Nucléaire : le rapport parlementaire qui étrille trente ans de «divagation politique»
Par Bertille Bayart
Publié Le 6 Avril 2023 il y a 54 minutes , mis à jour il y a 23 minutes

Les conclusions de la commission d’enquête parlementaire sur la souveraineté énergétique rendues publiques ce jeudi dénoncent une politique «inconsciente et inconséquente».
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cenucl/l15b1122_rapport-enquete
On se doutait que ce serait sévère. C’est encore plus que cela. Comme si, au terme de six mois de travaux et de 150 heures d’auditions devenues virales par les députés, les bras leur en étaient tombés. «Souvent, nous sommes passés de l’incompréhension à la surprise, jusqu’à la consternation», écrit le député Renaissance Antoine Armand, en préambule du rapport de la Commission d’enquête sur les raisons de la perte de souveraineté énergétique, rendu public ce jeudi. «Le récit qui s’est reconstitué devant nous, c’est bien le récit d’une lente dérive, d’une divagation politique, souvent inconsciente et inconséquente, qui nous a éloignés et de la transition écologique et de notre souveraineté énergétique».
Choix énergétiques de la France : le rapport accablant de la commission d’enquête parlementaire
Après six mois de travail, l’instance parlementaire sur les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France a rendu un rapport très critique, jeudi 6 avril.
Par Luc Bronner Publié aujourd’hui 6 Avril 2023 à 11h00, modifié à 11h20 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/04/06/les-constats-severes-de-la-commission-d-enquete-sur-l-energie_6168511_3234.html
Temps de Lecture 9 min.
La France, ce pays qui se rêve grand, puissant et indépendant, mais se réveille toujours plus petit, fragile et dépendant. A la lecture du rapport de la commission d’enquête sur les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France, rendu public jeudi 6 avril à l’Assemblée nationale, il ne reste pas grand-chose de la mythologie nationale sur la politique en matière d’énergie de ces trente dernières années.
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cenucl/l15b1122_rapport-enquete
Lire aussi*: La commission d’enquête sur la souveraineté énergétique a défendu une vision résolument pronucléaire
Les 372 pages, serrées et denses, résultat de six mois d’auditions, racontent l’histoire longue d’un nombre impressionnant d’erreurs stratégiques, d’alertes non entendues, de rendez-vous manqués, de décisions hâtives, de court-termisme, de prévisions infondées, de paris risqués et d’usines à gaz réglementaires ou législatives.
Dit autrement, selon les mots inhabituellement cinglants du rapporteur de la commission, Antoine Armand (Renaissance, Haute-Savoie), l’enquête s’apparente au « récit d’une lente dérive, d’une divagation politique, souvent inconsciente et inconséquente, qui nous a éloignés et de la transition écologique et de notre souveraineté énergétique ». « Souvent, nous sommes passés de l’incompréhension à la surprise, jusqu’à la consternation », ajoute le parlementaire.
Le mythe de l’indépendance énergétique française
Présidée par le député Les Républicains Raphaël Schellenberger (Haut-Rhin), la commission a travaillé dans un contexte très particulier, marqué par les alertes du gouvernement sur le manque d’électricité et les risques de coupure au moment des pics de consommation hivernaux. Les raisons en sont connues, notamment les fragilités du parc nucléaire. De 452 térawattheures en 2005, la production a chuté à 279 térawattheures en 2022. Le pire résultat jamais enregistré dans l’histoire d’EDF, pour cause d’arrêt de réacteurs (32 sur 56 en août 2022), le temps notamment de vérifier et de réparer les phénomènes de « corrosion sous contrainte », un défaut générique découvert fin 2021.
Lire aussi ** : Transition énergétique : le défi d’une électrification de la France d’ici à 2050
La France n’a certes jamais été indépendante d’un point de vue énergétique. La puissance du nucléaire, telle qu’elle est enseignée dans les manuels d’histoire, laissait pourtant croire, au minimum, qu’elle pouvait l’être durablement sur le plan de l’électricité. L’année 2022 a constitué un réveil d’autant plus douloureux que les prix de l’énergie ont explosé à cause de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Mais cette année singulièrement compliquée n’est pas un accident, plutôt le résultat de la sédimentation de décisions et d’« errements », comme l’écrit le rapporteur de la commission. « Après un maximum en 2005, la production électrique nationale a stagné les années suivantes et a même commencé à décliner à partir de 2015 avec la baisse progressive de la production nucléaire », constatent ainsi les députés.
La France aurait pu s’appuyer sur son électricité décarbonée (à 87 % en 2022) pour prendre de l’avance dans le remplacement des énergies fossiles. Elle a en réalité pris du retard
La réalité est que les pouvoirs publics s’en sont peu alarmés. Première erreur donc : la sous-estimation des besoins futurs. La France sortait d’une double décennie – les années 1990 et 2000 – de production d’électricité tellement massive que l’enjeu était d’en revendre un maximum à l’étranger. Tout en promouvant l’usage massif des appareils électriques, par exemple, pour le chauffage des ménages, afin d’écouler cette énergie qui ne se stockait pas, ou alors pour des coûts élevés. Deuxième erreur : la France s’est trompée de bataille. En se focalisant sur l’électricité, et la place que devait occuper le nucléaire face aux énergies renouvelables, le fameux « mix électrique », les responsables politiques, de gauche comme de droite, ont mis de côté l’enjeu de la sortie des énergies fossiles (pétrole et gaz).
La France aurait pu s’appuyer sur son électricité décarbonée (à 87 % en 2022) pour prendre de l’avance dans le remplacement des énergies fossiles. Elle a en réalité pris du retard. « Les sources d’énergie qui représentent plus de 80 % de la consommation mondiale seront épuisées dans une cinquantaine d’années », rappelle le rapport à propos du gaz et du pétrole. Et ces mêmes énergies fossiles sont responsables d’une large partie des émanations de carbone, ajoutent les députés, en regrettant que leur place n’ait pas diminué plus rapidement.
Les échecs industriels français
« En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ! » avait résumé l’agence pour les économies d’énergie, au milieu des années 1970, dans une publicité restée célèbre censée inciter les Français à la sobriété énergétique sur fond d’images de pêche à la ligne, de pétanque et de gastronomie. La France n’a toujours pas de pétrole ; quant aux idées, elles se sont heurtées à des obstacles majeurs en matière de politique industrielle.
La commission a longuement entendu les différents acteurs du secteur, en laissant la part belle aux défenseurs du nucléaire civil. Les personnages les plus cités dans le rapport sont l’ancien PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy (20 occurrences) et l’enseignant-chercheur Jean-Marc Jancovici (18 occurrences). Les voix critiques comme celle d’Yves Marignac, expert de l’association négaWatt, partisan d’un développement très volontariste des renouvelables, n’ont pas été entendues. Il a été auditionné, mais sans être cité une seule fois.
Areva et EDF, aiguillonnés par les pouvoirs publics pour partir à la conquête des marchés à l’étranger, se sont livré une guerre destructrice
Les représentants du lobby nucléaire considèrent que la France a perdu son savoir-faire faute de programme ambitieux de construction de centrales ces trente dernières années. La commission reprend cet argumentaire, largement déployé par les anciens patrons d’EDF, pour lesquels, par exemple, les difficultés de l’EPR de Flamanville (Manche) – initialement censé entrer en fonctionnement en 2012 et dont l’inauguration est désormais prévue en 2024 – s’expliquent par cette déperdition de savoir-faire. « Rétrospectivement, la décision de construire ce nouveau modèle de réacteur est apparue précipitée, le design n’étant pas encore complètement finalisé, comme cela se révélera ultérieurement », notent les députés à propos de Flamanville.
L’autre volet des difficultés de la filière, c’est son organisation. Areva et EDF, aiguillonnés par les pouvoirs publics pour partir à la conquête des marchés à l’étranger, se sont livré une guerre destructrice. L’Etat actionnaire a compté les points et les coups, puis les déficits. L’espoir de maintenir les compétences techniques de la filière nucléaire en vendant des réacteurs à l’étranger s’est éteint avec les marchés et les milliards d’euros perdus. Ce qui constitue la troisième erreur majeure, aux yeux de la commission : ne pas avoir suffisamment anticipé et accompagné la prolongation des centrales, ainsi que leur renouvellement, alors que les échéances étaient connues depuis le début
Forte de son énergie nucléaire, décarbonée, la France s’est longtemps pensée suffisamment armée pour se passer des énergies produites par le vent, le soleil ou le bois. Dans les discours, les ministres successifs ont bien insisté sur l’intérêt de ces sources d’énergie renouvelables, même si le caractère intermittent des éoliennes et du solaire suppose de pouvoir les remplacer à certains moments de la journée ou de l’année. Dans les faits, la politique est restée frileuse. C’est la quatrième erreur majeure évoquée dans le rapport : ne pas avoir construit de filières industrielles dans les renouvelables et avoir laissé à d’autres pays, en premier lieu la Chine, une place prépondérante sur ce marché, au risque de devenir dépendant des minerais et métaux stratégiques indispensables pour la transition énergétique. Comme le cuivre pour les câbles, le nickel pour les batteries ou le silicium pour les panneaux solaires.
EDF, le géant aux pieds d’argile
La commission d’enquête s’est déroulée alors qu’EDF connaissait les pires résultats de son histoire. De 3,2 milliards d’euros de résultat net en 2017 à une perte de 17,9 milliards en 2022. De 33 milliards d’euros de dette en 2017 à 64,5 milliards en 2022. Voilà pour l’entreprise. Dans le même temps, la France s’est trouvée contrainte d’importer de l’électricité pour passer l’hiver, particulièrement chaud, qui avait suivi un été très sec, et par conséquent peu rentable en termes de production hydroélectrique, un autre pilier habituel de l’industriel. Les importations ont donc explosé, accentuant la facture énergétique française (115 milliards de déficit pour l’énergie en 2022). Voilà pour le commerce extérieur.
Lire aussi : EDF ou l’histoire d’une débâcle française
Face à ce sombre bilan, les anciens PDG d’EDF ont fustigé l’Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), un dispositif très technique mis en place en 2011 pour permettre à des entreprises concurrentes de se développer en faisant perdre des parts de marché au monopole public. C’était le compromis proposé à la Commission européenne pour accepter le maintien de l’emprise d’EDF sur le nucléaire.
Longtemps, l’électricien s’est accommodé de cet accord, dès lors que les prix de l’électricité restaient assez bas, en dessous du seuil prévu. Mais avec la hausse des cours, ce dispositif a fragilisé EDF, le privant de plusieurs milliards d’euros de recettes et l’obligeant à racheter à prix fort une partie de sa production. Conséquence : la commission parlementaire préconise de suspendre l’Arenh, dans l’attente d’une refonte du marché européen de l’électricité.
Le rapporteur souligne ne pas avoir repris à son compte les propos sévères, parfois à la limite du complotisme, sur l’Allemagne, volontiers présentée par les anciens états-majors d’EDF comme responsable des échecs de l’entreprise française. L’analyse de la commission parlementaire sur l’Europe n’en est pas moins cruelle.
Lire l’éditorial : EDF, une fiabilité à restaurer pour faire face aux crises climatique et énergétique
Le marché européen instauré par des directives depuis le milieu des années 1990 a certes permis à la France de faire la soudure à l’hiver 2022, pour reprendre une vieille expression sans lien avec les difficultés techniques des réacteurs français, en permettant l’importation d’électricité à des moments critiques. Mais le reste est vertement critiqué. Avec des mots que ne renierait pas le Rassemblement national. Celui-ci s’est d’ailleurs félicité de la tonalité générale du rapport – la commission dénonce un « cadre européen néfaste » et réclame que celui-ci « cesse de désavantager la France ». « La France doit cesser de subir des règles économiques qui fragilisent son industrie au mépris du principe de subsidiarité », plaident les députés.
Les présidents de la République et le nucléaire civil
L’énergie est un sujet régalien sur lequel les chefs de l’Etat successifs, depuis les années 1970 – en réalité depuis la nationalisation d’EDF, en 1946 – décident des grands choix stratégiques. La commission s’est arrêtée longuement sur la politique de François Hollande, en omettant de rappeler le rôle joué à ses côtés par Emmanuel Macron, d’abord comme secrétaire général adjoint de l’Elysée (2012-2014), puis ministre de l’économie (2014-2016). De fait, les acteurs de l’époque ont dû reconnaître que, comme sur d’autres sujets, les décisions, notamment sur le mix électrique, avaient été prises sans réelle étude préalable, si ce n’est sur les sondages d’opinion. Le contexte, il est vrai, était radicalement différent : après Tchernobyl (avril 1986), l’accident de Fukushima, provoqué par un tsunami en mars 2011, avait douché la confiance dans le nucléaire.
Très sévère sur François Hollande, le rapport l’est beaucoup moins sur le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, pourtant dans la continuité de son prédécesseur jusqu’à un revirement annoncé début 2022, quelques semaines avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, à l’aube de la campagne présidentielle. D’abord partisan de la fermeture de quatorze réacteurs entre 2020 et 2035 (discours de novembre 2018), Emmanuel Macron a ensuite effectué un virage sur l’aile, ordonnant la construction de six nouveaux réacteurs, demandant même d’étudier l’hypothèse d’en construire huit autres, en plus de la prolongation des anciennes centrales en fonctionnement.
Lire aussi : Le projet de loi d’accélération du nucléaire adopté en première lecture par l’Assemblée nationale
« Le monde de demain sera plus électrique, avait alors expliqué le chef de l’Etat, à Belfort, le 10 février 2022. Nous devrons être en mesure de produire jusqu’à 60 % d’électricité en plus qu’aujourd’hui (…) quand bien même nous allons réduire notre consommation. » Le président avait également demandé d’accélérer sur les éoliennes en mer et l’énergie solaire, mais de freiner sur les éoliennes terrestres, plus souvent rejetées dans l’opinion. Ces annonces ont donné lieu à deux projets de loi d’accélération, le premier sur les énergies renouvelables, définitivement adopté en février 2023, le second sur le nucléaire, voté par l’Assemblée nationale le 21 mars à une large majorité, pour simplifier les procédures.
Les incertitudes sur l’avenir de la filière
Les prévisions pour l’avenir sont peu rassurantes. EDF évoque une production nucléaire qui devrait remonter à 300 ou 330 térawattheures en 2023. Dans ses dernières estimations, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE) table sur une production de 350 térawattheures pour le nucléaire après 2025, en tenant compte du calendrier et de l’importance des chantiers en cours pour adapter les réacteurs à des durées de vie plus importantes. La découverte de nouvelles fissures, en mars, a rappelé que les réacteurs construits en série pouvaient à nouveau connaître des incidents en cascade.
Dans le même temps, relève la commission, les besoins vont continuer de croître. Dans son scénario de référence pour une France débarrassée des énergies fossiles en 2050, publié en 2022, RTE envisage une consommation annuelle autour de 650 térawattheures à cette échéance. Mais, remarque la commission, la perspective d’une réindustrialisation du pays conduit à une estimation bien supérieure des besoins, jusqu’à 750 térawattheures en 2050, pour tenir compte de l’explosion prévisible des usages (voitures électriques, hydrogène, etc.). Soit une hausse de plus de 250 térawattheures des besoins annuels. Ou, pour donner une indication de l’ampleur de l’effort à fournir, l’équivalent de la production nucléaire de l’année 2022 en plus chaque année à partir de 2050.
Lire aussi : Energie : de nouveaux scénarios se dessinent sur l’électricité en France d’ici à 2035
L’enjeu est stratégique pour EDF, pour l’industrie française, pour les entreprises et pour les particuliers. La route du « nouveau nucléaire » se révèle pavée d’incertitudes et les parlementaires suggèrent, parmi leurs recommandations, d’augmenter « autant que nécessaire » les moyens pour le suivi de la construction des futurs réacteurs. « Toutes les questions cruciales demeurent ouvertes et à régler dans les prochains mois, juge la commission, en citant « le financement de ces six nouveaux EPR et la traduction de cette relance sur les futurs prix de l’électricité », « la fragilité financière préoccupante d’EDF », la capacité pour la filière industrielle de « mener à bien et dans les délais demandés de tels chantiers ».
Au détour d’un chapitre sur la sécurité d’approvisionnement, la commission fait aussi état de son inquiétude sur les conséquences d’une « crise multifactorielle », combinant vague de froid et conflit géopolitique, qui « conduirait à ce que les pays voisins de la France réduisent leurs exportations et à ce que la France ne puisse compter sur les interconnexions pour maintenir sa sécurité d’approvisionnement ». Un scénario encore plus sombre.
*La commission d’enquête sur la souveraineté énergétique a défendu une vision résolument pronucléaire
Après six mois d’auditions et de discussions, l’instance créée par l’Assemblée nationale rend ses conclusions, jeudi 6 avril.
Par Luc BronnerPublié aujourd’hui à 05h38, modifié à 05h38 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/04/06/la-commission-d-enquete-sur-la-souverainete-energetique-a-defendu-une-vision-resolument-pronucleaire_6168469_3234.html
Temps de Lecture 4 min.

Les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les « raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France » avaient mal débuté. La résolution signée par Olivier Marleix et les députés Les Républicains (LR), en octobre 2022, s’était inscrite dans une logique très politique, presque de règlement de comptes. « Le naufrage de la politique énergétique du président de la République est total », avaient écrit les députés de droite, en réclamant la création de la commission d’enquête
.Lire aussi : Energie : de nouveaux scénarios se dessinent sur l’électricité en France d’ici à 2035
« Le président demande dorénavant aux Français d’attraper froid en hiver et de se serrer la ceinture afin de pallier ses seules erreurs de jugement », ajoutaient-ils, avec un sens très relatif de la nuance. Tout en reconnaissant que la demande d’enquête était légitime, le rapporteur, Antoine Armand (Renaissance), avait répondu avec des mots sévères : « Il est singulier que la proposition de résolution désigne d’ores et déjà des responsabilités que la commission d’enquête a précisément pour objet de clarifier. »
Toutefois, après ce démarrage tumultueux, la commission a progressivement trouvé ses marques, conduite par deux jeunes et ambitieux députés, Raphaël Schellenberger, 33 ans, président LR de la commission, député du Haut-Rhin, une circonscription où se trouve la centrale nucléaire de Fessenheim, mise à l’arrêt en 2020, et, donc, Antoine Armand, 31 ans, député de Haute-Savoie, diplômé de Normale-Sup et de l’ENA, inspecteur général des finances.
Lire aussi : « Le mythe de la souveraineté énergétique »
« La gravité des circonstances [à l’automne 2022] a aidé à ce que le travail parlementaire soit au niveau », relève M. Schellenberger, qui figure par ailleurs parmi les députés LR ayant voté la motion de censure contre le gouvernement d’Elisabeth Borne. « Très vite, les membres ont posé des questions, et non plus des interpellations, et on a pu avancer alors que, au même moment, il y avait des scènes surréalistes à l’Assemblée, en séance [sur la réforme des retraites],avec des insultes, de l’obstruction », ajoute M. Armand.
« Une sorte de “Pravda” d’EDF »
La commission a procédé à 89 auditions, dont, fait rare, deux anciens présidents de la République, Nicolas Sarkozy et François Hollande, invités et non convoqués, en vertu du principe de séparation des pouvoirs. « Un travail très sérieux », reconnaît Sébastien Jumel, député Parti communiste français (PCF) de Seine-Maritime, lequel se désigne comme « député de Penly », petit village en bord de mer qui accueille deux réacteurs nucléaires depuis les années 1990 et devrait héberger deux EPR supplémentaires à l’avenir.
Lire aussi : Nicolas Sarkozy et François Hollande se livrent un nouveau duel à distance sur le nucléaire
Des discussions longues, techniques, suivies par un public de passionnés : près de deux millions de vues sur YouTube pour l’universitaire militant Jean-Marc Jancovici, 750 000 vues pour l’ancien ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, 345 000 pour l’ancien président Nicolas Sarkozy, ou 126 000 pour l’ex-PDG d’EDF, Henri Proglio. Des auditions où les députés Rassemblement national (RN) ont été présents et actifs, en particulier Jean-Philippe Tanguy (Somme), un des spécialistes de l’énergie pour le parti d’extrême droite.
« Je souhaite préciser que la France n’a jamais été indépendante énergétiquement depuis qu’elle a quitté l’ère des énergies renouvelables, avait cadré Jean-Marc Jancovici au cours des premières auditions. Nous étions indépendants énergétiquement à l’époque où nous utilisions exclusivement les pierres et le bois du sol français pour construire des moulins à vent et à eau ainsi que le bois et l’herbe française pour faire avancer des animaux de trait. »
Lire aussi le récit : EDF : les raisons d’une descente aux enfers
De nombreux représentants de la filière nucléaire ont été longuement entendus. Y compris tous les anciens patrons d’EDF qui ont défendu l’idée que les problèmes de l’entreprise venaient (presque) toujours de l’extérieur − pêle-mêle, le marché, les élus, Bruxelles, l’Allemagne ou les éoliennes. « On a parfois eu l’impression d’être confrontés à une sorte de Pravda d’EDF, tant les éléments de langage reviennent », sourit l’un des piliers de la commission d’enquête.
« Ce qui a terriblement manqué, c’est la vision du temps long »
Une nette majorité de députés présents au sein de la commission défend le nucléaire civil, à l’image du vote transpartisan (LR, PCF, RN, Renaissance) sur le projet de loi d’accélération sur le nucléaire, adopté à une très large majorité au moment même où le gouvernement flirtait avec la censure, dans un climat extrêmement tendu. Ce consensus relatif a simplifié le fonctionnement du petit groupe de députés actifs, mais notablement réduit le champ des questionnements sur le « mix énergétique » et la place du nucléaire, pilier jugé intouchable de la puissance française, malgré les dysfonctionnements de ces dernières années et les piètres résultats enregistrés en 2022, avec une production historiquement faible.
« La commission a cherché à étayer tous les lieux communs du lobby nucléaire dans les débats publics », dénonce la députée écologiste Julie Laernoes
La place donnée à des experts plus critiques est restée limitée. Yves Marignac, représentant de l’association négaWatt, a certes été auditionné, mais une partie des questions ont porté sur le financement et les sources de l’association plus que sur ses arguments, le modèle défendu. « La commission a cherché à étayer tous les lieux communs du lobby nucléaire dans les débats publics », dénonce la députée écologiste Julie Laernoes.
La commission a effectué un travail d’entomologiste politique pour comprendre l’enchaînement des décisions sur la politique électrique française. Notamment l’inscription dans la loi d’une limitation à 50 % de la production d’électricité d’origine nucléaire. Sur ce point, les travaux ont permis de montrer comment la décision avait été prise − sans réelle étude − et comment elle avait focalisé les débats, alors même qu’elle n’avait pas d’impact réel.
Lire aussi : Ramener le nucléaire à 50 % de l’électricité : l’insaisissable totem
« Comment ne pas reproduire les erreurs des trente dernières années ? C’est cela, la question qui nous est posée, note Antoine Armand, dont l’arrière-grand-père, Louis Armand, fut président de la SNCF dans les années 1950. Ce qui a terriblement manqué, c’est la vision du temps long. C’est pour cela qu’il faut arriver à une forme de consensus parlementaire pour que les décisions survivent aux quinquennats. » De la fission nucléaire à la fusion politique, une autre paire de manches.
**Transition énergétique : le défi d’une électrification de la France d’ici à 2050
Par Luc Bronner Publié le 02 février 2023, modifié le 03 février 2023 à 10h05 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/02/02/transition-energetique-le-defi-d-une-electrification-de-la-france-d-ici-a-2050_6160198_3234.html
Temps de Lecture 11 min.
Enquête
L’exigence d’une diminution drastique de la consommation d’énergies fossiles sur le territoire nécessite la mise en place d’un plan énergétique et industriel dont RTE, Petit Poucet du secteur, sera, par ses missions, l’un des acteurs-clés.
Le XXIe siècle sera électrique, ou ne sera pas. Thomas Veyrenc, ingénieur de CentraleSupélec et diplômé de Sciences Po, pilote les prévisions parmi les plus sensibles en France. Sous sa direction, au cœur du quartier de La Défense, à Paris, 150 ingénieurs et économistes analysent des quantités considérables de données, économiques, sociétales, météorologiques, physiques, minières, hydrologiques, climatiques, industrielles, afin d’éclairer les choix énergétiques de la France pour les prochaines décennies. « Une machine à simuler », dit-il dans un sourire.
Son employeur, dont il est directeur exécutif stratégie et prospective, est une entreprise habituellement discrète, sinon secrète, à la gouvernance atypique, à l’actionnariat dormant, longtemps demeurée dans l’ombre de la puissante EDF, mais dont le poids stratégique va s’accentuer avec la dramatisation des enjeux énergétiques et l’engagement de décarbonation du pays d’ici à 2050.
Bienvenue chez RTE, pour Réseau de transport d’électricité, 9 500 salariés, 106 000 kilomètres de lignes à très haute tension, 250 000 pylônes, plus de 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires et la mission d’anticiper les avenirs énergétiques, exercice aussi délicat que stratégique, qu’il s’agisse des éventuelles coupures d’électricité de l’hiver 2022-2023 ou du visage de la France dans vingt ans.
« Les pédagogues d’une société décarbonée »
En fin d’entretien, quand la prudence s’estompe un peu, malgré les deux conseillères en communication mobilisées, Thomas Veyrenc livre son intime conviction, colonne vertébrale de la prochaine étude de RTE, qui devrait à nouveau bousculer les débats d’ici à juin : la France doit se préparer urgemment à un plan massif d’électrification et donc à des choix industriels drastiques dans un temps très court.
Car il va falloir que les filières – dans le nucléaire, les énergies renouvelables et les infrastructures – montent en cadence de façon spectaculaire pour absorber le choc à venir du remplacement des énergies fossiles consommées sur le territoire.
C’était déjà, en partie, l’objet des travaux publiés par RTE en octobre 2021, sous le nom de « Futurs énergétiques 2050 ». Soit près de 1 000 pages d’anticipation, denses, argumentées, des scénarios envisageables pour que le pays atteigne son objectif de neutralité carbone, bien au-delà des débats habituels entre chapelles concurrentes sur le nucléaire, le pétrole, le gaz ou les énergies renouvelables. Ces travaux avaient, très distinctement, formé la charpente du discours du chef de l’Etat, Emmanuel Macron, le 10 février 2022, à Belfort, lors de ses annonces sur la politique énergétique française et la relance du nucléaire.
« Nous souhaitions déshystériser le débat et éviter que les gens se jettent des éoliennes et des centrales nucléaires à la figure. Nous nous sommes retrouvés à être les pédagogues d’une société décarbonée », se souvient Xavier Piechaczyk, ingénieur des Ponts, docteur en sciences politiques, ancien du cabinet Hollande à l’Elysée (2014-2015), président du directoire de RTE depuis 2020.
Lire aussi : Electricité : entre le nucléaire et les énergies renouvelables, six scénarios pour 2050
Ce sera donc, de façon encore plus prononcée, un des axes des prévisions publiées en juin par RTE sur le visage de la France en 2030-2035, prélude aux débats parlementaires sur une loi dite « de programmation pluriannuelle de l’énergie » mise en musique d’ici à la fin de l’année. « Quand on parle de 2030 ou de 2035, en matière d’énergie, c’est demain, il y a donc de moins en moins d’options, explique Thomas Veyrenc. L’enjeu, c’est celui de l’accélération. Les choix devant lesquels nous sommes ressemblent à ceux des années 1970, même si la société n’est plus la même, même si les arbitrages seront différents. »
Un plan d’électrification ? Les mots rappellent la France du président Georges Pompidou, les grandes années de la planification étatique, le lancement du programme nucléaire par le premier ministre Pierre Messmer en 1974. Une époque et des termes qui semblaient devoir relever des manuels scolaires, des archives télévisées de l’INA et des nécrologies d’hommes politiques. Xavier Piechaczyk montre sur son smartphone l’affiche électorale de François Mitterrand pour la campagne présidentielle de 1965. Derrière le candidat socialiste, un pylône électrique – plus loin, dans la campagne, une usine qui fume.
C’était l’époque où l’image de la production industrielle était politiquement vendeuse. « Nous sommes dans un monde où l’approvisionnement en pétrole et en gaz ne se voit pas parce que la production a lieu dans des pays lointains, relève Xavier Piechaczyk. J’ai parlé de surgissement des productions d’énergie en France parce qu’elles vont devenir plus visibles. Dans nos paysages, il y aura des centrales, des éoliennes, des panneaux solaires et des pylônes. »
Le retour des pylônes ? Un choc massif d’électrification à l’époque des start-up, du numérique triomphant et des Gafam ? « Oui, le monde de demain sera plus électrique, avait déclaré Emmanuel Macron à Belfort, en saluant les travaux pilotés par Thomas Veyrenc et ses équipes. Nous devons être en mesure, je reprends là aussi les chiffres qui ont été produits par nos experts, nous devrons être en mesure de produire jusqu’à 60 % d’électricité de plus qu’aujourd’hui. »
L’hypothèse d’une rupture sociétale majeure
Un virage à 180 degrés dans l’univers des électrons français, comme le montrent les travaux de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France, dont les conclusions seront publiées en avril. « Depuis quinze ans, la consommation d’électricité stagnait. On estime désormais qu’elle va augmenter très fortement d’ici à 2050, pour permettre à la France d’atteindre la neutralité carbone », confirme Nicolas Goldberg, expert chez Colombus Consulting, en insistant sur la place des voitures électriques et de l’hydrogène pour l’industrie.
« Le scénario de réindustrialisation de la France pouvait paraître fantaisiste en 2019. Depuis 2020, il est de plus en plus pris au sérieux, jusqu’à devenir aujourd’hui une référence dans le discours public », indique Thomas Veyrenc, en soulignant l’impact de la crise due au Covid-19 de 2020, de la guerre en Ukraine depuis février 2022, et du spectre d’un conflit à Taïwan, sur la prise de conscience des industriels.
Un effort d’électrification à réaliser d’autant plus vertigineux que, pour parvenir à l’objectif de décarbonation, RTE reprend l’hypothèse d’une rupture sociétale majeure envisagée dans la stratégie nationale bas carbone en 2015 : un mouvement de sobriété des particuliers et des entreprises afin de baisser de 40 % leurs propres consommations globales d’énergie. « RTE table dans ce domaine – ô combien important – sur des résultats chaque année d’ici à 2050 nettement meilleurs que tout ce qui a été observé depuis trente ans en France ou dans des pays comparables », a jugé l’ancien PDG d’EDF (2014-2022) Jean-Bernard Lévy devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, en décembre 2022.
Lire aussi : Emmanuel Macron confirme le virage nucléaire de sa stratégie énergétique
Avec, selon lui, des besoins en électricité bien plus élevés encore que les estimations de RTE, du fait de l’électrification des usages, notamment dans les logements, les transports et l’industrie. « Une stratégie énergétique nationale se fondant sur une fourchette de consommation domestique annuelle d’électricité de 750 térawattheures [TWh] à 800 TWh en 2050 ferait courir à notre pays nettement moins de risques que le point moyen de 645 TWh qui a été retenu », a averti l’ancien PDG.
Un vertige accentué par la situation actuelle d’EDF : l’année 2022 a été catastrophique, avec un parc nucléaire en carafe au point que RTE avait dû émettre, au début de l’hiver, une série d’alertes sur les risques de coupures localisées. En 2022, le nucléaire a ainsi représenté une production totale de 279 TWh, en baisse de 22,7 % par rapport à 2021, au plus bas depuis trente ans.
L’économiste Christian de Perthuis fait une pause dans l’écriture de son prochain livre sur l’abondance et la rareté, pour décrire l’ampleur du choc à venir : « Depuis 1850, les transitions énergétiques se réalisent en ajoutant des sources les unes aux autres : le bois, puis le charbon, le pétrole, le nucléaire. Avec la décarbonation, on tente de passer d’une logique d’addition des sources énergétiques à une logique de soustraction, et, cela, on ne l’a jamais fait. »
Prise d’autonomie vis-à-vis d’EDF
Sa bibliothèque en fond d’écran, sur l’application de vidéoconférence Teams, l’économiste Jean-Michel Glachant, professeur à l’Ecole de régulation de Florence (Italie), évoque une « opportunité historique » en donnant les grandes lignes d’un rapport qu’il vient de remettre à la Commission de régulation de l’énergie (CRE), l’autorité indépendante chargée du marché français. « L’industrie et le choc énergétique, c’est la reine des batailles, explique-t-il. Pour réduire fortement la consommation d’énergies fossiles, on va devoir modifier nos outils de production. Comme on doit le faire de manière systématique, on peut créer des filières industrielles entières en cherchant à ne plus dépendre de fournisseurs étrangers. »
Le XXIe siècle sera électrique, ou ne sera pas. Et cela dépendra, pour partie, des prévisions de cette étrange société qu’est RTE. Un Petit Poucet en comparaison avec EDF ou Engie, les deux géants français. Un nouveau-né dans l’histoire longue de l’électricité, puisque l’entreprise n’existe que depuis 2005, sous la pression de Bruxelles, désireuse de libéraliser le marché et de l’ouvrir à la concurrence en donnant un accès indiscriminé aux lignes à haute tension.
RTE est une société anonyme, dont les actionnaires – EDF à hauteur de 50,1 %, la Caisse des dépôts et consignations pour 29,9 % et CNP Assurances, filiale de La Banque postale, pour 20 % – n’ont pas, en vertu de la loi, la possibilité de peser sur les choix-clés, contrôlés par la CRE. Une entreprise dont l’essentiel des recettes est déterminé après négociation avec ladite CRE pour fixer les tarifs d’utilisation des réseaux publics électriques, dits Turpe. Une société qui reverse les recettes perçues lorsque celles-ci sont trop importantes – RTE va ainsi rendre 1,5 milliard d’euros d’« effets d’aubaine » à ses principaux clients (producteurs d’électricité, gros consommateurs industriels…) en 2023.
RTE a longtemps été regardée avec mépris par les cousins de la puissante EDF. « La France est aujourd’hui une sorte d’Autriche-Hongrie rabougrie », a résumé en décembre 2022 l’ancien PDG (2009-2014) d’EDF Henri Proglio, au cours de son audition devant la commission d’enquête parlementaire, en parlant de la séparation avec RTE.
Lire aussi : Actions des grévistes sur le réseau électrique : l’enquête de la DGSI révèle un climat social tendu chez RTE
L’entreprise a acquis son indépendance au point, dans ses dernières analyses, d’insister sur l’impact de la perte de confiance du secteur vis-à-vis d’EDF pour expliquer une partie de la prime de risque du marché français depuis l’été 2022. « Dans nos communications, on fait très attention d’évoquer nos propres prévisions sur le nucléaire, et pas celles d’EDF », glisse un dirigeant de RTE.
Malgré les tensions, les syndicats reconnaissent l’autonomie obtenue par l’entreprise au fil des années, en particulier vis-à-vis d’EDF. « Les verrous ont été mis dans le code de l’énergie pour être sûr que l’actionnaire principal n’ait aucun pouvoir. Les choix structurants sont supervisés par le régulateur bien plus que par les actionnaires ou le ministre chargé de l’énergie », témoigne Philippe Clavel, représentant salarié (CFDT) au conseil de surveillance de RTE. « On a un directoire nommé pour cinq ans, relativement indépendant, intouchable et indéboulonnable », ajoute Christophe Aimé, administrateur autour de la même table pour la CGT. « Les actionnaires regardent passer les trains », résume brutalement un ancien dirigeant.
Subtil équilibre offre-demande
Jean-Paul Roubin, une figure de RTE, emploie une jolie formule pour parler du cœur du métier de l’entreprise : « On est tous unis par les lois de l’électrotechnique. » Le directeur exécutif chargé des clients et des opérations explique : « Nous travaillons sur une échelle temporelle très large, nous devons avoir un regard sur les vingt-cinq ou trente ans qui arrivent et sur les prochaines secondes. L’équilibre de l’offre et de la demande d’électricité se joue à chaque seconde. »
La physique impose en effet à tous les systèmes électriques du monde entier une règle d’or : la fréquence des réseaux doit rester constamment la même à chaque instant. En Europe, à 50 hertz. Si la demande est excédentaire, la fréquence baisse. Si l’offre est supérieure, la fréquence augmente. Mais dans des variations très contrôlées : 0,05 hertz de plus ou de moins. A défaut, le système électrique risquerait de tomber, provoquant des coupures massives. Comme l’électricité ne se stocke pas, ou très peu, la production et la consommation doivent donc se rencontrer à chaque instant, ce que vérifient vingt-quatre heures sur vingt-quatre des centres de veille de RTE.
Lire la synthèse : Le subtil pilotage du réseau électrique en France pour éviter la panne : nucléaire, renouvelables, consommation, importations…
Là où le mécanisme devient un peu plus complexe encore, c’est que l’équilibre offre-demande s’appuie sur la Bourse de l’électricité, où producteurs et acheteurs s’échangent des mégawattheures à l’échelle de l’Europe. Un immeuble discret du boulevard Montmartre, à Paris, où siège Epex Spot, une des principales Bourses européennes (dont RTE et ses équivalents européens possèdent 49 % du capital). Une poignée de salariés et trois fois plus d’écrans dans un open space avec une moquette usée.
Les opérateurs supervisent les ventes et les achats de court terme sur le marché de gros – du jour au lendemain, ou par tranches de quinze minutes –, puis observent un algorithme commun à toute l’Europe déterminer les prix en fonction des disponibilités. « Le marché pilote des milliers d’installations de production en Europe, qui démarrent en fonction de la demande, de l’offre disponible et des prix. Cela permet d’avoir une optimisation des flux, cela rend aussi possible la solidarité entre les pays », souligne Philippe Vassilopoulos, directeur du développement d’Epex Spot.
Lire le décryptage : Pourquoi le prix de l’électricité dépend de celui du gaz, et autres questions sur les factures à venir
La concurrence a rendu obligatoire le recours à la Bourse. Mais le fonctionnement de celle-ci est très atypique, puisque les biens échangés ne peuvent pas être stockés. Les premiers producteurs appelés sont les moins coûteux (les renouvelables et le nucléaire), les derniers (le charbon et les centrales à gaz) sont actionnés lorsque les besoins sont plus importants. Ce qui explique que le prix du marché de gros de l’électricité soit déterminé, en dernière instance, par le prix des centrales à gaz lorsque toutes les autres unités de production ont été appelées.
« Donner la visibilité nécessaire » aux industriels
Le marché présente un second inconvénient : il n’incite pas les entreprises à investir sur le long terme. « Ne vous trompez pas sur ce que nous appelons le marché, prévenait Jean-Michel Glachant, lors d’un colloque organisé par la CRE, à Paris, le 15 décembre 2022, sur les pistes de réforme. Le marché de l’électricité, c’est l’outil quotidien qui sélectionne quels sont les meilleurs actifs pour générer de l’électricité dans les trente prochaines minutes. C’est un objectif de très court terme, c’est un rôle minimal, mais rien d’autre ne peut mieux le faire. »
Devant la même assemblée d’experts, la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, insistait sur les enjeux de cette réforme en cours d’examen par la Commission européenne : « Nous devons repenser le modèle pour donner la visibilité nécessaire aux investissements massifs de la transition énergétique. Qui construira un électrolyseur si un prix de l’électricité peut être décuplé en trois ans ? Qui développera un parc éolien offshore s’il n’a pas de visibilité sur ses conditions de valorisation ? »
De fait, les besoins de financement sont considérables à l’échelle européenne. Pour construire des centrales nucléaires, des dizaines de milliers d’éoliennes, notamment en mer, et des milliers d’hectares de panneaux photovoltaïques. Rien que pour ses réseaux de transport, RTE prévoit d’investir 33 milliards d’euros d’ici à quinze ans afin de moderniser des équipements dont la moyenne d’âge dépasse désormais les 50 ans. « RTE est une entreprise en hypercroissance. Ils vont devoir adapter leur réseau, le renouveler, raccorder les parcs offshore, assurer toujours plus d’interconnexions avec d’autres pays et gérer la variabilité de la production due aux énergies renouvelables », pointe Nicolas Goldberg.
Même chose avec la transformation de grands sites industriels. « Quand ArcelorMittal décide de décarboner son usine à Dunkerque [Nord] avec des partenaires, c’est plusieurs gigawatts de puissance qu’il faut garantir », note Xavier Piechaczyk. Idem, par exemple, pour l’immense zone portuaire de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), près de Marseille, où, selon plusieurs sources, une seconde ligne de 400 000 volts pourrait être rapidement nécessaire afin de faire face aux besoins des industriels.
Scénario similaire aux frontières avec les autres pays européens, là où des liaisons très haute tension font fonctionner les échanges entre pays. Des chantiers extrêmement longs et coûteux. « Prenez l’interconnexion entre la France et l’Italie, d’une capacité de 1 200 mégawatts sur deux lignes, détaille Paul Alfontes, manageur sur la maintenance, également administrateur (CFE-CGC) au conseil de surveillance de RTE. La déclaration d’intention remonte à 2007, c’était [Nicolas] Sarkozy et [Mario] Monti qui l’ont signée. Une des lignes a commencé à être exploitée fin 2022, la deuxième est encore en phase de test. »
Le temps court de la politique, celui, bien plus long, des projets industriels. « Le temps de latence dans les choix d’investissement est très important. Or, d’ici à 2030, il faudra avoir pris une série de décisions, alors même que les incertitudes sont considérables », complète l’économiste Christian Gollier, patron de la Toulouse School of Economics, associé aux travaux de RTE au sein d’un conseil scientifique.
Lire aussi : Nucléaire : l’insoutenable illisibilité de la loi française pour réduire les délais de construction des centrales
Comme les autres entreprises de l’énergie, RTE va donc devoir embaucher. Au minimum, 800 recrutements en 2023. « Les besoins du secteur vont passer de 600 000 à 800 000 personnes d’ici à 2030 », souligne Benoît Coze, responsable de la formation interne chez RTE, en faisant visiter le campus flambant neuf où sont formés les techniciens et les cadres de l’entreprise, à Jonage (Rhône), en banlieue de Lyon. Peut-être, un jour, aussi des étudiants recrutés directement après le baccalauréat. La direction y réfléchit discrètement. Le XXIe siècle sera électrique.