La planète se dirige vers un réchauffement de 2,5 °C à la fin du siècle si les promesses faites par les Etats sont respectées, voire 2,8 °C en cas de poursuite des politiques actuelles.

Le rapport de synthèse du GIEC, « un guide pratique pour désamorcer la bombe à retardement climatique »

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, qui publie ce lundi la synthèse de huit ans de travaux, entretient l’espoir ténu qu’il reste une chance de limiter le réchauffement à 1,5 °C, à condition d’un sursaut international. 

Par Audrey GarricPublié le 20 mars 2023, modifié le 21 mars 2023 à 06h15 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/20/le-rapport-de-synthese-du-giec-un-guide-pratique-pour-desamorcer-la-bombe-a-retardement-climatique_6166256_3244.html

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Les tours de refroidissement de la centrale électrique au lignite de Jaenschwalde (Allemagne), le 16 mars 2023. Cette centrale d’une capacité de 3 000 mégawatts devrait être fermée d’ici à 2028, dans le cadre de l’abandon progressif du charbon.
Les tours de refroidissement de la centrale électrique au lignite de Jaenschwalde (Allemagne), le 16 mars 2023. Cette centrale d’une capacité de 3 000 mégawatts devrait être fermée d’ici à 2028, dans le cadre de l’abandon progressif du charbon.  PATRICK PLEUL/AP

Nous sommes au bord du précipice. Les activités humaines bouleversent le climat à un rythme et avec une ampleur sans précédent depuis des millénaires, voire des centaines de milliers d’années, entraînant des impacts toujours plus ravageurs, généralisés et désormais souvent irréversibles. Alors que les vies de milliards de personnes sont déjà affectées, la poursuite des émissions de gaz à effet de serre va renforcer les menaces sur la production alimentaire, l’approvisionnement en eau, la santé humaine, les économies nationales et la survie d’une grande partie du monde naturel.

Pourtant, l’humanité peut encore reculer et éviter le grand saut. Conserver un monde vivable pour tous implique de réduire immédiatement et drastiquement les émissions dans tous les secteurs. Les options pour y parvenir, mais aussi pour s’adapter au dérèglement climatique, sont nombreuses, efficaces et disponibles dès maintenant. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui publie, lundi 20 mars, la synthèse de huit ans de travaux, entretient l’espoir – ténu – qu’il reste une chance de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, à condition d’un sursaut international. « La bombe à retardement climatique poursuit son compte à rebours, mais ce rapport est un guide pratique pour la désamorcer, un guide de survie pour l’humanité », a réagi le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Antonio Guterres

.Lire aussi :  Document : le résumé pour les décideurs du rapport de synthèse du GIEC

Cette somme, rédigée par 93 scientifiques, se veut l’état le plus complet et condensé de la science climatique, afin d’éclairer l’action mondiale. L’instance onusienne y résume à la fois les trois volets de son 6e rapport d’évaluation (parus en 2021 et 2022, et consacrés aux bases physiques du réchauffementaux impacts et aux solutions), et trois rapports spéciaux qui portaient sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C (2018), sur les terres et sur les océans et la cryosphère (2019). L’organisation clôture ainsi un cycle lancé en 2015.

Même s’ils réitèrent des messages déjà connus, la synthèse et son résumé à l’intention des décideurs ont été adoptés par les représentants des 195 pays membres du GIEC au terme d’une semaine à Interlaken (Suisse) qui a joué les prolongations. La trentaine de pages du résumé a été négociée ligne par ligne avec les auteurs, comme le veut l’usage de l’instance.

Lire aussi :  « Les scientifiques du GIEC ont le dernier mot s’ils ne remettent pas en question les intérêts des grandes puissances » *

Un réchauffement sans précédent et des impacts généralisés

Le résumé le redit de manière catégorique : les activités humaines ont « sans équivoque » provoqué le réchauffement climatique. La température à la surface du globe s’est élevée d’environ 1,1 °C lors de la dernière décennie par rapport à 1850-1900. Le rythme de hausse du mercure sur les cinquante dernières années est le plus rapide depuis au moins 2 000 ans.

Les activités humaines, et en particulier la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) et la déforestation, émettent des gaz à effet de serre qui ne cessent d’augmenter année après année – elles ont atteint 59 milliards de tonnes en 2019. Les émissions varient d’un pays à l’autre mais dépendent largement des niveaux de revenu. Conséquence : les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint des niveaux inégalés depuis deux millions d’années pour le dioxyde de carbone (CO2), le principal d’entre eux, et 800 000 ans pour le méthane. Sous l’effet de cet excédent d’énergie, les extrêmes climatiques – canicules, sécheresses ou pluies diluviennes – sont devenus plus fréquents et intenses, la fonte des glaciers s’accélère, de même que l’élévation du niveau des mers.

Le monde que connaîtront les générations actuelles et futures dépend des choix effectués aujourd’hui et à court terme

Désormais, près de la moitié de l’humanité (entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes) vit dans des « contextes hautement vulnérables au changement climatique ». Des millions d’habitants sont exposés à une insécurité alimentaire aiguë, car le changement climatique réduit la disponibilité de la nourriture, et environ la moitié de la population mondiale subit une grave pénurie d’eau pendant au moins une partie de l’année. Les événements extrêmes ont également augmenté la mortalité, les transmissions de maladies et les déplacements de populations. Les communautés les plus pauvres, qui ont le moins contribué aux émissions, sont les plus affectées car elles ont moins de moyens pour y faire face, comme l’ont récemment illustré les ravages du cyclone Freddy au Malawi. Sont aussi durement touchées les espèces animales et végétales, victimes d’épisodes de mortalité de masse.

Des actions qui restent insuffisantes

Si les lois et politiques prises pour réduire les émissions sont considérablement plus nombreuses qu’en 2014, date du dernier rapport de synthèse du GIEC, elles ne sont toujours pas à la hauteur, ni en termes de rythme ni d’échelle. Seuls 18 pays ont réussi à réduire leurs émissions pendant plus de dix ans. Et les trajectoires sont au rouge : la planète se dirige vers un réchauffement de 2,5 °C à la fin du siècle si les promesses faites par les Etats sont respectées, voire 2,8 °C en cas de poursuite des politiques actuelles.

Le GIEC observe des progrès dans l’adaptation au changement climatique, mais celle-ci reste insuffisante, surtout dans les pays aux faibles revenus, en raison d’un manque d’accès aux technologies et aux financements. « La plupart des mesures d’adaptation sont fragmentées, progressives, sectorielles et inégalement réparties entre les régions », indique le rapport, qui note également une hausse de la « maladaptation ». C’est par exemple le cas avec la construction de digues sur le littoral, qui protègent les personnes et les biens mais aggravent l’érosion et dégradent les écosystèmes naturels.

Le rapport prévient que des limites à l’adaptation sont déjà franchies ou en train de l’être. Des habitants des petites îles ne peuvent, par exemple, plus gérer la montée des eaux sauf à surmonter un ensemble de contraintes, d’ordre financier, politique ou technologique. Une partie des écosystèmes, tels que certains coraux, forêts tropicales ou régions polaires, ont quant à eux atteint des points de non-retour.

Chaque fraction de degré compte

Le pire est encore à venir, mais on peut freiner le désastre. Le réchauffement va se poursuivre quoi qu’il arrive à court terme (2021-2040), de sorte que la limite de 1,5 °C devrait être franchie au début des années 2030. Nos actions actuelles déterminent en revanche l’ampleur du dérèglement climatique à long terme : la température mondiale pourrait s’élever de 1,4 °C lors de la période 2081-2100 dans le scénario où il y aurait très peu d’émissions, de 2,7 °C pour l’hypothèse intermédiaire et de 4,4 °C pour le très émetteur. Alors que de plus en plus de scientifiques appellent à considérer comme « mort » l’objectif de 1,5 °C, la climatologue Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du GIEC, juge qu’il a encore du « sens ». « L’étape d’après, c’est de limiter le réchauffement au plus proche de 1,5 °C. »

Lire aussi :    Faut-il déclarer qu’il n’est plus possible de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C ?

Car chaque fraction de degré supplémentaire compte, comme le GIEC n’a de cesse de le marteler, et se traduit par des extrêmes climatiques plus intenses et nombreux, et donc des impacts accrus et des pertes et dommages (dégâts irréversibles) plus vastes. La poursuite des émissions entraînera des perturbations plus importantes du cycle de l’eau, une accélération de la débâcle des glaces, de l’acidification et de la désoxygénation des océans, des baisses de productions agricoles, ainsi qu’une moindre efficacité des puits de carbone (forêts, océans, etc.), qui absorbent actuellement la moitié des émissions de CO2. Avec, à la clé, encore davantage de mortalité, de pénuries, de pauvreté, de famines ou de conflits. Ces impacts seront non seulement « de plus en plus complexes à gérer », mais ils se produiront souvent simultanément, avec parfois des conséquences « en cascade » d’une région à l’autre.

Certains changements sont irréversibles. L’élévation du niveau des mers va par exemple se poursuivre pendant des siècles ou des millénaires, sous l’effet de leur réchauffement et de la fonte des calottes glaciaires, qui vont également perdurer sur des échelles de temps très longues. « Mais on peut la ralentir en réduisant très fortement les émissions », indique le glaciologue (CNRS) Gerhard Krinner, l’un des auteurs du résumé à l’intention des décideurs. Les océans pourraient s’élever de 0,3 à 1 mètre d’ici à 2100 en comparaison avec 1995-2014, selon les différents scénarios de réchauffement. Le phénomène continuerait ensuite, avec une hausse de 2 à 6 mètres d’ici à 2300 en cas de réchauffement limité à 2 °C.

Le GIEC met en garde contre les risques de points de basculementcomme la déstabilisation de la calotte glaciaire antarctique, dont la probabilité, aujourd’hui faible, augmente à chaque fraction de réchauffement. Au final, « les choix et les actions que l’on prend au cours de cette décennie détermineront le futur des générations actuelles mais auront aussi des conséquences pendant des millénaires », prévient Valérie Masson-Delmotte, également autrice du résumé.

Les solutions sont à portée de main

La fenêtre pour éviter les pires effets de la crise climatique « se ferme rapidement », mais on peut encore s’y faufiler, assure le GIEC. Conserver une chance de limiter le réchauffement à 1,5 ou 2 °C « implique des réductions de gaz à effet de serre profondes, rapides et la plupart du temps immédiates dans tous les secteurs », un défi sans précédent. Dans le premier cas, les émissions de CO2 doivent être réduites de 48 % d’ici à 2030 par rapport à 2019, avant d’atteindre la neutralité carbone au début des années 2050. Dans le second, elles doivent baisser de 22 % avec un net zéro au début des années 2070. Et, quoi qu’il arrive, leur maximum (pic) doit être atteint « au plus tard » avant 2025.

Comment y parvenir ? Il s’agit d’abord de réduire de manière « substantielle » l’utilisation globale des combustibles fossiles, avec un « usage minimal » des charbon, pétrole et gaz lorsqu’ils ne sont pas assortis de technologies de captage et stockage du CO2 (CCS). « Les infrastructures fossiles déjà en place consomment tout le budget carbone restant [maximum d’émissions] pour 1,5 °C, relève Valérie Masson-Delmotte. Chaque nouvelle installation entraîne des degrés de réchauffement en plus et nous verrouille dans des trajectoires carbonées. » Il s’agit donc de fermer des centrales « plus tôt que prévu » et d’accélérer le déploiement des énergies bas carbone, notamment le solaire et l’éolien, très abordables.

Lire aussi :  Le captage et stockage du CO2, solution d’avenir pour le climat ou mirage ?

Les techniques d’élimination du dioxyde de carbone dans l’atmosphère (CDR), notamment par la plantation d’arbres, sont présentées comme incontournables pour limiter le réchauffement à 1,5 °C et pour revenir à ce seuil après l’avoir dépassé, mais leur déploiement à grande échelle pose des « questions de faisabilité » et de « risques sociaux et environnementaux », notamment sur l’usage des terres.

Secteur par secteur, le rapport détaille les solutions : repenser les villes, gérer les cultures de manière durable, modifier les régimes alimentaires ou développer les voitures électriques (avec une électricité bas carbone). Dans tous les domaines, la réduction de la demande et la sobriété sont essentielles. Protéger de manière « efficace et équitable » entre 30 % et 50 % des terres, des eaux douces et des océans de la planète contribuera aussi à garantir une planète saine. Une mise en œuvre rapide de ces solutions réduira les impacts, les pertes et les dommages, et entraînera de « nombreux cobénéfices », notamment pour la santé et l’économie. Le rapport montre l’importance d’augmenter la finance climat, hautement insuffisante, notamment à destination des pays en développement, et de mener des politiques justes et équitables.

Tous les pays doivent « appuyer immédiatement sur l’accélérateur », résume Antonio Guterres, qui demande aux économies développées d’avancer l’atteinte de la neutralité carbone au plus vite avant 2040, et 2050 pour les émergentes. Le patron de l’ONU, qui accueillera un sommet sur le climat à New York en septembre, attend que les pays revoient à la hausse leurs engagements d’ici à la conférence mondiale sur le climat (COP28), qui aura lieu en novembre à Dubaï, aux Emirats arabes unis. Cette grand-messe s’annonce cruciale car elle sera le moment du premier bilan des efforts des pays depuis l’accord de Paris de 2015. Une évaluation qui s’appuiera sur le rapport de synthèse du GIEC. « Chaque pays doit faire partie de la solution, conclut Antonio Guterres. En exigeant que les autres agissent en premier, on s’assure que l’humanité arrive en dernier. »

Lire aussi :  Antonio Guterres, un diplomate du climat à la tête des Nations unies

Audrey Garric

* « Les scientifiques du GIEC ont le dernier mot s’ils ne remettent pas en question les intérêts des grandes puissances »

Pour la chercheuse Kari De Pryck, le groupe d’experts sur l’évolution du climat, qui rendra publique lundi la synthèse de sa production de ces huit dernières années, s’est imposée dans la lutte contre le changement climatique, mais les chercheurs subissent des pressions de la part des Etats. 

Propos recueillis par Audrey GarricP

Publié le 20 mars 2023, modifié le 20 mars 2023 à 13h21

https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/20/les-scientifiques-du-giec-ont-le-dernier-mot-s-ils-ne-remettent-pas-en-question-les-interets-des-grandes-puissances_6166184_3244.html

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Conférence de presse du GIEC, à Monaco, le 25 septembre 2019.
Conférence de presse du GIEC, à Monaco, le 25 septembre 2019.  YANN COATSALIOU / AFP

C’est la fin d’un cycle d’évaluation de huit ans, qui l’aura conduit à multiplier plus que jamais les alertes sur la crise climatique. Lundi 20 mars, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) doit publier son rapport de synthèse, qui rassemble les enseignements des trois volets de son 6e rapport d’évaluation (parus en 2021 et 2022), ainsi que ceux de trois rapports spéciaux (2018 et 2019).

Kari De Pryck, enseignante-chercheuse à l’université de Genève et autrice de GIEC. La voix du climat (Presses de Sciences Po, 2022), décrit comment l’institution a construit son autorité, et les limites de son fonctionnement, qui repose sur une collaboration des mondes scientifique et politique.

Le GIEC jouit d’une forte crédibilité et popularité. Comment expliquer son succès ?

Dans le contexte d’urgence climatique, le GIEC s’est imposé comme la voix du climat, qui indique ce qu’il faudrait faire pour lutter contre le changement climatique, face aux acteurs étatiques ou économiques qui n’agissent pas assez. Son autorité et sa légitimité se sont construites avec le temps, grâce à la volonté d’excellents scientifiques et experts d’en faire partie, grâce à la force de ses arguments scientifiques, mais aussi grâce à sa capacité à s’institutionnaliser, à mettre en place des pratiques très sophistiquées pour organiser l’interface entre sciences et politique.

Cela n’a pas toujours été le cas. Le GIEC a été la cible de groupes climatosceptiques, qui l’ont accusé d’avoir truqué des données ou fait des erreurs, notamment en 2010. Mais ensuite, il a été capable d’être réflexif, de transformer ses procédures pour conserver sa légitimité dans le temps. Désormais, il s’est imposé comme un modèle d’expertise internationale et ses conclusions sont très peu remises en question.

Lire aussi :  Le GIEC, trente ans de collaboration entre scientifiques et politiques au service du climat

Son organisation a été reproduite pour la biodiversité – avec la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) – et certains plaident pour créer des GIEC sur d’autres enjeux globaux comme les pandémies ou la pollution plastique.

Quelle a été son influence dans la lutte contre le changement climatique ?

Le GIEC a permis de mettre le climat à l’agenda, de rappeler à intervalles réguliers l’urgence à agir face à ce problème colossal. En offrant un socle scientifique extrêmement fort, il a également permis de parler d’une seule voix ; il a dissipé la confusion entre les recommandations de nombreuses évaluations nationales et internationales produites dans les années 1980-1990.

Ensuite, il a guidé les négociations climatiques : la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques [qui organise les COP] a été établie en 1992 sur la base de ses conclusions. Il peut également avoir un pouvoir mobilisateur. Il a par exemple poussé les jeunes dans la rue après la parution de son rapport de 2018 sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C.

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Avec les années, le GIEC est passé d’un rôle d’alerte à celui de fournisseur de solutions. Sans influencer directement la politique, il contribue à la construction du problème climatique. Il a par exemple donné de la légitimité au débat sur la sobriété en France. Mais son influence réelle reste à nuancer. L’expertise, à elle seule, ne peut résoudre un problème qui reste une question politique, sociale, économique et éthique des plus complexes.

Quelle est l’origine du fonctionnement hybride du GIEC, ce mélange entre scientifiques et politiques ?

Le GIEC a été créé en 1988, sous l’égide de l’Organisation météorologique mondiale [OMM] et du Programme des Nations unies pour l’environnement [PNUE], d’abord sous la pression des Etats-Unis et notamment du président Ronald Reagan. Les Américains voulaient garder un contrôle sur l’expertise scientifique à un moment où des pourparlers étaient en cours pour établir un traité international sur le climat, perçu comme une menace pour leur économie.

Cette volonté de créer une organisation intergouvernementale a été appuyée par le Royaume-Uni de Margaret Thatcher, le G7, l’Assemblée générale des Nations unies et de nombreux scientifiques. Leur idée était d’avoir une coproduction des connaissances entre la science et la politique afin de prendre en compte la réalité sur le terrain mais surtout pousser les Etats à endosser les conclusions des rapports.

Lire l’entretien avec  John Kerry : sur le climat, « les Etats-Unis doivent montrer l’exemple »

Les auteurs font l’essentiel du travail en produisant les rapports. Mais les 195 Etats membres de l’OMM et du PNUE ont aussi un rôle majeur : ils déterminent le mandat du GIEC, le programme des groupes de travail, élisent les membres du bureau, chapeautent la production des rapports, proposent des listes d’auteurs, approuvent les plans des rapports, examinent les différentes ébauches et approuvent ligne par ligne, en collaboration avec les scientifiques, les résumés à l’intention des décideurs.

Depuis le début, il y a beaucoup de tensions et de frustrations entre les experts et les gouvernements, sur les solutions mais aussi sur la réalité du changement climatique, que certains Etats remettent en question – comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Etats-Unis à certaines époques. La machine à consensus du GIEC masque ces désaccords et conflits.

Jusqu’à quel point les Etats peuvent-ils intervenir sur les rapports ?

Il y a une ingérence de certains pays, comme l’Arabie saoudite, les Etats-Unis, la Chine ou l’Inde, notamment sur certains points extrêmement controversés et étroitement liés aux négociations climatiques.

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C’est la limite de cette coproduction qui intervient dans un contexte onusien. Lors de l’approbation des résumés à l’intention des décideurs, les scientifiques ont le dernier mot sur les contenus tant qu’ils ne remettent pas en question les intérêts des grandes puissances. Dans le cas contraire, ces pays vont chercher à affaiblir les phrases, à les rendre vagues ou extrêmement techniques.

Les auteurs, qui doivent trouver un compromis, font l’objet de pression pour qu’ils prennent en compte les demandes des gouvernements. S’ils n’y parviennent pas, les messages controversés sont supprimés, ce qui arrive régulièrement. Le détail des responsabilités historiques de chaque région dans le réchauffement, et leur statut de développement, a par exemple été écarté en 2022. Certaines délégations refusent l’emploi de certains termes qu’elles considèrent comme trop prescriptifs.

Lire :  Climat : à quoi servent les COP et comment fonctionnent-elles ?

Toutefois, l’intervention des gouvernements n’est pas toujours négative. Parfois, ils clarifient de manière importante les conclusions des rapports. Des délégations du Sud, comme les petits insulaires, plaident aussi pour que leurs perspectives ou leurs vulnérabilités soient représentées dans les rapports.

Vous considérez qu’il y a une tendance à la dépolitisation des messages du GIEC…

On se retrouve souvent avec des conclusions très globales, alors qu’il y a d’énormes asymétries entre pays et acteurs en termes d’impacts et de responsabilités.

Le GIEC donne des outils pour accélérer la transition mais pas pour comprendre ce qui la freine, les rapports de force, les raisons de la poursuite des émissions. Les auteurs ne peuvent pas donner les noms d’Etats ou remettre en cause leurs actions. Le résumé peine à évoquer une sortie claire des énergies fossiles [charbon, pétrole et gaz, principales causes du réchauffement]. Il ajoute souvent le terme de « unabated », ce qui signifie sans dispositifs de captage ou de stockage de carbone [CCS]. Cela permettrait de poursuivre l’usage des énergies fossiles avec le CCS. Le résultat des rapports est une vérité qui ne dérange pas, qui ne remet pas en cause les grands rapports de force politiques et économiques.

Lire aussi :    Faut-il déclarer qu’il n’est plus possible de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C ?

Longtemps accusé d’être alarmiste, le GIEC est ainsi en réalité assez conservateur. La recherche d’un consensus entre scientifiques entraîne une tendance à se mettre d’accord sur le plus petit dénominateur commun. Ensuite, le GIEC est toujours un peu en retard sur la production scientifique car il ne peut pas intégrer les recherches les plus récentes dans sa synthèse. Enfin, la peur d’être attaqués par les climatosceptiques pousse les scientifiques à beaucoup de prudence.

Comment réformer le fonctionnement du GIEC ?

Certains chercheurs se demandent si on a encore besoin du GIEC. Je plaide plutôt pour une réforme. Le GIEC gagnerait à intégrer davantage les sciences sociales et les savoirs indigènes et locaux. Un autre enjeu réside dans la temporalité des cycles d’évaluation, qui se sont espacés avec le temps : on ne peut pas attendre neuf ans pour avoir le prochain rapport de synthèse. Produire des plus petits rapports permettrait au GIEC de publier de manière régulière dans cette décennie cruciale pour la réduction des émissions.

Mais le GIEC est une organisation très bureaucratique et certains Etats refusent cette réforme : ils ont intérêt à ne pas avoir des évaluations plus régulières pour retarder l’action. La question cruciale reste de canaliser les Etats qui font obstruction afin qu’ils ne ralentissent pas tout le processus. Il faudrait peut-être introduire des votes quand il n’y a pas de consensus.

Lire aussi :    « A quoi sert encore le GIEC ? »

Audrey Garric

Rapport du GIEC : une séance d’approbation ralentie par de nombreux blocages et tensions

Seulement une trentaine de pays sur les 150 représentés sont restés jusqu’à la fin de la session pour adopter le rapport et son résumé. 

Par Audrey GarricPublié le 21 mars 2023, modifié le 21 mars 2023 à 10h56 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/21/rapport-du-giec-une-seance-d-approbation-ralentie-par-de-nombreux-blocages-et-tensions_6166368_3244.html

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Le Sud-Coréen Hoesung Lee, président du GIEC depuis 2015, lors de la cérémonie d’ouverture de la COP27, à Charm-El-Cheikh (Egypte), le 6 novembre 2022.
Le Sud-Coréen Hoesung Lee, président du GIEC depuis 2015, lors de la cérémonie d’ouverture de la COP27, à Charm-El-Cheikh (Egypte), le 6 novembre 2022.  – / AFP

Ce fut, aux dires des auteurs et des observateurs impliqués, une séance d’approbation particulièrement longue et éprouvante. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié, lundi 20 mars, le rapport de synthèse de l’ensemble de ses travaux depuis huit ans. Cette somme et son résumé à l’intention des décideurs ont été approuvés à l’issue de négociations à Interlaken (Suisse), qui se sont achevées avec deux jours de retard.

L’approbation des résumés, par consensus, est toujours longue et complexe car les représentants des Etats, qui sont les membres du GIEC, négocient chaque ligne et chaque mot avec les auteurs. Cette collaboration unique entre mondes politique et scientifique a été pensée pour offrir une forte légitimité aux rapports et s’assurer que les Etats en endossent les résultats.

Reste que cette séance s’est terminée par deux nuits blanches et surtout la défection d’une partie des délégations : seulement une trentaine de pays sur les 150 représentés sont restés jusqu’à la fin pour adopter le rapport et son résumé, essentiellement des pays occidentaux, la Chine et l’Inde. La majorité des pays les plus vulnérables n’ont pas pu prolonger leur séjour en raison d’un financement limité. « C’est problématique pour les auteurs et délégués de pays qui sont partis le samedi, mais je pense que leurs points de préoccupations majeures avaient été pris en compte », estime Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du GIEC et l’une des autrices du résumé.

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Délégation saoudienne très étoffée

Comment expliquer un tel retard ? « Le processus, géré par le président du GIEC lui-même, était désorganisé. Et il y a eu de nombreux blocages et tensions », explique Kari De Pryck, enseignante-chercheuse à l’université de Genève et observatrice de la séance.

Parmi les questions épineuses, les pays du Golfe, et en particulier l’Arabie saoudite, ont tenté, comme à leur habitude, d’affaiblir la question de la sortie des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). Ils promeuvent les technologies de captage et stockage du CO2 pour continuer à utiliser ces combustibles, principaux responsables du dérèglement climatique. Lors de l’approbation finale du rapport, dimanche après-midi, la délégation saoudienne était de loin la plus étoffée. Certaines puissances, notamment la Chine et l’Inde, ont également tenté de faire disparaître du texte les chiffres précis de réductions des gaz à effet de serre attendus à différentes échéances (2030, 2035, 2040, 2050) pour espérer limiter le réchauffement à 1,5 ou 2 °C.

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Les autres sujets de discorde ont porté sur la définition des pays en développement « particulièrement vulnérables », qui doit ouvrir la voie à une aide financière provenant du nouveau fonds sur les « pertes et dommages » créé en novembre 2022, lors la conférence mondiale sur le climat en Egypte (COP27). Tandis que les pays du Sud poussaient pour inclure la mention des « contextes nationaux », permettant de réaliser la transition énergétique à leur rythme, les Etats-Unis se sont fermement opposés à la notion de responsabilité historique dans le changement climatique, dont ils sont les premiers responsables. Les enjeux de financement ont aussi été au cœur de passes d’armes. « Au final, il y a eu un affaiblissement de certains points. Le GIEC devient de plus en plus comme les COP », regrette Kari De Pryck.

Appels à réformer le GIEC

Ce rapport de synthèse aurait normalement dû être publié en octobre 2022, juste à temps pour éclairer les dirigeants lors de la COP27. Mais il a pris du retard après la « pause » – une grève, autrement dit – des auteurs qui s’opposaient aux décisions du président du GIEC, Hoesung Lee, pour réorganiser le travail autour du rapport. Le mandat de cet économiste sud-coréen, nommé en 2015, arrive à son terme fin juillet. Un nouveau bureau sera alors élu, lançant le 7ecycle d’évaluation de l’instance onusienne créée en 1988.

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De nombreuses voix appellent à une réforme du GIEC. Le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele, qui est candidat, propose d’accroître sa portée, son inclusivité et d’améliorer le lien avec les décideurs politiques. « Ce n’est plus en produisant des rapports de 10 000 pages tous les huit ans que l’on sert le mieux les décideurs », argumente-t-il.

Audrey Garric

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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