Agriculture européenne : pour les chercheurs de l’Inrae, il est possible de sortir des pesticides chimiques d’ici à 2050
Une étude prospective de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement propose plusieurs scénarios. Mais les auteurs soulignent que tous nécessitent des politiques publiques « fortes et coordonnées ».
Par Stéphane FoucartPublié le 22 mars 2023, modifié le 22 mars 2023 à 09h47 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/22/agriculture-europeenne-pour-les-chercheurs-de-l-inrae-il-est-possible-de-sortir-des-pesticides-chimiques-d-ici-a-2050_6166457_3244.html
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A quelles conditions l’agriculture européenne pourrait-elle se passer de pesticides chimiques à l’horizon 2050 ? Source de spéculations et de controverses depuis la publication, en 2020, de la stratégie européenne « Farm to Fork » – qui vise une forte réduction des intrants de synthèse d’ici à 2030 –, la question est au cœur d’une étude prospective pilotée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), et restituée, mardi 21 mars, au cours d’un colloque tenu à Paris.
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Pour répondre, l’Inrae a conduit un exercice inédit, associant à un travail d’expertise collective les contributions de plus de 140 experts européens, scientifiques et parties prenantes (ONG, agriculteurs, entreprises de l’agroalimentaire, etc.). A grands traits, une sortie complète des pesticides chimiques est possible, sans réduire fortement la production agricole et sans avoir d’impact sur la balance commerciale de l’Union européenne (UE), tout en amortissant le poids climatique de l’agriculture et en restaurant la biodiversité. Une telle transformation n’impliquerait toutefois pas le monde agricole seul, mais l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires, des producteurs aux consommateurs en passant par les entreprises et les pouvoirs publics.
En préambule, l’agronome Olivier Mora, chercheur à l’Inrae et coordinateur de l’étude, a rappelé que les politiques de réduction des usages de pesticides en Europe n’ont eu, jusqu’à présent, que peu ou pas d’effets. Entre 2011 et 2021, les quantités totales de produits phytosanitaires épandus sur les champs européens sont restées stables, autour de 350 000 tonnes par an. Un usage qui « compromet la durabilité des systèmes agricoles », précise la synthèse de l’étude, qui cause une disparition rapide de la biodiversité (insectes, oiseaux, faune insectivore, etc.) et une variété de pathologies (troubles cognitifs, maladie de Parkinson, leucémies de l’enfant, lymphomes, cancer de la prostate, etc.).
Réduire la consommation de produits animaux
Les auteurs ont bâti trois scénarios susceptibles de faire sortir l’agriculture européenne de son addiction à la chimie, à l’horizon du milieu du siècle. Le premier (baptisé « Marché global ») prolonge certaines des tendances actuelles, en matière d’industrialisation et de financiarisation de l’agriculture. Dans ce scénario, « les normes internationales du marché garantissent que les produits alimentaires proviennent d’une agriculture sans pesticides chimiques », grâce à l’inclusion de standards de production dans des accords commerciaux entre l’UE et ses partenaires.
Les exploitations, très spécialisées, remplacent les services offerts par la chimie en utilisant des variétés de plantes résistant aux ravageurs et aux pathogènes, ainsi qu’une diversité de nouvelles technologies, dont certaines restent à développer : biostimulants favorisant l’immunité des cultures face aux bioagresseurs, systèmes d’observation des parcelles par capteurs, « robots compagnons » et « robots en essaim » capables d’apporter un « traitement individualisé » à chaque plante du champ, etc.
Outre la sortie des pesticides chimiques, le deuxième scénario repose, lui, sur la valorisation des régimes alimentaires les plus sains. Le troisième y ajoute la reconstruction de paysages agricoles diversifiés dans les territoires. Ces deux autres scénarios reposent moins sur de nouvelles technologies que sur des techniques agronomiques connues (rotation des cultures, utilisation d’insectes auxiliaires, etc.) et une relocalisation des chaînes alimentaires. Tous deux impliquent une réduction de la consommation de produits animaux (viandes, œufs, laitages) : un tiers de moins par rapport au niveau de 2010 pour l’un, plus de deux tiers de moins pour l’autre.
« Améliorer la souveraineté alimentaire »
« Par rapport à 2010, la production domestique européenne en calories varie de – 5 % à + 12 % en 2050, selon les scénarios et l’hypothèse retenue sur les rendements », précise le rapport. A ce détail important près : alors que, dans le premier scénario, l’UE serait, comme en 2010, importatrice nette de calories, elle renforcerait sa souveraineté alimentaire dans les deux autres scénarios, en devenant exportatrice. Une marge de manœuvre qui serait rendue possible par la baisse de consommation de produits animaux, donc des surfaces allouées à l’élevage.
De ce fait, dans les deux derniers scénarios, les superficies de prairies permanentes chuteraient fortement, de 28 % à 51 % – les espaces ainsi libérés pouvant devenir des zones de végétation arbustive ou des forêts. « En plus de permettre la transition vers une agriculture sans pesticides chimiques, les trois scénarios pourraient améliorer le bilan des émissions
de gaz à effet de serre, la biodiversité et l’état général des écosystèmes », conclut la synthèse de l’Inrae. Les deux scénarios les plus « agroécologiques » pourraient, en outre, « contribuer à améliorer la souveraineté alimentaire, la nutrition et la santé des populations en Europe ».
Dans tous les scénarios, les auteurs soulignent la nécessité de politiques publiques « fortes et coordonnées », promouvant l’information des consommateurs, de nouveaux accords commerciaux, de nouveaux labels et certifications des produits, le soutien aux agriculteurs, la transformation de la politique agricole commune (PAC), etc. L’affaire est mal engagée : dans de nombreux Etats membres, dont la France, le fléchage des subventions européennes de la PAC en cours (2023-2027) favorise fortement les systèmes agricoles les plus consommateurs de pesticides.
Stéphane Foucart