avisés que d’autres pour s’en apercevoir. Une nouvelle génération d’épigones pseudo-marxistes, habitués des plateaux de télé, semble émerger et porter aujourd’hui le rouge étendard.

Nouvelle figure de la révolution prolétarienne version 2023 : Adèle Haenel, actrice nommée aux César en 2020 pour sa magistrale prestation dans Portrait de la jeune fille en feu et désormais militante. On la retrouve, le 20 février, à une AG de l’association Révolution permanente, dans les locaux de l’université Paris-VIII. On a d’abord du mal à la reconnaître au milieu des « camarades ». Affublée d’une écharpe, les cheveux coupés à la garçonne, l’actrice, figurant le poing levé de la révolution, bredouille à plusieurs reprises, s’excusant par avance de son manque d’expérience (si ce n’est de compétence) en la matière. Il faut dire que l’intimidation est réciproque pour les étudiants qui se retrouvent face à une star habituée aux tapis… rouges.

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En ces lieux studieux, elle incite tout bonnement la jeunesse à « renverser le système capitaliste qui est la cause première des violences sexuelles et sexistes ». Sur les structures et les super structures du philosophe allemand : rien. Sur le matérialisme historique : pas davantage. Sur la baisse tendancielle du taux de profit : euh… Dans la lignée, on peut nommer la controversée Virginie Despentes, écrivaine à succès pour ses ouvrages proféministes et antiracistes et où l’on peut glaner, là aussi, quelques débris révolutionnaires : « Le viol est un programme politique précis : squelette du capitalisme, il est la représentation crue et directe de l’exercice du pouvoir » échantillon tiré de King Kong Théorie l’un de ses essais féministes coup de poing.

BOUILLIE INTERPRÉTATIVE

On maintient le cap de la bouffonnerie marxiste avec Greta Thunberg, activiste écologiste que l’on ne présente plus depuis son coup d’éclat de 2018 ; la grève de l’école pour le climat devant le Parlement suédois lui a valu une renommée internationale. Cette dernière de proclamer, le 31 octobre 2022, lors de la présentation de son Grand Livre du climat :
« Pour sauver la planète, le monde doit se débarrasser du capitalisme. » Enfin, dernier ponte en vue de ce clan révolutionnaire, le sociologue bourdieusien Geoffroy de Lagasnerie, qui s’est récemment pris d’une tocade pour la lutte contre le « familiarisme » et qui, dans une interview de Soumaya Benaissa du 2 avril 2022, mentionnait les « crimes du capitalisme » contre lesquels il appelait à « une révolte très, très, très, très, très grande ». Le mur de l’argent doit trembler beaucoup, beaucoup, beaucoup.

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Si, à première vue, Thunberg, Haenel, Despentes et Lagasnerie forment un quatuor pour le moins hétéroclite, ils s’accordent sur un point : à bas le capitalisme ! Sauf que, a priori, il n’y a pas vraiment de rapport entre le féminisme, l’écologie, les revendications LGBT et Marx... Qu’à cela ne tienne ! Dans l’Idéologie allemande Marx soutient l’idée que l’État moderne, en tant qu’il représente la classe dominante (la bourgeoisie), détermine nos manières de penser et d’agir. Donc un gouvernement

« composé de “violeurs” » (termes de Haenel) légitime, par réaction, un discours féministe radical. Un gouvernement de « pollueurs » (selon Thunberg) légitime un discours écologique. Enfin, parce que, d’après Lagasnerie, le modèle familial monogame, hétérosexuel, parental, et qui se perpétue par la transmission d’un patrimoine (modèle qui n’est franchement plus au goût du jour), pérennise le système capitaliste et patriarcal, il est légitime de lui trouver un modèle de remplacement (l’amitié). Bouillie interprétative, donc, qui rattache des revendications plus ou moins partisanes à l’éternel clivage pseudo-marxiste ; bons « dominés »/mauvais « dominants ». Le moyen d’action se veut lui aussi « révolutionnaire » ; « Aucun dialogue n’est possible » martèle Haenel le 20 février à Paris-VIII, il faut renverser l’État. Pour Despentes, la virulence est toujours de mise : « On se lève et on se casse » écrira-t-elle en soutien à Haenel lors de la cérémonie des César dans une tribune du journal Libération le 1er mars 2020.

Et la valeur « travail » dans tout ça ? Ces stars soutiennent la grève contre la réforme des retraites et le départ repoussé à l’âge de 64 ans. Pas de problème là-dessus. Au contraire. Mais quels arguments avancent-ils ? Il faut avoir du temps pour « profiter » assène Haenel lors de son intervention à l’université (comme si c’était là le but premier des opprimés, des écrasés, les vrais). Or ces moments où l’on profite sont avalés par la société capitaliste dans laquelle le temps « c’est de l’argent », et que l’on remplit par le travail ou la consommation. Cela afin d’alimenter le fonctionnement de l’appareil d’État dont la structure est le capitalisme.

QUE DU FAKE ?

Curieusement, ces porte-parole des opprimés appartiennent eux-mêmes à l’élite bobo et cultivée. On est loin des « prolétaires » de Marx qui ont pour mission de renverser l’appareil d’État. Dans son Manifeste du parti communiste il est pourtant sans concession ; la révolution doit s’effectuer par les prolétaires, sinon il est inévitable qu’elle ne soit qu’un moyen d’action au service de la bourgeoisie. Les Gilets jaunes (qui curieusement sont rarement des sommités, mais il faut dire que ces gens ordinaires n’ont choisi ni le bon vêtement ni la bonne couleur) seraient donc plus proches des révolutionnaires que ces stars en vue, que le système capitaliste ne dépossède pas, mais au contraire fait prospérer. En outre, Marx appelle à une insurrection collective (transfrontalière) loin d’initiatives individuelles, symboliques et germanopratines.

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Supercherie ultime ; on n’a pas affaire à un appel œcuméniste comme chez Marx. Haenel prend position contre le capitalisme sous prétexte qu’il est responsable des violences sexistes (comme si les « dominants » étaient forcément des prédateurs sexuels). Despentes dédie sa lettre ouverte en soutien à Adama Traoré, diffusée sur France Inter le 4 juin 2020, aux « amis blancs qui ne voient pas où est le problème ». Enfin, Lagasnerie précise, dans une interview sur France Inter du 6 mars 2023, qu’il s’adresse à ceux qui, « comme lui », ne considèrent pas la famille comme une cellule libératrice.

Peu de chances que ces revendications identitaires ne débouchent sur un mouvement ayant une vocation populaire et universelle…

ET KARL DANS L’HISTOIRE ?

Marx n’a jamais été aussi actuel, au sens où la mondialisation capitaliste qu’il décrivait a fini par arriver, et en même temps l’utilisation qui en est faite aujourd’hui conduit à des contresens : revendications corporatistes et racoleuses où chacun court pour sa pomme sans réel projet de société comme perspective.
À tel point que l’on pourrait se demander si le but deces personnalités est de parvenir à une abolition des classes, ou s’il n’y aMENUpas plutôt une coquetterie dans le fait de se revendiquer porte-parole d’une minorité (un peu élitiste et souvent bourgeoise, il faut le dire).
Marxisme édulcoré, donc, avec des ambitions partisanes et sans but révolutionnaire. La lutte contre le capitalisme devient une notion fourre- tout par laquelle on entend légitimer une multitude de revendications individualistes, et la notion d’intellectuel se confond dès lors avec celle d’artiste, de politique, de militant : tous ayant acquis une même légitimité à parler. On est loin des actions militantes de Simone Weil, qui allait travailler dans les usines en solidarité avec les ouvriers. En somme, on a troqué l’étoile rouge pour celle du showbiz…

Par Isabelle Vogtensperger

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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