Le plan « eau » n’enclenche pas une véritable adaptation du secteur agricole au dérèglement climatique.

« La vraie sobriété serait d’orienter les régimes alimentaires vers des produits moins consommateurs d’eau »

Dans un entretien au « Monde », Sylvain Doublet, responsable de la prospective au sein de Solagro, estime que le plan « eau » n’enclenche pas une véritable adaptation du secteur agricole au dérèglement climatique. 

Propos recueillis par Perrine MouterdePublié hier à 10h15, modifié hier à 10h15 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/31/la-vraie-sobriete-serait-d-orienter-les-regimes-alimentaires-vers-des-produits-moins-consommateurs-d-eau_6167713_3244.html

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Un arboriculteur dans ses vergers de pommiers et de poiriers, au cours d’un été marqué par la sécheresse et la canicule à Dampleux (Aisne), le 8 août 2022.
Un arboriculteur dans ses vergers de pommiers et de poiriers, au cours d’un été marqué par la sécheresse et la canicule à Dampleux (Aisne), le 8 août 2022.  FRANCOIS LO PRESTI/AFP

Première activité consommatrice d’eau en France, l’agriculture est lourdement affectée par la raréfaction de cette ressource, liée au dérèglement climatique. Comme les autres secteurs, elle a été appelée à la « mobilisation » par le président, Emmanuel Macron, lors de sa présentation du plan « eau », jeudi 30 mars. Sylvain Doublet, ingénieur agronome et responsable de la prospective au sein de l’association Solagro, estime que la transition vers un modèle agricole plus durable est encore loin d’être enclenchée.

L’objectif d’une diminution de 10 %, d’ici à 2030, de la consommation en eau du secteur agricole vous semble-t-il ambitieux ?

En 2019, avait déjà été fixé l’objectif de faire baisser les prélèvements d’eau de 10 % d’ici à 2024 et de 25 % d’ici à 2034. Est-ce que ce plan revient sur ce qui avait été décidé lors des Assises de l’eau ? Entre les Assises, le Varenne de l’eau, ce nouveau plan… Il est difficile de voir ce qui est réellement nouveau. Mais une baisse de 10 % de la consommation d’eau du secteur agricole, c’est tout à fait possible.

Quels sont les principaux leviers d’économie ?

Le principal, c’est la demande alimentaire. Quand le président parle de sobriété, il parle en réalité d’efficacité. La vraie sobriété, ce serait de modifier les régimes alimentaires pour les orienter vers des produits moins consommateurs d’eau, c’est-à-dire des protéines végétales plutôt que des protéines animales. Une telle évolution permettrait de répondre aussi aux objectifs climatiques et de lutte contre l’érosion de la biodiversité. Il y a une grande marge de manœuvre, puisque nous consommons trop de protéines par rapport à nos besoins physiologiques. C’est de très loin le principal levier d’économie mais il n’en a pas été question dans le cadre des annonces.

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Sur le bassin Adour-Garonne par exemple, l’irrigation agricole consomme annuellement entre 800 millions et un milliard de mètres cubes. Le maïs, qui sert très majoritairement à nourrir des porcs et des volailles, représente à lui seul 75 % des surfaces irriguées et 80 % des volumes d’eau. S’il n’y a pas de modification de la demande alimentaire, nous ne pourrons pas réduire massivement les besoins en eau.

N’y a-t-il pas des progrès à faire en matière d’irrigation ?

L’amélioration des techniques est toujours bonne à prendre, mais elle représentera au mieux des économies de l’ordre de 10 % à 15 %. Et pour qu’elle soit efficace, il faut que tout le monde adopte les bonnes pratiquesMême dans les bassins comme celui d’Adour-Garonne, où cela fait très longtemps que l’on pratique l’irrigation, il est quasiment impossible d’avoir des données précises sur les quantités d’eau utilisées par hectare.

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Il y a aussi un gros angle mort dans ces discussions : elles se focalisent uniquement sur ce que l’on appelle « l’eau bleue », c’est-à-dire l’eau d’irrigation, mais en réalité, tous les végétaux transpirent de l’eau et les quantités sont globalement quatre, cinq ou dix fois supérieures à l’eau nécessaire pour l’irrigation. Et entre « l’eau bleue » et ce que l’on appelle « l’eau verte », c’est-à-dire l’eau stockée dans les sols et la biomasse, il y a une continuité : le sol se recharge parce qu’il y a des précipitations, l’eau qui est filtrée par les sols arrive dans les nappes et alimente les rivières… Tout cela, c’est le cycle de l’eau. Il faut aborder le sujet de manière systémique.

Les surfaces irriguées vont-elles nécessairement s’accroître ?

Dans nos scénarios sur l’alimentation et l’agriculture en 2050, nous défendons l’idée de rajouter 100 000 à 150 000 hectares de maraîchage, car nous sommes aujourd’hui très dépendants des importations mondiales. Pour cela, il faudra irriguer. Pareil pour les vergers. Il faut donc établir des priorités : priorité aux productions agricoles destinées directement à l’alimentation humaine et moins à celles destinées à l’alimentation animale.

La transition vers un nouveau modèle agricole est-elle amorcée ?

Non, et nous en sommes très loin. S’il y a un deuxième été comme celui de 2022, ce sera la catastrophe, personne n’a anticipé de tels chocs. Il y a peu ou pas de stratégie collective d’adaptation à la hauteur des enjeux, chacun fait ce qu’il peut. Le fait que le ministre de l’agriculture ne soit pas présent au côté du président lors de l’annonce du plan « eau » est révélateur [Marc Fesneau était jeudi au congrès du syndicat agricole FNSEA, au cours duquel il a affirmé que l’agriculture n’aurait pas à faire d’« effort supplémentaire » pour baisser ses prélèvements d’eau].

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Mais la question de l’eau ne peut-elle pas faire bouger les lignes ?

Ce sujet peut déclencher des motivations à agir, mais le mouvement peut prendre deux directions. Soit une approche technique, qui consiste à essayer de « réparer » le problème avec des solutions palliatives pour prolonger le système actuel. Cette voie crée un risque de « mal-adaptation », c’est-à-dire d’investissements dans des équipements qui ne seront plus efficaces dans quelques années plutôt que dans des solutions vraiment transformatrices. Ou on peut adopter une approche réellement systémique, qui prenne en compte à la fois la biodiversité, le climat, l’eau, la sécurité alimentaire.

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L’échelon territorial est-il le bon pour agir ?

Emmanuel Macron a dit que les choses devaient se décider sur les territoires. Mais est-ce une vraie décentralisation ou est-ce que l’Etat se défausse sur les collectivités ? Le message n’est pas clair. Un schéma directeur ou une stratégie nationale pour un système alimentaire durable se décide au niveau national et doit être imbriqué avec l’échelle européenne et avec l’échelon territorial. On ne peut pas laisser les acteurs locaux se débrouiller tout seuls, tout le monde n’est pas hydrologue. Il faut les outiller et leur donner des lignes directrices claires et partagées.

Perrine Mouterde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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