Nucléaire : « Le temps des cathédrales est derrière nous »
Chronique
Malgré la mise en service de l’EPR d’Olkiluoto, en Finlande, ce 16 avril, l’avenir du secteur semble résider dans les réacteurs de petite taille, auxquels se consacrent une multitude d’entreprises innovantes dans le monde. Un virage que la France risque de manquer, analyse Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 12h27, modifié à 12h29 Temps de Lecture 1 min. https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/04/17/nucleaire-le-temps-des-cathedrales-est-derriere-nous_6169866_3234.html

Comme au théâtre, l’un rentre quand l’autre sort. Ce même week-end des 15 et 16 avril, l’Allemagne fermait ses trois derniers réacteurs nucléaires encore en activité quand, plus au nord de l’Europe, la Finlande raccordait enfin au réseau son réacteur nucléaire d’Olkiluoto. Celui-ci fournira, avec ses deux petits « frères » présents sur le même site, près de 30 % des besoins en électricité du pays.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés L’Allemagne dit adieu à ses dernières centrales nucléaires
En dépit de la crise du gaz russe, qui a failli emporter l’industrie allemande et a contraint les écologistes du gouvernement de coalition à accepter d’accélérer la production de charbon, le pays n’a pas dévié de sa route. La sortie du nucléaire prime sur le climat. Jusqu’en 2038 au moins, on continuera, dans le pays le plus énergivore d’Europe, à brûler du charbon dans des chaudières, alors que la sortie urgente du charbon fait consensus dans le monde entier.
Les sondages et même l’activiste Greta Thunberg plaidaient pour une prolongation de l’activité des centrales nucléaires, du moins le temps de la transition. Rien n’y a fait. « Le mythe fondateur des Verts triomphe de toute raison », a tweeté, rageur, le leader des conservateurs, Friedrich Merz, samedi.
Recherches abandonnées
Il faut dire que l’exemple finlandais n’incite pas à l’enthousiasme sur le développement du nucléaire. Le premier coup de pelle sur le chantier a été donné au siècle dernier (en 1992) et a été émaillé d’embûches et de discordes. La facture a explosé, et les contentieux interminables ont finalement coûté la vie à l’un des fleurons français de la filière nucléaire, Areva. Un bilan désastreux qui fait réfléchir sur la pérennité d’une technologie qui constitue le socle du système énergétique français.
Lire aussi* : Article réservé à nos abonnés « La politique énergétique, le nucléaire surtout, reste l’un des désaccords majeurs dans le “couple” franco-allemand »
Car la centrale finlandaise est une technologie française. Celle qui devait porter haut les couleurs de notre souveraineté énergétique et s’est effondrée comme un château de cartes au moment où elle a été testée en grandeur nature avec l’arrêt des livraisons de gaz russe. Non seulement le petit frère normand d’Olkiluoto, le réacteur de Flamanville (Manche), n’était pas prêt, mais ses « ancêtres » ont défailli au plus mauvais moment.
Lire aussi *: Article réservé à nos abonnés Nucléaire : l’interminable saga de l’EPR finlandais Olkiluoto 3
Cette débâcle a été minutieusement décortiquée, en France, par le Parlement. Il en ressort une défaillance coupable des gouvernements successifs, incapables de penser le long terme et de sortir de leurs postures politiques. Même les recherches sur les réacteurs du futur, plus sûrs et sans déchets, comme le programme Astrid, ont été abandonnées. La floraison actuelle d’entreprises innovantes dans le monde entier sur les réacteurs de petite taille montre pourtant que le temps des cathédrales, qu’elles soient finlandaises ou normandes, est derrière nous. Et que l’innovation risque bien de passer à côté de la France.
Lire aussi le décryptage : Article réservé à nos abonnés Le rapport accablant sur les choix énergétiques de la France, et sa perte de souveraineté : « Une divagation politique qui nous a éloignés de la transition écologique »
*« La politique énergétique, le nucléaire surtout, reste l’un des désaccords majeurs dans le “couple” franco-allemand »
Chronique
Dans une Europe qui doit à la fois lutter contre le réchauffement climatique et accéder à de nouvelles ressources énergétiques depuis la guerre en Ukraine, les tensions entre les deux pays n’ont jamais été aussi fortes, analyse, dans sa chronique, Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 08h30, modifié à 09h51 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/17/la-politique-energetique-le-nucleaire-surtout-reste-l-un-des-desaccords-majeurs-dans-le-couple-franco-allemand_6169828_3232.html
Samedi 15 avril, à 23 h 45, l’Allemagne a débranché ses trois derniers réacteurs nucléaires. Quelques centaines de manifestants ont fêté l’événement, porte de Brandebourg, à Berlin, à l’appel de Greenpeace. Ainsi s’achève une aventure engagée en 1955 par le chancelier Konrad Adenauer. Sa lointaine successeure, Angela Merkel, avait confirmé le clap de fin en mai 2011, deux mois après l’accident de Fukushima, au Japon. La France, elle, vient de relancer un programme de six réacteurs à eau pressurisée (EPR), marquant la continuité d’une politique amorcée par le général de Gaulle dès la fin de la seconde guerre mondiale. Vérité en deçà du Rhin, erreur au-delà ? Ces choix opposés confirment au moins que la politique énergétique − surtout le nucléaire − reste l’un des désaccords majeurs dans le « couple » franco-allemand.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés L’Allemagne dit adieu à ses dernières centrales nucléaires
Durant vingt ans, les deux pays ont pourtant fait cause commune. Certains rêvaient même d’un « Airbus de l’énergie » soudant un peu plus la France à l’Allemagne réunifiée. Dans les années 1990, Framatome et Siemens avaient mis au point l’EPR. Le géant de Munich ira jusqu’à détenir 34 % de Framatome (alors Areva NP), sans jamais obtenir de Paris un ticket d’entrée au capital de sa maison mère, Areva. Il imposera le divorce en 2009, avant de se fiancer brièvement au russe Rosatom, puis de liquider cette activité deux ans plus tard après l’annonce de l’abandon du nucléaire par Berlin.
L’alliance ne pouvait pas durer avec une Allemagne décidée à en finir avec cette énergie. Outre-Rhin, où il n’a jamais dépassé un tiers de la production d’électricité, une forte majorité des habitants y était alors hostile. Les Verts se sont structurés dans le combat antinucléaire –et pacifiste. Parvenus au pouvoir au sein de la coalition « rouge-vert » en 1998, ils ont pesé lourd sur la politique énergétique au cours du dernier quart de siècle. C’est dans sa version allemande (« Atomkraft ? Nein danke ») que le slogan « Nucléaire, non merci ! » a popularisé le combat de tous les antinucléaires des années 1970-1980.
Double impératif
Le nucléaire est, au contraire, inscrit dans l’ADN politique de la France, sinon des Français. Il faut remonter à 1945, où l’ordonnance crée le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) « en vue de [son] utilisation dans divers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale ». Dès le départ, toutes les applications de la fission de l’atome étaient envisagées, de l’énergie à la bombe, au point qu’il est difficile de dissocier nucléaire civil et militaire.
La convergence de vue des gaullistes et des communistes, la centralisation politique, le développement d’une technoscience pilotée par l’Etat et le monopole d’EDF, autant d’exceptions françaises inconnues en Allemagne, vont aussi paver la route de l’atome civil. Tout était prêt, dès la fin des années 1960, pour accélérer la construction de centrales après le premier choc pétrolier de 1973 et atteindre 75 % d’électricité d’origine nucléaire. Sans revenir à un programme aussi ambitieux que le plan Messmer de 1974, Emmanuel Macron a fait le choix d’une franche relance.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés En Bavière, autour de la centrale nucléaire Isar 2, qui doit fermer samedi, un « jour bien triste » pour les riverains
Une page se tourne pour l’Allemagne, un nouveau chapitre s’écrit en France. Le contentieux n’est pas près de s’éteindre pour autant. Dans une Europe qui doit répondre à un double impératif − lutter contre le réchauffement climatique et accéder à de nouvelles ressources énergétiques depuis la guerre en Ukraine −, les tensions franco-allemandes n’ont jamais été aussi fortes. La France n’est pas seule dans ce combat. Au lendemain de l’arrêt des centrales allemandes, la Finlande a lancé l’EPR d’Olkiluoto – avec treize ans de retard. Mais le Brexit l’a privée de son principal soutien, le Royaume-Uni, et les projets dans une dizaine de pays de l’Union européenne ne peuvent faire oublier que le climat politique n’y est pas favorable au nucléaire.
Vu de Paris, Berlin exerce des pressions sans relâche pour réduire les ambitions françaises et imposer son modèle de transition énergétique à Bruxelles. Ce lobbying forcené est incarné par le vice-chancelier écologiste chargé de l’économie et du climat, Robert Habeck, digne successeur de l’intraitable Jürgen Trittin des années 2000. La France estime que la présidente de la Commission européenne, qui devrait défendre la « neutralité technologique » des différentes sources d’énergie bas carbone, a la fâcheuse tendance à s’aligner sur les intérêts de son pays.
Reconquête de la souveraineté industrielle
Ursula von der Leyen juge que le nucléaire n’est pas « stratégique pour l’avenir », contrairement au solaire, à l’éolien, à l’hydrogène et aux batteries. On en a eu deux illustrations récentes. Dans la taxonomie verte, une labellisation très utile pour drainer les capitaux, l’atome figure comme simple énergie « de transition », alors qu’il n’émet pas de CO2 ; il a certes été reconnu pour produire de l’hydrogène bas carbone, mais seulement avec des technologies nucléaires encore non disponibles : les réacteurs modulaires, où la France est en retard, et les réacteurs à neutrons rapides qu’elle a enterrés en 2019 avec Astrid.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « En Allemagne, le charbon a longtemps eu une dimension émotionnelle très forte »Ajouter à vos sélections
Ajouter à vos sélections
Paris devra ferrailler encore longtemps pour convaincre que le nucléaire est une arme dans le combat climatique. Et aussi pour le rôle crucial qu’il peut jouer dans la reconquête de la souveraineté industrielle de l’Europe, un des principaux axes de la Commission depuis 2019. Le Vieux Continent peut-il dépendre de panneaux solaires, de batteries, de matières premières et de métaux raffinés massivement importés de Chine, alors que le marché mondial des technologies bas carbone triplera en 2030 ? Mme von der Leyen a prononcé, le 30 mars à Bruxelles, un discours important − sans concession à l’égard de Pékin et sans alignement sur Washington − pour défendre sa « stratégie de réduction des risques par l’économie ». Le gouvernement français n’a pas manqué de relever des « incohérences »entre ses ambitions écolo-industrielles et son rejet du nucléaire. La bataille nucléaire entre Paris et Bruxelles est partie pour durer.
Lire aussi : Article réservé à nos abonnés A Bruxelles, la guerre du nucléaire entre l’Allemagne et la France fait rage
Ajouter à vos sélections
**Nucléaire : l’interminable saga de l’EPR finlandais Olkiluoto 3
Par Anne-Françoise Hivert (Olkiluoto, Finlande, envoyée spéciale)Publié le 04 novembre 2022 à 03h30, modifié le 04 novembre 2022 à 07h08
Temps de Lecture 7 min.
Reportage
Alors que la mise en service commerciale du réacteur pressurisé européen était prévue début décembre, elle va devoir être reportée en raison d’anomalies constatées au niveau des turbines. Le chantier a désormais treize ans de retard.
Tout vient à point à qui sait attendre. Et, dans le cas de l’EPR finlandais, il a fallu patienter longuement. Très longuement. Au point que cela en devienne un sujet de plaisanterie dans les ministères à Helsinki, où on se demandait, sur le ton de la boutade, si le réacteur, bâti par le consortium Areva-Siemens, finirait un jour par produire de l’électricité. « J’ai été nommé responsable de l’énergie nucléaire au ministère de l’industrie en 2005. Le chantier venait de commencer et on m’avait dit qu’OL3 serait inauguré quatre ans plus tard », raconte Riku Huttunen, aujourd’hui directeur général du département de l’énergie au ministère de l’économie.
On peut donc imaginer le soulagement qui a accueilli cet instant, le 30 septembre, quand, pour la première fois, ses immenses turbines se sont mises à tourner à plein régime. Pendant quelques jours, OL3 est devenu le réacteur le plus puissant d’Europe et le troisième du monde, derrière ses homologues chinois de Taishan, avec une capacité de production de 1 650 mégawatts (MW), soit l’équivalent de 14 % de la consommation finlandaise.
Mais voilà : depuis la mi-octobre, il est de nouveau à l’arrêt et sa mise en service commerciale, annoncée pour début décembre, a été reportée. Selon l’opérateur Teollisuuden Voima Oyj (TVO), « des dommages ont été détectés dans les composants internes des pompes d’eau d’alimentation, situées sur l’îlot de la turbine, lors de travaux de maintenance et d’inspection ». Il s’agit de « fissures longues de plusieurs centimètres », dont l’origine est pour le moment inconnue, précise TVO, dans un communiqué publié le 27 octobre.

Sur la péninsule d’Olkiluoto, à 270 kilomètres au nord-ouest d’Helsinki, pas question, pour autant, de se laisser abattre. A l’entrée du site, une phrase en anglais accueille le visiteur : « We did it ! » (« nous l’avons fait ! »). La banderole a été déroulée sur le portail de sécurité le 12 mars, quand le réacteur a enfin pu être raccordé au réseau électrique finlandais. Trois mots qui expriment la satisfaction de voir cet énorme chantier, aux allures de gouffre financier, arriver enfin à son terme, avec treize ans de retard sur le calendrier.
Représailles
D’autant que le timing pouvait difficilement être meilleur. Dans la nuit du 13 au 14 mai, la Russie a coupé ses exportations d’électricité vers la Finlande, privant ses 5,5 millions d’habitants d’environ 1 000 MW, soit 10 % de leur consommation. Une mesure de représailles à l’encontre du pays nordique, qui partage 1 340 kilomètres de frontières avec son immense voisin russe, et qui a décidé, au printemps, d’adhérer à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Avec son flegme typiquement finlandais, Juha Poikola, porte-parole de TVO, s’amuse du changement d’atmosphère : « Pendant quinze ans, on a passé notre temps à expliquer pourquoi le réacteur ne produisait toujours pas d’électricité, alors qu’il devait être achevé en 2009, mais, aujourd’hui, on nous traite comme des héros. » Lors du raccordement d’Olkiluoto 3 au réseau national le 12 mars, le site Internet de l’opérateur a enregistré des records de fréquentation. Chaque jour, TVO reçoit des demandes du monde entier pour organiser des visites. Fin septembre, quatre sénateurs français, membres du groupe d’amitié France-Finlande, ont pu se rendre sur place.

Dans cette ultime phase de test de pleine puissance, la salle des commandes reste inaccessible. Le tour du propriétaire se limite donc à la salle des machines, un immense bâtiment, au sol blanc et aux parois recouvertes de tuyaux, où reposent, au centre, sur un axe de 67 mètres, les quatre turbines, abritées sous une coque bleu marine rutilante. Alimentées par la vapeur à 290 degrés produite par le réacteur voisin, elles tournent jusqu’à vingt-cinq fois par seconde, dans un vacarme assourdissant.
Près de vingt ans plus tard, à Paris comme à Helsinki, le constat est le même : le calendrier était beaucoup trop ambitieux
Depuis un an, c’est ici que la plupart des anomalies ont été constatées. Cet été, il a fallu interrompre le chantier pendant deux mois, à la suite de l’explosion d’une plaque, dans le collecteur de vapeur, qui a projeté des milliers de débris dans les turbines. Ces déconvenues en série n’étonnent pas M. Poikola : livrées en 2009 par l’allemand Siemens, les machines ont passé plus de dix ans, empaquetées en pièces détachées, à attendre que le réacteur nucléaire, construit par Areva juste à côté, soit fin prêt. « Si plus de trois mille tests ont pu être menés au niveau du réacteur nucléaire, il a fallu attendre qu’il produise de la vapeur pour tester les turbines », explique le porte-parole de TVO.
Quand l’électricien finlandais a choisi l’EPR d’Areva NP-Siemens à l’automne 2003, il s’est vu promettre le meilleur de ce que le secteur avait à offrir, en termes de sûreté et de puissance : un réacteur nouvelle génération, premier de série, que le consortium se proposait de livrer clés en main, pour 3,4 milliards d’euros, à l’horizon 2009, et qu’Areva espérait transformer en vitrine de son savoir-faire.
Près de vingt ans plus tard, à Paris comme à Helsinki, le constat est le même : le calendrier était beaucoup trop ambitieux. « C’était un nouvel objet technique, mais aussi un nouveau schéma industriel », rappelle Raphaël Boucher, ancien directeur adjoint des opérations d’Areva. Pour la première fois, le fleuron du nucléaire français s’est retrouvé seul maître d’œuvre (sans EDF) sur un chantier de réacteur. La Finlande, de son côté, n’a pas construit de réacteurs depuis les années 1980. Quant à la Stuk, le gendarme nucléaire, installé à Helsinki, « ses compétences étaient dans la surveillance des réacteurs en exercice, pas dans la construction de nouvelles installations », souligne Essi Vanhanen, responsable d’OL3 auprès de l’autorité finlandaise de sûreté.


Dès le départ, les ennuis s’enchaînent. Le béton, utilisé pour couler la dalle qui doit soutenir le réacteur, est trop poreux. Dans un rapport d’enquête, publié à l’été 2006, la Stuk dénonce un changement dans sa composition et fustige« l’incompétence du constructeur ». Plus tard, des microfissures découvertes sur les tuyaux du circuit de refroidissement provoquent un nouvel arrêt du chantier. Puis ce sont des soudures défectueuses sur le « liner », la coque métallique qui protège le réacteur. Des trous sont détectés dans les conduits du circuit primaire de la centrale. Les travaux de tuyauterie du réacteur et d’installation électrique prennent plus de temps que prévu, de même que la conception du système d’automation…
« Rebâtir la confiance »
TVO reproche à son fournisseur de ne pas avoir finalisé le design avant le début du chantier. L’électricien finlandais en tire une leçon : « Quand nous avons commencé à travailler sur OL4 (projet abandonné depuis), nous avons décidé d’utiliser beaucoup d’argent sur la phase de planification avant le début de la construction, pour faire en sorte que tous les documents soient prêts », confie Juha Poikola.
De son côté, Areva reproche à TVO de se comporter en « client pur », sans s’investir dans la construction. A mesure que les retards s’accumulent, un bras de fer s’engage : Areva réclame 3,52 milliards d’euros de compensation à TVO, tandis que le finlandais lance une procédure d’arbitrage devant la chambre de commerce internationale de Londres et exige 2,6 milliards d’euros pour le retard du chantier. Le conflit ralentit encore les travaux : « Les réclamations, qui portaient sur des milliards, pouvaient mettre en danger la vie des deux entreprises, observe Raphaël Boucher. Ce climat a cristallisé les positions du point de vue opérationnel pendant un certain temps, même si en principe les deux aspects étaient séparés. »


En mars 2018, enfin, un accord est signé. Il prévoit qu’Areva verse 450 millions d’euros de pénalités à TVO – qui devra lui-même débourser 150 millions d’euros – si le chantier est achevé en mai 2019. Dans l’hypothèse où les travaux se prolongent (ce qui a été le cas), la note s’alourdit de 400 millions d’euros pour le fournisseur devenu, en 2017, Areva SA – une structure créée pour gérer le cas OL3, au moment du démantèlement d’Areva.
« Il a fallu repartir de zéro, rebâtir la confiance », relate M. Boucher. Depuis le chargement du combustible en mars 2021, les relations se sont considérablement améliorées, assure-t-on des deux côtés. Un partenariat a même été signé pour faire intervenir des ingénieurs d’EDF dans la phase de démarrage d’OL3, leur permettant d’acquérir une expérience qui pourra être mise à profit sur le chantier de Flamanville.
« De gros risques financiers »
Pour TVO, la note est salée : 5,7 milliards d’euros, au lieu des 3,4 milliards initialement prévus, sans compter le manque à gagner en matière d’électricité non produite pendant treize ans et les intérêts de la dette souscrite par le groupe. Le coût final d’OL3 n’a pas été révélé, mais le rapport 2019 sur l’énergie nucléaire mondiale mentionnait 11 milliards d’euros. Face à la hausse des prix de l’électricité – de 28 euros le mégawattheure en 2020 à bien plus de 100 euros en 2022 en Finlande –, la rentabilité du réacteur s’annonce meilleure que prévu. Mais « cela reste un projet extrêmement coûteux, avec de gros risques financiers », constate M. Poikola.
Après l’abandon d’OL4 en 2019, un autre acteur finlandais de l’énergie, le consortium Fennovoima, a annoncé en mai qu’il renonçait à son projet de réacteur sur la péninsule de Hanhikivi, à l’ouest de la Finlande, commandé au russe Rosatom. Malgré ces déboires, pourtant, les Finlandais continuent de plébisciter l’atome, y compris les écologistes, qui y voient un outil pour atteindre les objectifs fixés par Helsinki, déterminé à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2035, puis un bilan carbone négatif à l’horizon 2040.

Mais plus que des mastodontes tels qu’OL3, présenté par TVO comme « la plus importante action pour le climat en Finlande », le pays s’intéresse aux petits réacteurs modulaires, d’une puissance de 10 MW à 300 MW, moins coûteux et qui pourront remplacer des centrales de cogénération, alimentées par des combustibles fossiles, tels que le gaz, le charbon et la tourbe.
Si les Finlandais sont aussi positifs, c’est en partie grâce à Onkalo, selon Riku Huttunen, au ministère de l’économie : situé à une dizaine de kilomètres de la centrale d’Olkiluoto, ce site d’enfouissement, à plus de 400 mètres sous terre, va accueillir les premiers déchets nucléaires en 2025. Un projet soutenu par les habitants dans la région et financé par un fonds, alimenté par les opérateurs de centrale depuis 1988, doté actuellement de 2,7 milliards d’euros.