A Fontenay-aux-Roses, le maire, l’« ambassadeur » et la bataille du vélo sur la RD63
Par Pascale Krémer Publié hier à 05h30, mis à jour hier à 14h50
Temps de Lecture 7 min.
Récit
Stein van Oosteren, résident hollandais de cette banlieue tranquille des Hauts-de-Seine, est à couteaux tirés avec l’édile local, Laurent Vastel, à propos de l’insuffisance d’aménagements cyclables dans la commune.
« Regardez ! » Bicyclette stoppée net, Stein van Oosteren observe ce qui n’attire le regard de personne. Les tours de roue hésitants d’un petit, entre mère anxieuse et chalands du centre-ville, à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine). « Je rêve qu’il puisse circuler ailleurs que sur le trottoir. Aux Pays-Bas, les trois quarts des enfants vont à l’école tout seuls, mais, en France, l’espace public est particulièrement hostile au vélo », commente le quinquagénaire franco-néerlandais, tout en dégainant son smartphone. Photo, légende, publication immédiate sur Twitter…
A force d’images dénonçant les aménagements de voirie manquants, ratés ou possibles si seulement les Français s’inspiraient de ce qui existe déjà ailleurs, Stein van Oosteren a endossé le gilet fluo d’un « M. Vélo » d’envergure nationale. Droit sur son Batavus haut de guidon, l’échalas de 2 mètres au regard cerclé de lunettes rouges s’est mué en « ambassadeur du vélo », comme le surnomment ceux qui le savent attaché diplomatique du royaume des Pays-Bas auprès de l’Unesco. Mais œuvrer pour la paix dans le monde ne lui a pas permis d’éviter une guerre du vélo dans sa propre commune de résidence. A Fontenay-aux-Roses, le grand amoureux de la petite reine et le maire (UDI), Laurent Vastel, s’affrontent autour de la place de la voiture en proche banlieue. Dialogue bilatéral rompu.
Elevé dans la campagne, près de Nimègue, monté en graine sous serre horticole – un travail qui a financé ses études de psychologie et de philosophie –, venu nourrir à Paris son amour de la langue de Sartre, en 1996, Stein van Oosteren a écrit il y a deux ans Pourquoi pas le vélo ? Envie d’une France cyclable (Ecosociété). Depuis la parution de ce livre, les maires de petite ou de grande ville, de gauche comme de droite, se l’arrachent, sollicitant ses conseils, l’invitant à tenir conférence, convaincus que ses étonnements néerlandais sur les retards français, ses compétences en urbanisme cyclable, son inaltérable enthousiasme, surtout, aident à changer de braquet.
Laurent Vastel, lui, se passerait bien de l’inviter s’il le pouvait. Entre le maire de Fontenay-aux-Roses et l’« ambassadeur », le conflit a pour ligne de front une route départementale extrêmement empruntée (la RD63), qui traverse de part en part la ville sur 1,6 kilomètre. Pas un jour sans que le militant du vélo, expulsé par la mairie du local qu’occupait son association, FARàVélo, n’interpelle M. Vastel sur l’aménagement cyclable de cet axe menant à Paris, à coups de tweets, de vidéos, de chansons même. L’édile apprécie peu. D’autant que, sur les réseaux sociaux, M. van Oosteren réunit plus d’abonnés que les 25 000 habitants de la commune.
Excès de « lobbyistes »
Ironie géographique. Sur la place du Général-de-Gaulle, la mairie et le logis du diplomate se font face. Visite, d’abord, chez ce dernier. Pourquoi est-ce qu’ici tout a déraillé ? Caressant l’un de ses quatre chats, dans un salon où stationne le vélo électrique de son épouse, Stein van Oosteren rétropédale : « En 2006, nous avons quitté Paris pour nous installer à Fontenay-aux-Roses parce qu’il y avait la coulée verte du Sud parisien, le seul itinéraire cyclable sécurisé à l’époque. J’étais “vélotaffeur”, même si le mot n’existait pas. Mais, peu à peu, la coulée verte a été totalement saturée. »
Son travail le pousse à « mettre d’accord des gens qui ne le sont pas », son tempérament à « trouver des solutions plutôt que de râler », alors il fonde, en 2018, une association cycliste fontenaisienne, avec laquelle il lance une vélo-école, des ateliers de réparation, l’idée d’un vélo-cargo pour les commerçants. Et propose à M. Vastel un plan vélo. « Il n’en a rien fait. Il n’agit pour le vélo que si rien ne change pour les voitures. » Et d’inviter, pour preuve, à rouler jusqu’à la fameuse RD63.
Comme on dit dans le marketing, l’expérience utilisateur n’est pas optimale. Pédaler sur cette départementale par moments très pentue, où transitent quelque 10 000 automobilistes par jour, revient à se faire frôler, klaxonner, occasionnellement insulter, par une partie d’entre eux. Une piste cyclable sécurisée n’apparaît que durant quelques centaines de mètres, d’un seul côté de la chaussée, « le maire ayant préféré laisser place à vingt-cinq stationnements gratuits de l’autre côté », déplore M. van Oosteren.
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Retour place du Général-de-Gaulle, côté mairie cette fois. En veste noire sur pull noir, lunettes et yeux bleus également assortis, Laurent Vastel, élu depuis 2014, reçoit dans son bureau spacieux avec le calme du praticien hospitalier sûr de son diagnostic. Ce père de cinq enfants, chirurgien orthopédiste, dénonce les excès des « lobbyistes » vélocipédiques, bien las de recevoir des leçons d’écologie. Ne prend-il pas sa part de la transition avec toutes ces rénovations thermiques dans l’habitat social des « trente glorieuses », ces végétalisations de cours de récré, ces prairies urbaines et ces désimperméabilisations de cheminement piéton ?
« Nous avons quatre stations Vélib’, une consigne Véligo à la gare, une école municipale du vélo, 267 arceaux, nous avons modifié le PLU [plan local d’urbanisme] pour faciliter le stationnement des vélos devant les écoles. Et la vitesse est limitée à 30 kilomètres/heure en ville. Donc, théoriquement, nous n’avons pas besoin de pistes cyclables », énumèrele maire. S’il a repris le local de FARàVélo, en mars 2021, et cessé toute collaboration avec le fondateur de l’association, c’est que ce dernier – quoique non encarté – « était devenu le soutien quasi officiel d’un parti politique, EELV ».
« Il est resté sous Pompidou »
« Une association loi 1901 ne doit pas être un vecteur politique », estime celui qui fut réélu de justesse (52,9 %) au second tour des municipales de juin 2020, avant d’être défait aux départementales de 2021, puis aux législatives de 2022. Revendiquant un « sens de la nuance devenu désuet en politique », le maire se montre toutefois capable d’éparpiller façon puzzle « les écologistes, ces extrémistes chantres d’une décroissance qui ne peut exister que par le collectivisme ». Ou de passer à la sulfateuse « ce “M. Vélo” qui mène une guerre antivoiture en voulant supprimer toutes les places de parking ».
Laurent Vastel se pose en rempart d’un mode de vie suburbain incluant l’option automobile : « Les gens ont acheté un pavillon, ils veulent leur voiture devant chez eux, tranquilles. Près des trois quarts des habitants en ont une, ils en ont besoin pour se déplacer. Ils ont aussi besoin de stationner sur l’espace public, puisque, avec l’augmentation de la taille des voitures, elles ne rentrent plus dans les garages. » D’ailleurs, tout ce « matraquage culpabilisateur provélo » commence sérieusement à l’agacer. « La qualité de l’air n’a cessé de s’améliorer depuis trente ans. » Même à 4,6 kilomètres de la capitale, comme Fontenay-aux-Roses, la banlieue « n’est pas l’endroit le plus favorable pour le vélo », conclut-il. « Et comment savoir s’il représente l’avenir du déplacement ? Je ne suis pas certain que son impact soit si considérable. »
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« Laurent Vastel est resté sous Georges Pompidou », réplique, non moins cinglante, la conseillère municipale d’opposition (EELV) et conseillère départementale Astrid Brobecker. « Avec lui, c’est bagnole, bagnole, bagnole, le vélo n’est pas un mode de déplacement, il ne sert qu’à la balade du dimanche.» La commune, à ce jour, est classée « F » comme « défavorable » au baromètre des villes cyclables de la Fédération française des usagers de la bicyclette. « Ce sont deux visions de la ville de demain qui se combattent, observe l’énarque et candidat (PRG) battu aux municipales Gilles Mergy. Le vélo est pourtant un sujet consensuel… »
Se sentant floué, méprisé, dénigré, après s’être tant démené, Stein van Oosteren a renoncé à ses fonctions de porte-parole du Collectif Vélo Ile-de-France pour retrouver une liberté de parole, dont Laurent Vastel fait les frais. « Je suis très en colère !, avoue l’expert ès compromis. Je ne suis pas antivoiture, je veux rétablir un droit fondamental à la mobilité active. Aux Pays-Bas, il serait impensable qu’un maire traite ses concitoyens comme ça. Je voulais l’aider. Le vélo est un outil d’attractivité territoriale ! »
A la tête du Collectif Vélo Ile-de-France, fort de quarante-deux associations, Louis Belenfant connaît bien ce géant filiforme « toujours de bonne humeur, mais parfois maladroit, trop cash, ne sachant pas s’arrêter parce qu’il défend une évidence et que cela l’obsède ». « Dans sa ville, poursuit-il, rien ne change. Cela le rend si malheureux ! Mais le vélo a pris une telle dimension qu’un maire ne peut plus écarter une association cycliste comme ça. » Entre 2019 et 2022, selon lui, la fréquentation des pistes a doublé en Ile-de-France.
« C’est bloqué »
Voilà donc Laurent Vastel cerné de plans vélo adoptés par l’intercommunalité
Vallée Sud – Grand-Paris (en décembre 2022), le département des Hauts-de-Seine (en mars 2022), la région Ile-de-France (depuis 2017). Les dizaines de millions d’euros de subventions pleuvent pour dessiner un maillage d’aménagements cyclables continus et sécurisés, dont la RD63 constitue l’un des axes structurants. Le maire de Fontenay-aux-Roses a voté ces schémas directeurs concernant le vélo des Hauts-de-Seine et de Vallée Sud.
Pourtant, en novembre 2021, il avait signifié sa désapprobation par écrit au département : l’aménagement cyclable de la RD63 n’était pas envisageable, il renforcerait la coupure urbaine, sacrifierait 200 arbres et bien trop de places de stationnement, donc nuirait au commerce. « Je ne veux pas, dans une zone centrale de notre ville, d’une autoroute pour cyclistes qui vont travailler à 40 kilomètres-heure, rappelle-t-il aujourd’hui. On ne va pas employer la méthode de ceux qui ont planté des autoroutes dans tout le pays il y a trente ans ! » Le maire peaufine un « projet alternatif » avec un « segment qui passerait dans une petite rue à côté de la RD63, très peu empruntée, dans le sens province-Paris. » Et pour le retour ? Il en convient, les vélotaffeurs « reviendront de manière un peu moins sécurisée ».
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A Châtillon, la commune voisine, au nord, l’adaptation au vélo de la RD63 se prépare, des aménagements temporaires précédant la « piste bidirectionnelle séparée, actée pour 2025-2026 », promet Elodie Dorfiac, adjointe à la transition écologique et aux mobilités de la maire (PS), Nadège Azzaz. « Envisager un tortillon à Fontenay, ce n’est pas cohérent. On sait d’expérience que les cyclistes ne feront pas le détour. On ne peut pas avoir cette zone blanche dans la continuité cyclable du territoire. » Au sud, le maire de Sceaux, Philippe Laurent, de centre droit comme Laurent Vastel et deuxième vice-président de l’Association des maires de France, pèse ses mots. « On ne va pas se fâcher entre voisins… Mais c’est bloqué. Dans l’état actuel des textes, décider de pistes ou de stationnements appartient au maire. »
Dans la ville que M. Laurent administre depuis 2001, Stein van Oosteren est convié à tout événement autour du biclou.« Il explique très bien, ce n’est pas un excité », décrit l’édile scéen. Qui ajoute : « Moi, je rends le stationnement payant pour inciter à rentrer les voitures au garage. C’est une histoire de volonté. Se faire engueuler par les commerçants du centre-ville. Tenir bon. A Sceaux, cela n’a pas réduit l’activité commerciale. Mais la vie de maire n’est pas très facile… » Celle d’ambassadeur du vélo en France non plus.Pascale Krémer